‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 209 sur 538 · Ibid., IX, 28. 9. Des peines de Job · texte numérisé non relu

Ibid., IX, 28. 9. Des peines de Job

discours n'est que la délicatesse d'une conscience qui se redoute elle-même, ou l'excès d'un amour qui craint de déplaire. La princesse Palatine souffrit quelque chose de semblable. Quel supplice à une conscience timorée ! Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu. Plus elle était clairvoyante, plus elle était tourmentée. Ainsi Dieu l'humiliait par ce qui a coutume de nourrir l'orgueil, et lui faisait un remède de la cause de son mal. Qui pourrait dire par quelles terreurs elle arrivait aux délices de la sainte table? Mais elle ne perdait pas la confiance. Enfin, dit-elle, c'est ce qu'elle écrit au saint prêtre ^ que Dieu lui avait donné pour la soutenir dans ses peines, enfin je suis pm^enue au divin banquet. Je m^ étais levée dès le matin, pour être devant le jour aux portes du Seigneur; mais lui seul sait les combats quHl a fallu rendre. La matinée se passait dans ce cruel exercice. Mais, à la fin, poursuit-elle, malgré mes faiblesses, je me suis comme traînée moi-même aur pieds de Notre-Seigneur, et j^ai connu quHl fallait, puisque tout s^est fait en moi par la force de la divine bonté, que je reçusse encore avec une espèce de force ce dernier et souverain bien. Dieu lui découvrait dans ces peines l'ordre secret de sa justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. Il n'^ appartient pas, disait elle, aux esclaves fugitifs, quHl faut aller reprendre par force et les ramener comme malgré eux, de s^asseoîr au festin avec les enfants et les amis ; et c^est assez qu^il leur soit permis de venir recueillir à terre les miettes qui tombent de la table de leurs seigneurs.

Ne vous étonnez pas. Chrétiens, si je ne fais plus, faible orateur, que de répéter les paroles de la princesse Palatine; c'est que j'y ressens la manne cachée et le goût des Écritures divines, que ses peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère ^ à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de

l.Peiit-êtreM.deLaBarmondière, 2. L'édition de 1085 donne à tort :

dont il cpt question plus loin. p. .'^21 . si je préfère.

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cette princesse, qui peuvent vous convertir ! Je n'ai regret qu'à ce que je laisse; et je ne puis vous taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'incrédulité. Il est bien croyable, disait-elle, qu'un Dieu qui aime infiniment en donne des preuves proportionnées à V infinité de son amour et à Vinfinité de sa puissance ; et ce qui est propre à la toute-puissance dhin Dieu passe de bien loin la capacité de notre faible raison. C'est, ajoute-t-elle, ce que je me dis à moi-même, quand les démons tâchent d'étonner ma foi; et, depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur, remarquez ces belles paroles, que son amour est la cause de tout ce que nous croyons, cette réponse me persuade plus que tous les livres. C'est en effet l'abrégé de tous les saints Livres et de toute la doctrine chrétienne. Sortez, Parole éternelle ^ Fils unique du Dieu vivant, sortez du bienheureux sein de votre Père ^, et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez. 11 l'a fait, et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu. Mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Évangile : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique ^. Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-C'hrist le ciel et la terre, et la croix avec les grandeurs : Dieu a tant aimé le monde. Est-il incroyable que Dieu aime, et que la bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire, aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses, à tous enfin tout ce qui porte le nom d'amour? Rien ne coûte, ni périls, ni travaux, ni peines ; et voilà les prodiges * dont l'homme est capable. Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible. Dieu, pour contenter son amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères : Dieu a tant aimé le monde. C'est la doctrine du Maître, et le disciple bien-aimé l'avait bien

1. L'évèque ne veut pas laisser attendue, pour appeler l'attention

échapper cette occasion favorable sur (de secret des conseils de Dieu. »

de faire remarquer un aspect du 2. Joan., T, 18.

christianisme lumineux et attrav- 3. Ihid.. iri. 16.

