To.'in.. -xvr. .'V
pompes, toutes ses grandeurs, toutes ses délices et toute son attente. Mais ce n'est pas assez, âmes saintes, que vous assistiez à ce combat ; il faut que vous vous jetiez vous-mêmes dans la mêlée et que, combattant avec la glorieuse sainte Catherine, vous méritiez de participer et à sa gloire et à sa couronne. C'est à quoi j'espère vous exciter, après avoir imploré l'assistance du Saint- Esprit par l'intercession de la Vierge, à qui je présente les paroles d'un ange : Ave.
C'est une chose bien remarquable dans la milice chrétienne, que nous ne soyons pas seulement obligés à combattre, mais encore qu'il nous soit ordonné de vaincre. Dans toutes les autre guerres, on s'acquitte fidèlement de son devoir, lorsque l'on entreprend avec prudence et qu'on combat avec vigueur ; et la victoire dépend de tant de circonstances imprévues, que, pourvu qu'on ne manque ni à la prudence ni à la valeur, quoiqu'on ne remporte pas toujours la victoire, on ne laisse pas pourtant de s'être acquitté de son devoir. Toutes les histoires sont pleines de ces braves infortunés qui ont mérité le titre de généreux soldats et de vaillants capitaines, sans avoir jamais pu mériter celui de victorieux et de conquérants. Il n'y a que dans la milice chrétienne qu'il est ordonné, non seulement de combattre, mais encore de vaincre. Il est écrit dans un prophète : « Aies élus ne travailleront point en vain : Electi mei non lahorahunt frustra \ » Cela veut dire que, dans le camp du Fils de Dieu, il n'y a point d'attaque malheureuse, que la valeur n'est point suivie de mauvais événements, parce que la grâce qui nous est donnée produit un tel effet et porte une telle efficace dans notre âme que toutes les forces du monde ne sont pas capables de lui résister. Un soldat qui demeure seul dans le champ de bataille et qui ne voit plus d'ennemis autour de lui, c'est augure infaillible qu'il a remporté la victoire. Il est de même dans la milice chrétienne. Un chrétien qui combat contre le monde n'est jamais vaincu, et quoiqu'il soit enrôlé sous l'étendard de Jésus- Christ pour souffrir quantité d'assauts, il est néan-
1. Is., LXV, 23. Comp. Punégyii- p. 366, et Panégyrique de saint Gorque de saint Victor, V^ rédaction, gon, t. I, p. 578.
moins toujours assuré de remporter la victoire. Et c'est pour cela que saint Jean dit, dans les paroles de mon texte, que « tout ce qui est né de Dieu surmonte le monde : Ovine quod natiim est ex Deo vincit munchim. » Autant de soldats, autant de vainqueurs ; autant de chrétiens, autant de conquérants ; et quiconque est enrôlé sous l'étendard de Jésus-Christ par la grâce du baptême doit être assuré de vaincre. C'est ce qui doit animer le courage des chrétiens, en ce que, dans leurs combats, l'événement n'est pas incertain et que, s'ils ont toujours à combattre, ils sont aussi toujours assurés de vaincre. C'est pour cela que je vous ai exhortés dès le commencement de ce discours à combattre avec la glorieuse sainte Catherine, en vous montrant que vous ne devez pas seulement combattre, mais encore vaincre le monde. Vous l'avez déjà repoussé tant de fois, vous l'avez déjà tant de fois mis sous vos pieds! Mais, comme ce combat se renouvelle tous les joiu"s, il faut être toujours prêts, et que vous vous teniez sur vos gardes. Je me propose donc de vous faire voir aujourd'hui le monde entièrement surmonté et toute sa pompe généralement abattue sous les pieds de la glorieuse sainte Catherine. Et afin de vous exposer en peu de paroles ce qui doit faire le partage de ce discours et le sujet de vos attentions, 1° je vous dirai que sainte Catherine a surmonté le monde dans ses plaisirs et dans ses délices ; 2° je vous ferai voir comme elle l'a surmonté dans ses pompes et dans ses vanités, et en 3^ lieu, je vous montrerai comme elle l'a surmonté dans sa sagesse. C'est tout le sujet de ce discours et le partage de cette méditation.
Premier Point.
Disons donc, avant toutes choses, que la dorieuse sainte Catherine a surmonté le monde dans ses plaisirs et dans ses délices. C'est l'effet d'une conduite admirable de la providence de Dieu, qu'il lui ait plu ordonner que les victoires que nous remportons sur le monde ne se puissent gagner que par des attaques si dangereuses, et que nous ayons des ennemis domestiques et intérieurs que nous soyons obligés de combattre sans
cesse. Mais voici ce qui est le plus difficile, c'est que nous avons dans nos entrailles un feu toujours allumé de cet amour de nous-mêmes qui est si fort inhérent dans nos cœurs et de passions si violentes; parce qu'il veut, ce grand Dieu, que sa grâce se perfectionne en nous et que nous combattions incessamment le feu brûlant de notre propre amour, qui est si fort inhérent dans nos cœurs.
