Tertull., Le IduloL, n
POUR LE JOl'R DE NOËL 293
vit ; qiiam damnavit, in pompa diaholi deputavit \ C'est la sentence que prononce le Sauveur naissant contre toutes les vanités des enfants des hommes. Voilà la gloire du monde bien traitée : il faut voir qui se trompe^ de lui ou de nous. [p. 15] Ce sont les paroles de Tertullien, qui sont fondées sur cette raison : il est indubitable que le Fils de Dieu pouvait naître dans la grandeur et dans Topulence ; par conséquent, s'il ne les veut pas, ce n'est point par nécessité, mais par choix ; et TertuUien a raison de dire qu'il les a formellement rejetées : Quam noluit, rcjecit. Mais tout choix vient du jugement ; il y a donc un jugement souverain par lequel Jésus-Christ naissant a donné cette décision importante, que les grandeurs du siècle n'étaient pas pour lui,. qu'il les devait rejeter bien loin. Et ce jugement du Sauveur, n'est-ce pas la condamnation de toutes les^ pompes du monder Quant rcjecit, damnavit. Le Fils de Dieu les méprise : quel crime de leur donner notre estime ! quel malheur de leur donner notre amour !, estil rien de plus nécessaire que d'en détacher nos affections? Et c'est pourc^uoi TertuUien dit que nous les devons renoncer par l'obligation de notre baptême : Fd hoc vohis signum ; c'est la crèche, c'est la misère, c'est la pauvreté de ce Dieu enfant, qui nous montre qu'il n'est rien de plus méprisable que ce que les hommes" admirent si fort.
Ha ! que la superbe philosophie cherche de tous côtés des raisonnements contre l'amour désordonné des richesses, qu'elle les étale avec grande emphase ; combien tous ses arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : Jésus-Christ est pauvre ! un Dieu est pauvre ! Et (\ue nous sommes bien insensés de refuser notre créance à u!i Dieu qui nous enseigne par ses paroles et confirme les vérités qu'il nous prêche par l'autorité infaillible de ses exemples ! Car '^ [p. IG] voyez où va son mépris :
1. /j;,/. Ms. : quœ noluit; que \'n Dieu ue devait se montrer aux itjecit...;ijiiœ damnavit. ad pompnm... homme.* qu'avec uue gloire (imr.:
2. Var. : le monde. un éclat) et un appareil qui fût digne ;>. Bossuet retranche ici tout ce de sa majesté. Certes notre jugebeau passage, pour sen-er son rai- ment. Chrétiens, est étrangement ponnement : « Après cela, je ne puis confondu par les apparences et par plus écouter ces vaines objections la tyrannie de Topinion, si noiis que nous fait la sagesse humaine : croyons que Féclat du monde ait
I on seulement il ne veut point des grandeurs humaines ; mais, pour montrer le peu d'état qu'il en fait, il se jette ^ aux extrémités opposées. Il a peine à trouver un Jieu assez bas par où il fasse son entrée au monde ; il rencontre^ une étable à demi ruinée, c'est là qu'il descend. Il prend tout ce que les hommes évitent, tout ce qu'ils craignent, tout ce qu'ils méprisent, tout ce qui fait horreur à leurs sens, pour faire voir combien les grandeurs du siècle lui semblent vaines et imaginaires : si bien que je me représente sa crèche, non point comme un berceau indigne d'un Dieu, mais comme un chariot de triomphe où il traîne après lui le monde vaincu. I^à sont les terreurs surmontées, et là les douceurs méprisées ; là les plaisirs rejetés, et ici les tourments soufferts. Et il me semble qu'au milieu d'un si beau triomphe, il nous dit avec une contenance assurée : « Prenez courage, j'ai vaincu le monde : Confîdite, ego vici munchim' ; » parce que, par la bassesse de sa naissance, par l'obscurité de sa vie, par l'ignominie de sa mort, il a effacé tout ce que les honniies estiment et désarmé tout ce qu'ils redoutent : « Et hoc vobis ^ignum: Voilà le signe que l'on nous donne. »
Accourez de toutes parts, Chrétiens, et venez connaître à ces belles marques le Sauveur qui vous est promis. Oui, mon Dieu, je vous reconnais; vous êtes le libérateur que j'attends. Les Juifs espèrent un autre Messie, qui leur donnera l'empire du monde, qui les rendra contents sur la terre. Ha ! combien de Juifs parmi nous ! combien de chrétiens qui désireraient un Sauveur qui les enrichît, un Sauveur qui contentât leur ambition ou qui voulût flatter leur délicatesse ! Ce n'est pas là notre Jésus-Christ. A quoi le pourrons-nous reconnaître ? Écoutez, je le vous dirai par de belles paroles d'un ancien Père : « Si ignohilis, si ingJorius, si inho-
quelqiie chose digne d'un Dieu qui terre que pour fouler aux pieds toute
possède en lui-même la souveraine cette (rar. : notre") vaine pompe et
grandeur. Mais voulez- vous que je braver pour ainsi dire par la pau-
vous dise au contraire {rar. : que je vreté de sa crèche notre fast ridicuFe
vous déclare') ce que je trouve de et nos vanités extravagantes.
