Joan., XIX
soumise, la volonté qui se détermine au supplice, tout cela se tourne en langues et en voix pour chanter le cantique du divin amour. L'amour donc, sitôt qu'il règne dans un cœur, il ne craint point les tourments ; il est plus fort que les tourments. Il ne craint point la mort : il est plus fort que la mort. Il ne craint point l'enfer : il est plus fort que l'enfer. Il a ses forces, et il n'est pas capable d'appréhender. Il est lui-même son martyre : il n'est donc plus en état de craindre le martyre. II est lui-même son enfer ; l'absence de son bienaimé fait son enfer : il n'est donc plus en état de craindre l'enfer. C'est ainsi que fut sainte Catherine. Elle ne craint ni le mart3're, ni la mort, ni l'enfer même. Elle se réjouit que la cruauté ingénieuse ait inventé cette machine épouvantable pour servir à son supplice. Elle chérit cette roue dont oh ne peut parler qu'avec horreur. Elle loue la rigueur qui va mettre son amour à l'épreuve la plus délicate. Ah ! invente donc C[uelquc chose de plus terrible, ô cruauté des hommes, pour éprouver l'excès de mon amour, et si tu ne peux m'attacher à mon bien-aimé, tâche du moins à me faire endurer plus cruellement que la nouveauté de tes supplices ! Elle ne résiste point, elle voudrait être déjà sous les rasoirs tranchants. Ah ! quelle violence à son amour ! J'ose dire même que l'esprit de Dieu s'est joint avec la cruauté de ses persécuteurs. Car on presse cette âme, et plus elle souffre de violence, plus elle triomphe des supplices. Elle succombe néanmoins aux tourments, parce qu'elle veut faire voir l'excès de l'amour qu'elle porte à son bien-aimé. Elle succombe donc, non pas à un acte de faiblesse, mais pressée par cette promesse qu'elle lui a faite et qu'elle veut laisser pour exemple à tout le monde : elle élève ses yeux et son cœur au ciel, et en même temps la machine se brise en pièces. Catherine donc a eu toute la gloire de ce supplice, quoiqu'elle ne l'ait pas enduré. Mais enfin il faut qu'elle donne des preuves plus convaincantes de son amour par les dernières violences qu'elle souffre ; il faut que par la mort son âme sorte de son corps ; et le tyran ayant commandé qu'on lui tranchât la iête, elle rendit heureusement son âme à Dieu.
Courage donc, Chrétiens : Hsec est Victoria quse vincit inundum. Voilà, voilà une grande sainte qui a vaincu le monde : « ciincta placentia, cuncta minantia, cuncta cruciantia, dit saint Augustin \ Elle a surmonté tous les délices du monde, toutes ses menaces et tous ses supplices. » Ah ! Chrétiens, ne voulez-vous pas maintenant vous jeter dans la mêlée? Xe voulez-vous pas vous mêler dans le combat de cette grande sainte pour obtenir une semblable couronne ? Ah ! quiconque est embrasé du divin amour, il ne craint point les supplices, il ne forme que pour eux des vœux et des désirs, et leur abord fait sa plus grande joie.
Mais ce n'est pas assez de vous avoir montré comme sainte Catherine a vaincu le monde dans ses plaisirs et ses délices, il faut encore vous faire voir comme elle l'a surmonté dans ses pompes et dans ses vanités.
Deuxième Point.
C'est ce qu'a fait sainte Catherine. Je vous ai fait déjà remarquer qu'elle avait aux yeux du monde de grands avantages. Vous avez vu qu'elle possédait une beauté ravissante, et son historien ^ ne dédaigne pas de toucher cette circonstance dans sa vie, afin que les femmes apprennent par son exemple, non pas à donner au monde leur cœur, mais à consacrer à Dieu ce trésor qu'elles estiment le plus cher. Voilà donc Catherine qui paraît avec tout ce qui est capable de donner du crédit et de la réputation à ime jeune fille. Cependant elle méprise toutes les pompes et toutes les vanités du monde, et croit qu'il vaut mieux suivre les opprobres et les i!J:nominies avec Jésus-Christ que de posséder tous les trésors avec les Égyptiens. Outre ces trésors de naissance et de beauté qu'elle possédait extraordinairement, elle avait encore une science relevée, et certainement c'est ici la plus grande épreuve de sainte Catlierine^. On voit assez des désirs de plaire dans une personne de son sexe, et comme c'est le malheur de se trop flatter
I. De corrept. et grat., XII, 35. 2. Siméon Métaphraste, Vies des
Comp. Panégyrique de S. Gorgon. saints. 25 novembre (P. G., t. CVI, t. I. p. 579. col. 275-302).