Il a voulu faire voir par là l'efficace et la force de sa grâce. Il prétend, ce grand Dieu, nous faire combattre sans cesse, et que nous ne soA'ons jamais en repos. Il veut, pour honorer son triomphe, que sans cesse nous remportions des victoires sur le monde en arrachant de notre cœur tout ce qui se ressent de ses plaisirs et de ses délices, et que le triomphe de sa grâce soit établi dans toutes les facultés de notre âme. C'est ce qui paraît clairement dans la personne de tous les martyrs, et je tâcherai de vous éclairer dans ces difficultés et de vous y conduire par les lumières que je veux emprunter de saint Augustin, dans le livre qu'il a fait De la correction et de la grâce. H représente dans ce livre ^, d'un côté, Adam dans les délices du paradis, et de l'autre, il fait voir le martyr dans les tortures et dans les chevalets. Chose étrange ! dit saint Augustin, Adam est dans les délices du paradis et l'on offre aussi des délices aux martyrs; mais si l'on oft're ces délices à Adam, c'est afin de le maintenir en grâce, et on ne les présente aux martyrs que pour les faire tomber de leur innocence. Dieu promet des plaisirs à tous les fidèles, mais Adam a toujours de l'espérance^, et les saints martyrs languissent toujours dans la violence de leurs douleurs ; Adam n'a rien à craindre que le péché et il le commet : les martyrs ont tout à craindre et ne craignent rien. La mort est proposée à l'un comme la juste punition de sa faute, et elle est proposée aux autres comme la
1. De corrcpt. et grat.. cap. xii. on lit': (( Dieu promet des biens à n. 35. Voyez le Panégyrique de saint Adam et il en promet au martyr : Gor^ow. de 1654, 1. 1, p. 579-580. mais Adam tient déjà ce que Dieu
2. Il doit y avoir quelque lacune promet, et le martyr n"a que l'espéou quelque confusion dans ces deux rance : et, cependant, il gémit parmi premiers membres de phrase. Dans les douleurs. »
le Panéggrique de S. Gorgon (p. 580)
récompense de leurs vertus et le fruit de leur persévérance, de sorte qu'il semble que l'un soit retenu par force et que l'autre soit précipité par amour. Et cependant Adam pèche « dans une si grande félicité et dans une si grande facilité de ne pas pécher, comme parle saint Augustin : In tanta fcUcitate, in tanta non peccandi facilitât c '. » Un fruit donné à Adam lui donne la félicité, et celui qui lui est défendu suppose qu'il lui est facile de la posséder. Il pèche donc au milieu des plaisirs et des délices du paradis, et ce martyr demeure constant parmi les tourments et les tortures. D'où vient cela, dit saint Augustin, sinon de « celui qui non dédit spiritum timoris sed prudentise et virtutis et sohrietatis et amoris' : Cela vient de celui qui ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais un esprit de prudence, de force et de courage et d'un saint amour. » Il a donné aux martyrs un esprit de sobriété, afin de ne pas s'arrêter aux plaisirs et aux délices du monde. Il leur a donné un esprit de force et de courage, afin de n'être pas effrayés par les menaces, ni par les tourments ;. et il leur a donné un esprit de sainte dilection, afin de s'attacher intimement à Dieu au milieu des tourments et parmi les plus cruels supplices. Voilà donc les victoires de la grâce de Jésus-Christ, qui arrache un chrétien des délices du monde. 'Sï.ais ce C][u'il y a de plus insupportable dans les tourments, c'est ce que les martyrs doivent se comporter en telle sorte qu'ils ne se laissent pas gagner par les flatteries et par les belles promesses du monde, qu'ils surmontent non seulement les menaces, mais encore les afflictions et les sui:)plices. Unde hoc, dit saint Augustin, niai de adjuvante qui non dédit spiritum timoris sed virtutis et amoris, quo cuncta placentia, cuncta minantia, cuncta cruciantia superantur^ !