grand, d'admirable, ce qui me paraît l. Yar. : il court,
digne véritablement d"un Dieu con- "2. Var. : il trouve,
versant avec les hommes ? C'est qu'il 'i\. Joan., xvi, 33. semble n'être paru [p. KJ] sur la
norahilin, meus erit Christus ^ : S'il est méprisable, s'il est sans éclat, s'il est bas aux yeux des mortels; c'est le Jésus-Christ que je cherche. » Il me faut un Sauveur fjui fasse honte aux superbes, qui fasse peur aux délicats de la terre, que la sagesse humaine ne puisse goûter, qui ne puisse être connu que des humbles'. Il me faut un Sauveur qui m'apprenne par son exemple ciue tout ce que je vois n'est qu'un songe, qu'il n'y a rien de grand que de suivre Dieu et tenir tout le reste au-dessous de nous; qu'il y a d'autres maux que je dois craindre, et d'autres biens que je dois attendre. Le voilà, je l'ai rencontré, je le reconnais à ces signes; vous le vo)ez aussi, Chrétiens. Reste à considérer' maintenant [p. 17] si nous le croirons.
Il y a "^ deux partis formés : le monde d'un côté, Jésus-Christ de l'autre. On va en foule du côté du monde, on s'y presse, on y court, on croit qu'on n'y sera jamais assez tôt. Jésus '^ est pauvre et abandonné. Il a la vérité ; l'autre, l'apparence. L'un a Dieu pour lui, et l'autre a les hommes : il est bien aisé à choisir. Mais ce monde a de magnifiques promesses : là les délices, les réjouissances, l'applaudissement, la faveur. Mon Sauveur, que ne promettez-vous de semblables biens ! vous seriez un grand sauveur. — Je ne le veux pas. — Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion ! — Je vous le défends. — Le bien de cet homme m'accommoderait : je n'y ai pas de droit, mais j'ai du crédit. — N'y touchez pas, ou vous êtes perdu. — Mon Sauveur, que vous êtes rude ! Mais du moins
1. Tertull.. Ailr. Marcton.. lib. III. aurez de l'autorité, du crédit ; vou^ 11.17., trouverez partout un visage gai et
2. Edit. : ijue h monde ue puis.-e uu accueil agréable. Il n'e.st rien tel : goiiter, qui ne puisse être connu que il faut prendre parti de ce côté-là. des humbles de cœur. D'autre part, Jésus-Christ se montre
iV Var. : à voir. avec iin visage sévère, il est pauvre
4. Ce beau passage a été retouché et abandonné. [L'un] lui dit : (rar. :
sur une feuille supplémentaire (f. Mon Sauveur, que ne promettez-
•iiîG). La première rédaction (f. 246) vous les mêmes biens! Que vous
va nous fournir de nombreuses va- seriez lui grand sauveur, si vous
riantes. vouliez sauver le monde de la ]>au-
ï^. Première rédaction: « Là les vreté !) Ha! vous seriez mon Sau-
délices, les réjouissances, l'applau- veur, si vous' vouliez me tirer de la
dissement, la faveiu-. Vous pourrez pauvreté. — Je ne vous le promets
vous venger de vos ennemis ; vous pas. — Que je puisse contenter ma
pourrez posséder ce que vous aimez ; passion ! — Je ne le veux pas. —
votre amitié sera recherchée: vous Que je puisse seulement venger cette
que promettez-vous? — De grands biens. — Oui, mais pour une autre vie ! — Je le prévois, vous ne gagnerez pas votre cause ; le monde emportera le dessus. C'en est fait, je le vois bien : Jésus va être condamné encore une fois. Et ne le condamnons-nous pas tous les jours? Quand nous prenons des routes opposées aux siennes, c'est lui dire secrètement qu'il a tort et qu'il devait venir comme les Juifs l'attendent encore. S'il est votre Sauveur, de quel mal voulez-vous qu'il vous sauve? Si votre plus grand mal, c'est le péché, Jésus-Christ est votre Sauvexn* ; mais s'il était ainsi, vous n'y tomberiez pas si facilement. Quel est donc votre plus grand mal? C'est la pauvreté, c'est la misère? Jésus-Christ n'est plus votre Sauveur ; il n'est pas venu pour cela. Voilà comme l'on condamne le sauveur Jésus.
