SUR LE MYSTÈRE DE LA SALXTE TRIMÏÉ
Kien de plus abstrait que ce discours dans toute la Prédication de Bossuet. Plus d'un lecteur peut-être aura quelque peine à suivre avec une attention soutenue ces considérations profondes. Mais tous sans doute admireront l'étonnante hardiesse du jeune théologien.
D'après l"aspect du manuscrit ', ce discours peut se placer soit en 1655, soit en 1656. Nous avions gardé cette réserve dans notre Histoire critique... (p. 144). Depuis, la beauté de l'œuvre nous avait sollicité à préférer la dernière de ces dates. {Tableau som,mairc... à la fin des Sermons sur l'Ambition.) Une nouvelle revision de l'autographe nous a persuadé en définitive qu'il ne pouvait être qu'antérieur à celui du Mundns gaudcbit, 7 mai
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Pater sancte,servaeos in nomine tuo, quos dedisti mihi, ut sint unum iicut et nos.
Père saint, gardez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous.
(Joan., XVII, II.)
Quand je considère en moi-même l'éternelle félicité que notre Dieu nous a préparée ; quand je songe que nous verrons sans obscurité tout ce que nous croyons sur la terre, que cette lumière inaccessible nous sera ouverte, et que la Trinité adorable nous découvrira ses secrets ; que là, nous verrons le vrai Fils de Dieu sortant éternellement du sein de son Père et demeurant éternellement dans le sein du Père ; que nous verrons le Saint-Esj)rit, ce torrent de flamme, procéder des embrassements mutuels que se donnent le Père et le Fils, ou plutôt qui est lui-même l'embrassement, l'amour et
1. ^[s. t". fr. r282l. f. •2iU-208. in-fo. sans marge ni paginatiou.
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le baiser du Père et du Fils ; que nous verrons cette unité si inviolable que le nombre n'y peut apporter de division, et ce nombre si bien ordonné que l'unité n'y met pas* de confusion; mon âme est ravie, Clirétiens, de l'espérance d"un si beau spectacle, et je ne puis que je ne m'écrie avec le Prophète: Que vos tabernacles sont beaux, 6 Dieu des années ! Mon cœur languit et soupire après la maison du Seigneur' . Et puisque notre unique consolation dans ce misérable pèlerinage, c'est de penser aux biens éternels que nous attendons en la vie future, entretenons-nous ici-bas, mes Frères, des merveilles que nous verrons dans le ciel, et parlons, quoiqu'en bégayant, des secrets et ineffables mystères qui nous seront un jour découverts dans la sainte cité de Sion, dans la cité de notre Dieu, que Dieu a fondée éternellement^. Mais d'autant (\ue ceux-là pénètrent le mieux les secrets divins, qui s'abaissent plus profondément devant Dieu, prosternons-nous de cœur " et d'esprit devant cette majesté infinie ; et afin qu'elle nous soit favorable, prions la Mère de miséricorde qu'elle nous impètre par ses prières cet Esprit qui la remplit si abondamment lorsque l'ange l'eut saluée par ces paroles ([ue nous lui dirons : Ave [,gr(iti(i j)Ieii<i].