ant entre tous. Il emploie cette 4. Édit. de 1685 : tous les prod -

apostrophe soudaine, vraiment in- ges...

comprise. De son temps, un Cérinthe \ un hérésiarque, ne vouiait pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme, et se faire la victime des pécheurs. Que hii répondit cet apôtre vierge, ce prophète du Nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard qui n'avait de force que pour prêcher la charité et pour dire : Aimez-vous les uns les autres en Notre- Seigneur ; que répondit-il à cet hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante? Écoutez et admirez, a Nous croyons, dit-il, et nous confessons l'amour que Dieu a pour nous: Fa nos... credidimus charitati quam hahct D'eus in nohis'^. » C'est là toute la foi des chrétiens; c'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. C'est là que la princesse Palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé : c'est tout dire. S'il a fait, disaitelle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'Incarnation, que n'aura-t-il pas fait pour le consommer dans l'Eucharistie, pour se donner, non plus en général à la nature humaine, mais à chaque fidèle en particulier? Croyons donc avec saint Jean en l'amour d'un Dieu : la foi nous paraîtra douce, en la prenant par un endroit si tendre. Mais n'y croyons pas à demi, à la manière des hérétiques, dont l'un en retranche une chose, et l'autre une autre; l'un le mystère de l'Incarnation, et l'autre celui de l'Eucharistie, chacun ce qui lui déplaît : faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées, que la foi et la charité n'ont pas assez dilatées^ pour comprendre toute l'étendue de l'amour d'un Dieu ! Pour nous, croyons sans réserve, et prenons le remède entier, quoi qu'il en coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les pi'odiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus qu'un seul prodige, que j'annonce aujourd'hui au monde. O ciel, ô terre, étonnez -vous à ce prodige nouveau ! C'est que, parmi tant de témoignages de l'amour divin, il y ait tant

1. Cérinthe et Ebion niaient la des apôtres, d'écrire son évangile,

divinité de Jésus-Chrisît. Leur au- Sa première épître est considérée

dace et celle de Valentin, antre comme l'envoi de cet écrit,

hérésiarqne, déterminèrent les évê- 2. I Joan., iv, 16.

ques d'Asie à prier saint Jean, qui 3. II Cor., a^j, 11, 12. était probablement le seul survivant

d'anne de gonzague. 3i9

d'incrédules et tant d'insensibles. N'en augmentez pas le nombre, qui va croissant tous les jours. N'alléguez plus votre malheureuse incrédulité, et ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir, et il ne reste qu'à les obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la sainte princesse dont nous parlons par le moyen qu'il lui a plu ^ ; il en a d'autres pour vous jusqu'à l'infini; et vous n'avez rien à craindre que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vous l'avez vue! Cependant, si quelquefois elle désirait d'en être un peu soulagée, elle se le reprochait à elle-même. Je commence, disait-elle, à m'^ apercevoir que je cherche le paradis terrestre à la suite de Jésus-Christ, au lieu de chercher la montagne des Olives et le Calvaire, par où il est entré dans sa gloire. Voilà ce qu'il lui servit de méditer l'Évangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C'est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole, qu^elle aimait mieux vivre et mourir sans consolation que d^en chercher hors de Dieu. Elle a porté ces sentiments jusqu'à l'agonie ; et prête à rendre l'âme, on entendit qu'elle disait d'une voix mourante : Je m^en vais voir comment Dieu me traitera ; mais f espère en ses miséricordes. Cette parole de confiance emporta son âme sainte au séjour des justes.

Arrêtons ici. Chrétiens ; et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs. Prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même. Parlez, mes Frères, parlez : je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra, cette heure dernière ; elle approche, nous y touchons, la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gonzague : Il n'y a plus ni princesse, ni Palatine ; ces grands noms, dont on s'étourdit, ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : Je m'en vais, je suis emporté par une force inévitable ; tout fuit, tout diminue, tout disparaît à mes yeux. Il ne reste

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