D'ANNE DE GONZAGUE
autels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances, qui soutiennent tout le commerce du monde, lui faisaient craindre tous les entretiens ; et rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parlait de Dieu, le goût intérieur d'où sortaient toutes ses paroles se communiquait à ceux qui conversaient avec elle, et les nobles expressions qu'on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits venaient de la haute idée qu'elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive ; dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours ^, elle déclarait hautement qu'elle n'avait autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Église. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers, ses pères, elle en aurait surpassé la pieuse magnificence, quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel, et que les églises des saints publient leurs aumônes ^. Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier tous les ans soixante filles : riche oblation, présent agréable. La princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres, si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles fennnes qu'elle nourrissait. Des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans. Écoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités ^, et, dans un même discours, apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne : Je suis ravie, dit-elle, que V affaire de nos honnes vieilles soit si avancée. Achevons vite, au nom de Notre-Seigneur ; ôtons vitement cette bonne femme de Vétable oîi elle est, et
me
1. Dans les querelles du jansénis- confiance. (Archives Nationales,
Z'a 522 : Biblioth. Nationale, f. fr.
2. Eleemosynas illius enarrabit 32594, au 8 juillet 1684 ; et Lettres
omnis ecclesia sanctorum (Eccli., écrites sur le couvent des Ajinon-
XXXI, 11). ciades de Meulan, édit. A. Le Eoi,
8. Probablement Louis Lefebvre, Versailles, 1860, in-8, passim : On y
aumônier du prince de Condé, puis trouve trente lettres de la Palatme,
attaché à la maison de la princesse suivies de son testament, etc.) Palatine, qui avait en lui une grande
la mettons dans un de ces petits lits. Quelle nouvelle vivacité succède à celle que le monde inspire ! Elle poursuit : Dieu me donnera peut-être de la santé pour aller servir cette paralytique ; au moins je le ferai par mes soins f si les forces me manquent; et, joignant mes maux aux siens, je les offrirai plus hardiment à Dieu. Mandez-moi ce qu'il faut pour la nourriture et les ustensiles de ces pauvres femmes ; peu à peu nous les mettrons à leur aise. Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates : elles eli'acent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler plus que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisait de nouveaux efforts. I^e rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu ; tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyait disparaître avec une joie sensible les restes des pompes du monde ; et l'aumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. C'est en effet la vraie grâce de l'aumône, en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins, c'est-à-dire ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse, comme si la nature n'était pas assez accablée de nécessités. Qu'attendez-vous, Chrétiens, à vous convertir, et pourquoi désespérez-vous de votre salut ? Vous voyez la perfection où s'élève l'âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce. Ne craignez ni la maladie, ni les dégoûts, ni les tentations, ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert douze ans entiers, et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs C[ui épuisaient le corps et l'esprit ; et cependant, durant tout ce temps, et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie, où ses maux s'augmentèrent jusque» aux derniers excès, elle n'a eu à se repentir que d'avoir une seule fois souhaité une mort plus douce. Encore réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après, avec Jésus-Christ, la prière du sacré mystère du Jardin ; c'est ainsi qu'elle appelait la prière de l'agonie de notre Sauveur : O mon Père,
que votre volonté soit faite, et non pas la mienne ^ î Ses maladies lui ôtèrent la consolation qu'elle avait tant désirée, d'accomplir ses premiers desseins et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l'habit de sainte Fare, Son cœur donné, ou plutôt rendu à ce monastère, où elle avait goûté les premières grâces, a témoigné son désir, et sa volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C'eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu ; mais elle est menée i)ar une autre; voie, par celle qui crucifie davantage, qui, sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux, le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s'il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété qu'il avait renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence ! Mais non : tout lui est ôté ; sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. O Seigneur, disait le saint homme Job, vous me tourmentez dhine manière merveilleuse ^ ! C'est que, sans parler ici de ses autres peines, il portait au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. Il voyait d'un côté sa sainte justice, devant laquelle les anges ont peine à soutenir leur innocence. Il le voyait avec ces yeux éternellement ouverts observer toutes les démarches, compter tous les pas ^ d'un pécheur, et garder ses péchés comme sous le sceau, pour les lui représenter au dernier jour ^ : Signasti quasi iîi sacculo delicta mea. D'un autre côté, il ressentait ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme : Je craignais, dit-il, toutes mes œuvres^. Que vois-je? Le péché! le péché partout ! Et il s'écriait jour et nuit : O Seigneur, pourquoi n^ôtez-vous pas mes péchés ^? et que ne tranchez-vous ^ une fois ces malheureux jours, où l'on ne fait que vous offenser, afin qu'il ne soit pas dit que je sois contraire à la parole du Saint ^ ! Tel était le fond de ses peines ^ ; et ce qui paraît de si violent dans ses