Cette "^Frinité incréée, souveraine, toute-puissante, incompréhensible, afin de nous donner quelque idée de sa perfection infinie, a fait une trinité créée sur la terre, et a voulu imprimer en ses créatures une imaye de ce mystère ineffable qui associe le nomlire avec l'unité d'une manière si haute et si admirable. Si vous désirez savoir, Chrétiens, quelle est cette trinité créée dont je parle, ne regardez point le ciel, ni la terre, ni les astres, ni les éléments, ni toute cette diversité qui nous environne ; renti'ez en vous-mêmes, et vous la verrez : c'est votre âme, c'est votre intelliuence, c'est votre raison qui est cette trinité déj)endante, en laquelle est représentée cette Trinité souveraine*. C'est jiourquoi nous
I . \'ai-. : n'y ;i]>]iurte )ims. leur: un cachet, smi ex))ressiun : une
■J. I'>. i.x.N.x m. "2. ini:i;;e <in taillée on peinte: un mi-
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4. Ct". Klér<iiion!<: « Tout cela e.*t jets y ])r(itltii>ent. sont choses nior-
iiiôit : le soleil, son rayon, sa cha- tes: Dieu a t'ait une image jilus vive
Spi'DiOMs lie Bo-siiet. ^ H. 4
voyons dans les Écritures et dans la création de cet univers, que la Trinité n'y paraît que lorsque Dieu se résout de produire Phomme. Remarquez que tous ses autres ouvrages sont faits par une parole de conmiandement, et l'homme par une parole de consultation : « Que la lumière soit faite, que le firmament soit fait, fiât lux ' » ; c'est une parole de commandement. L'homme est créé d'une autre manière, qui a quelque chose de plus masxnifique. Dieu ne dit pas : Que l'homme soit fait ; mais toute la Trinité assemblée prononce par un conseil commun : Faisons Vhomme à notre image et semhlance ^. Quelle est cette nouvelle façon de parler? et pourquoi est-ce que les personnes divines commencent seulement à se déclarer quand il est question de former Adam ? Est-ce qu'entre les créatures, l'homme est la seule qui se peut vanter d'être l'ouvrage de la Trinité? Nullement, il n'en est pas de la sorte, car toutes les opérations de la très sainte Trinité sont inséparables. D'où vient donc que la Trinité très auguste se découvre si hautement pour créer notre premier père, si ce n'est pour nous faire entendre qu'elle choisit l'homme entre toutes les créatures, pour y peindre son image et sa ressemblance? De là vient que les trois personnes divines s'assemblent, pour ainsi dire, et tiennent conseil pour former l'âme raisonnable ; parce que chacune de ces trois personnes doit en quelque sorte contribuer quelque chose de ce qu'elle a de propre pour l'accomplissement d'un si grand ouvrage.
de son éternelle et pure génération ; Fils, elle a lïntelligence : semblable
et afin qu'elle nous fût plus connue. au Saint-Esprit, elle a Taniour : seni-
c'est en nous-mêmes qu'il l'a faite. » blable au Père, au Fils et au Saint-
(Ile Sem.. IV.) — (( Poiu- aider la Esjjnt. elle a dans son être, dans son
foi qui m'attache à ce mystère in- intelligence, dans son amour, une
compréhensible, j'en vois en moi- même félicité et une même vie. »
même une ressemblance qui. tout (IT^ Sem.. vii.)
imparfaite qu'elle est. ne laisse pas 1. Gen., I. S.
d'avoir quelque chose que je ne puis 2. Jbid.. 2(5. — Edit. : ressem-
comprendre. et je me suis à moi- blance. — C'est le mot que Bossuet
même un mystère impénétrable. » lui-même emploiera un peu plus
{Ihid.. VI.) — (( Faisons l'boimne : » loin, en dehors des traductions litté-
nous l'avons dit. à ces mots l'image raies. Mais ici. il risque semhlnnce
de la Trinité commence à paraître. jiour rendre l'iinilitudlnem : et ce mot
Elle reluit magnifiquement dans la reviendra encore plus loin, dans une
créature raisonnable : semblable au même circonstance. Pèie. elle a l'être: semblable au
En effet, comme la Trinité très auguste a une source et une fontaine de divinité, ainsi que parlent les Pères grecs \ un trésor de vie et d'intelligence, que nous appelons le Père, où le Fils et le Saint-Esprit ne cessent jamais de puiser ; de même l'âme raisonnable a son trésor qui la rend féconde. Tout ce que les sens lui apportent du dehors, elle le ramasse au dedans ; elle en fait comme un réservoir, que nous appelons la mémoire. Et de même que ce trésor infini, c'est-à-dire le Père' éternel, contemplant ses propres richesses, produit son \'erbe, qui est son image ; ainsi l'âme raisonnable, pleine et enrichie de belles idées, produit cette parole intérieure que nous appelons la pensée, ou la conception, ou le discours, qui est la vive image des choses. Car ne sentons-nous pas. Chrétiens, que, lorsque nous concevons quelque objet, nous nous en faisons à ^ nous-mêmes une peinture animée, que l'incomparable saint Augustin appelle « le fils de notre cœur, filius cordis tui^f » Et comme'* le Père, ce trésor éternel, se communique sans s'épuiser ; ainsi ce trésor invisible et intérieur, que notre âme renferme en son propre sein, ne perd rien en se répandant : car notre mémoire ne s'épuise pas par les conceptions qu'elle enfante, mais elle demeure toujours féconde, comme Dieu le Père est toujours fécond. Enfin comme, en produisant en nous cette image qui nous fionne l'intelligence, nous nous plaisons à entendre, nous aimons par conséquent cette intelligence ; et ainsi, de ce trésor qui est la mémoire et de l'intelligence qu'elle produit, naît une troisième chose qu'on appelle amour, en laquelle sont terminées toutes les opérations de notre âme : ainsi, du Père qui est le trésor, et du Fils qui est la raison et l'intelligence, procède cet Esprit infini, qui est l'amour de l'un et de l'autre, et le terme de l'opération de l'un et de l'autre.