C'est donc en cela que paraît véritablement le triomphe de la grâce de Jésus-Christ, cjue les chrétiens surmontent et les menaces et les supplices ; et nous le
1. S. Aug., De corrept. et grat.. 3. 76»/. ; (( quo cuncta minantia. ca]j. XII, 35. cuncta invitantia. cuncta cruciantia
2. Ihid.: « non timoris, sed virtutis superarent. » et charitatis et continentise » .
voyons aujourd'hui dans la personne de la glorieuse sainte Catherine, jeune, d'une race illustre, belle jusques à ravir tout le monde, l'esprit éclairé par les sciences. Jugez par là, âmes chrétiennes, de ses autres avantages en un âge si tendre, n'ayant que dix-huit ans. Ayant de si grands avantages de naissance, d'esprit et de corps, elle ne se laissa jamais emporter aux plaisirs du monde. Ah ! ne faut-il pas croire qu'elle n'était pas capable d'être surmontée par la flatterie? Elle conserve l'amour de son cœur à Jésus-Christ, elle l'aime avec excès : c'est le seul objet de son amour. Elle qui n'aima rien plus que son divin Époux, elle n'a pas un amour médiocre, puisqu'elle ressent pour lui des maux extrêmes, pour lui témoigner un amour plus légitime. Ce n'est pas assez : par le vœu de sa virginité, elle ferme la porte de son cœur à tous les plaisirs de la terre, et, en même temps qu'elle professe la pureté chrétienne, tous les délices lui sont éternellement interdits. Car, comme dit saint Basile^, «il faut que tous les sens des vierges soient aussi vierges : virgines esse sensus vlrginis oportet, » tellement qu'elles ne doivent jamais permettre l'entrée de leur cœur à tout ce qui peut flatter les sens. Il faut aller jusques au cœur et arracher les plaisirs où nous sommes endormis comme dans l'ombre de la mort. Il faut que la mort de Jésus-Christ aille jusques au cœur, afin que, s'attachant intimement à la croix de Jésus-Christ, elles détruisent et arrachent ce qu'il y a des plaisirs du monde. Voilà donc Catherine, séquestrée de tous les plaisirs du monde : elle a sevré tous ses sens; elle s'est privée de l'usage de la vue ; elle sait que ce n'est pas en vain que saint Paul " ordonne qu'elles aient toujours le voile sur les yeux, afin qu'elles ferment leur vue à toutes les choses de la terre. Elle a donc fermé sa vue ; elle a donc été jusques au fond de son cœur, parce qu'elle ne se contente pas de donner la première atteinte à ses passions et qu'elle sait que, l'une étant surmontée, l'autre revient aussitôt à la charge, tellement qu'elle combat jusques au dernier mouvement de la passion qui veut l'attacher à la créa-
1. Lib. Je Virginit., n. 7, 15, 20. 8 mai ]fi64. vers la fin du !«■■ point. Cf. an t. lY. le sermon de vétine du 2. I Cor., xi. 3. 13.
ture et disputer à Jésus-Christ son cœur et ses affections. N'est-elle donc pas entièrement séquestrée des délices du monde? C'est donc là la charité de Jésus- Christ qui l'anime, et elle peut dire avec saint Paul que la charité de Jésus-Christ la presse : Charitas Chrkti iirgct nos ^
Mais elle n'aspire qu'à verser son sang pour la gloire de Jésus-Christ, et c'est en effet un gage de l'amour qu'elle lui porte. Car, comme dit le Sauveur', la charité n'est pas véritable si elle ne nous presse de donner notre âme et notre vie pour laisser à l'objet que nous chérissons des preuves plus assurées de notre amour. C'est aussi ce que fait sainte Catherine : elle se voit engagée dans les supplices ; elle cherche partout des occasions de souffrir. Elle entend le Sauveur qui lui dit sur la croix : Sitio'^. Il dit qu'il a soif; mais il a soif jusques à ce qu'il ait épuisé tous les tourments. Il a soif jusques à tant qu'il ait épuisé tous les supplices. Sa soif n'est point rassasiée qu'il n'ait enduré toute sorte d'opprobre et d'ignominie. C'est pourquoi il crie toujours : « Sitio, j'ai soif », et en même temps qu'on lui donne un breuvage composé de fiel et d'absinthe, il s'écrie: « Consummatum est! Tout est consommé! » Il dit que tout est consommé, parce qu'il n'a plus rien à souffrir : Consummatum est ^.
Quiconque est rempli de l'amour de Dieu, il a la même soif des tourments et des supplices. C'est pourquoi, bien loin de craindre les bourreaux, les martyrs excitent eux-mêmes lein- courage et leur fureur. Comme en effet l'amour n'est pas bien éprouvé qu'il ne le soit par le témoignage du sang répandu, ah ! cette charité est trop faible qui ne sait que pousser des désirs inutiles ! Ah ! cet amour est trop languissant qui ne sait louer son bien-aimé qu'au milieu des prospérités et des délices ! Car en effet le Sauveur nous apprend " qu'il ne faut louer les martyrs que lorsqu'ils sont persécutés par la rage des tyrans. Alors leur corps devient tout ulcéré ; leur sang qui coule de toutes parts, le cœur blessé, l'âme