Où irons-nous, mes Frères, et où tournerons-nous nos désirs? Jusqu'ici tout favorise le monde, le concours, la commodité, les douceurs présentes : irons-nous? prendrons-nous parti? — Attendons encore, peut-être que le temps changera les choses. — Peut-être ! Il n'y a ])oint de peut-être : c'est une certitude infaillible, [p. 18] Il viendra, il viendra ce terrible jour où toute la gloire du monde se dissipera en fumée ; et alors on verra paraître dans sa majesté ce Jésus autrefois né dans une crèche, ce Jésus autrefois le mépris des hommes, ce pauvre, ce misérable, cet imposteur, ce Samaritain, ce pendu. La fortune de ce Jésus est changée. Vous l'avez niéprisé dans ses disgrâces : vous n'aurez pas de part à
injure ! — Je vous le défends. — Le contredire ouvertement par leurs
bien de cet homme m'accommode- ( ra/-. ; des) paroles et des sentiments
rait ; je n'y ai point de droit, mais intideles. mais presque tous le con-
i'ai du crédit. — N'y touchez pas. ou trediront par leurs œuvres,
vous êtes perdu. — Qui pourrait Que choisirons-nous, Chrétiens ?
souffrir un maitre si rude ? Retirons- où tournerons-nous nos désirs 'i Tout
nous, on n'y jieut pas vivre. Il fait semble favoriser le parti du monde,
espérer des contentements, mais ce le concours, la commodité, les dou-
sera pour une autre vie. — Ha ! je le ceurs présentes. Jésus-Christ va être
prévois : mon Sauveur, vous n'aurez condamné! On ne veut point d'un
pas la multitude pour vous. A''ous sauveur si pauvre et si nu. Toutefois
serez condamné, et le monde gagne- attendons encore : peut-être que le
ra sa cause. On nous donne un signe temps changera les choses ? — Il
pour vous reconnaître, mais c'est un viendra, il viendra ce temps ; il n'y
signe de contradiction. Ne faire pas a point de peut-être, c'est une certi-
comme lui. c'est dire qu'il a mal fait. tude infaillible, il viendra ce terrible
Il s'en trouvera, même dans l'Eglise, joiu-... d qui seront assez malheureux de le
sa gloire. Que cet avènement changera les choses ! Là, ces heureux du siècle n'oseront paraître, parce que, se souvenant de la pauvreté passée du Sauveur, et voyant sa grandeur présente, la première sera la conviction de leur folie, et la seconde en sera la condamnation. Cependant ce même Sauveur, laissant ces heureux et ces fortunés, auxquels on applaudissait sur la terre, dans la foule des malheureux, il tournera sa divine face au petit nombre de ceux qui n'auront pas eu honte ^ de sa pauvreté, ni refusé de j^orter sa croix. ^ enez, dira-t-il, mes chers Comi^agnons, entrez en la société de ma gloire, jouissez de mon banquet éternel.
Apprenons donc, mes Frères, à aimer la pauvreté de Jésus ; soyons tous pauvres avec Jésus-Christ. Qui est-ce qui n'est pas pauvre en ce monde, l'un en santé, l'autre en biens ; l'un en honneur, et l'autre en esprit? Tout le monde est pauvre, et de là vient que tout le monde désire " . Aimez cette partie de la pauvreté qui vous est échue en partage, pour vous rendre semblables à Jésus- Christ ; et pour ces richesses que vous possédez, -partagez-les avec Jésus-Christ. Compatissez aux pauvres, soulag'ez les pauvres, et vous participerez aux bénédictions cjue Jésus a données à la pauvreté. Chrétiens, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui étant si riche par sa nature, s^est fait pauvre pour l'amour de nous, pour nous enrichir de sa pauvreté^ ; détrompons-nous des faux biens du monde ; comprenons que la crèche de notre Sauveur a rendu pour jamais toutes nos vanités * ridicules. Oui certainement^, ô mon Seigneur Jésus-Christ, tant que je concevrai bien votre crèche, les apparences du siècle ne me surprendront pas par leurs charmes, elles ne m 'éblouiront pas par leur vain éclat ; et mon cœur ne sera touché que de ces richesses inestnnables que votre glorieuse pauvreté nous a préparées dans la félicité éternelle. .1 men.