Or, encore que cette imaue soit infiniment éloignée de la perfection de l'original, elle ne laisse pas d'être très noble et très excellente; parce que c'est la Trinité
1. s. Athan., Epift. de Si/iioil., 4. C'est ici la vraie place de cette II. 41, 42 ; S. Gregor. Xazianz..' Orat. phrase. Elle e?t indiquée par un ren- XLv. n. ."). voi dont le.s éditeur.* n'ont pas tenu
2. Yar. : en. compte. Ils la relèguent à la fiu de- ■i. iJe Tri II If.. ]\h. XI. cap. vu. l'alinéa.
même qui a bien voulu la former en nous : et de là vient qu'en produisant l'homme, qui par les opérations de son âme devait en quelque façon imiter celle ^ de la Trinité toujours adorable, cette même Trinité d'un connnun accord prononce cette parole sacrée, si glorieuse à notre nature : Faisons l'homme à notre image <'t semblance. C'est encore pour cette raison que le Fils ■de Dieu a voulu ([ue les trois divines personnes parussent ■dans notre nouvelle naissance, et que nous y fussions consacrés au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ■'. Admirez ici. Chrétiens, les profonds conseils de la Providence dans le rapport merveilleux des divins mystères. Où est-ce que l'honnne a été formé? Dans la création. Où est-ce que l'homme est reformé? Dans le saint baptême, qui est une seconde création, où la grâce de Jésus-Christ nous donne une nouvelle naissance, et nous fait des créatures nouvelles. Quand nous sonnnes formés premièrement par la création, la Trinité s'y découvre i)ar ces paroles : Faisons l'homme à notre iinage et semblance ; quand nous sommes régénérés, quand le Saint-Esprit nous reforme dans les eaux sacrées tlu baptême, toute la Trinitié y est apjielée. Ea Trinité dans la création, la Trinité dans la régénération, n'estce pas afin que nous conqjrenions ^ que le Fils de Dieu rétablit en nous la première dignité de notre origine, et Ciu'il répare miséricordieusement en nos âmes l'image de la Trinité adorable, que notre création nous avait donnée et que notre ])éché avait obscvu'cie?
Mais passons encore plus loin. Afin que la Trinité très indivisible éclatât plus visililement dans les hommes, il a ])lu à Notre-Seigneur Jésus-Christ que son Église en fût une image, comme la suite de ce discours le fera paraître. Qui est-ce cjui nous a enseigné cette belle théologie, Clirétiens? C'est Jésus-Christ même qui nous l'a montrée dans les paroles que j'ai citées pour mon texte : Père saint, dit-il à son Père, gardez ceiioc que vous m'avez donnés. Qui sont ceux que le Père a donnés au Fils? Ce sont les fidèles, qui, étant unis par
1. Édit. : celles. — Ce iiluriel :il- :>. A':ir. : iippelée. C'est :iHii i|iie t "^re le sens du ])assMo;e. ikmis e(iiii]ireiiii)iis...