dans leurs propres pensées, il ne faut, pas s'étonner si répreuve de sa haute réputation est délicate et dangereuse pour une jeune fille. Et si ce sexe succombe presc^ue en tous rencontres au milieu des applaudissements, quand une jeune fille a quelque chose qui passe les avantages de la gloire de son sexe, pour lors l'épreuve qu'on en fait est fort délicate ; c'est pourquoi il était bien à craindre pour sainte Catherine, parce qu'il n'y a rien de plus estimé parmi les hommes que la science, et que c'est elle seule qui met toute la différence entre eux. Et si vous voyez que les plus fortes têtes se laissent emporter à une passion si délicate, jugez si une jeune fille ne sera pas capable de tomber dans un pas si glissant. C'est aussi peut-être pour cela qu'on défend d'ordinaire à celles de son sexe de rechercher trop curieusement les sciences, non pas qu'elles ne soient capables de les acquérir, mais parce que, les ayant acquises, elles ne pourraient peut-être sans crime en supporter le brillant et l'éclat".
Cependant sainte Catherine, avec tous ses ornements admirables, se retranche toujours dans une grande modestie. Elle préfère les opprobres de Jésus-Christ à tout ce qu'elle possédait de plus glorieux et de plus illustre. Elle ne cherche que la honte et l'ignominie. Car, autrefois, professer la religion chrétienne, c'était courir aux opprobres et aux infamies^. Chose étrange! Vous voyez tous les chrétiens dans le mépris et dans le rebut. Il n'y avait que des malédictions à vomir contre eux. Il n'y avait qu'à inventer contre eux tout ce qu'il y avait de plus horrible et de plus exécrable ; ils étaient condamnés à une bassesse étrange, si bien qu'on les estimait la lie et la boue du peuple, et cependant, quoique les païens leur fissent tant d'opprobres, ils ne pouvaient obtenir d'eux qu'on les négligeât aucunement. C'était une chose effroyable à dire que, si la rosée manquait un jour à tomber, ou si le Tibre venait à se déborder quelquefois, on accusait les chrétiens de ce
\.Y o\r t.TV : Panégyrique de sainte suivront, en 11)72.
Catherine àe 1661, au second point. 3. Comparez ce développement
2. Ihid. — Les Précieuses ridicules avec le Panégyrique de saint Gorçon.
sont de 1659, et les Femmes sarantes t. I. p. 36 et p. .n82.
désordre \ Ils n'étaient propres qu'à attacher à des gibets, et on les chargeait de malédictions en telle sorte qu'on les faisait la cause de tous les malheurs. « Pluvia defecit, causa christiani : la pluie a manqué, les chrétiens en sont la cause \ » On estimait que tous les chrétiens étaient la cause de tous les désordres qui arrivaient, et c'est pour cela qu'on les conduisait à la mort comme de pauvres brebis à la boucherie. Ce qui fait dire à Tertullien que « c'étaient des personnes destinées à la mort : Christiani genus mortî destinatum ". » Il ne dit pas condamnés, mais destinés. Ils n'y allaient pas comme des criminels, après toutes les formalités de justice mises en usage, mais parce que les païens croyaient que les chrétiens étaient des âmes basses. \ oilà pourquoi ils étaient destinés à la mort : Christiani genus morti destinatum. Ce n'était donc pas une condamnation, mais une destination, et ils y étaient destinés par le nom de chrétiens, qui était odieux et exécrable aux païens et aux infidèles. Ah ! pauvre nom de chrétien, que tu es odieux ! ah ! pauvi-es chrétiens, que vous, souffrez de malédictions ! On vous accuse de tous les maux qui menacent la terre ; on vous charge de tous les désordres qui arrivent dans la nature. On allume contre vous des haines implacables, parce qu'on regarde votre sang comme un sang vil et méprisable, et voilà pourquoi vous ne pouvez manquer d'être destinés à la mort !
Cependant sainte Catherine est illustre et renommée de tous les peuples. Les qualités de son esprit et de son corps la rendent aimable à tout le monde. Tous ceux qui s'approchent d'elle, cette sainte leur persuade le désir de l'ignominie et les attire à son amour. Les courtisans de l'empereur la vont visiter en sa prison, et, au milieu de son martAre, ils la trouvent plus glorieuse et voient en elle un cœur plus intrépide au milieu de ses supplices que l'empereur même sur son trône, et surpris du courage de cette innocence persécutée, ils se dépouillent de leur pompe pour la changer en des fers et pour embrasser à son exemple les opprobres et
1. Tertullien, Apoloffeticus, 40. — christianos expeditum morti genus. .^'7 yationes, r, 19. — Voy. t. II, p. 360, Panégyrique de