‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 217 sur 538 · ORAISON FUNÈBRE DE MICHEL LE TELLIER · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DE MICHEL LE TELLIER

public. Voyant avec un vif regret que son fils négligeait les affaires pour donner une plus large part aux plaisirs, il lui fit signifier par un confident commun, nommé le chevalier de La Hidière, qu'il était résolu à supplier le Koi de choisir pour cette charge un titulaire qui présentât plus de garanties. Il ne laissait que quelques jours à Louvois pour offrir lui-même sa démission, s'il n'aimait mieux être révoqué à la demande de son propre père. Le jeune homme sut réduire à néant cette menace sincère ou feinte : rompant avec des amitiés frivoles, il fit voir dès lors une application et une activité qui ne se démentirent plus.

Ce fut Le Tellier qui avertit Louis XI V^ des dilapidations de Fouquet. On lui a reproché, en l'exagérant, la part réelle qu'il prit à la disgrâce du surintendant. Ce ne fut pas lui, mais Colbert, qui s'acharna contre le coupable.

En 1668, il se déchargea de ses fonctions de secrétaire d'État à la guerre sur l^ouvois, qui le suppléait en grande partie depuis deux ans. Il resta d'ailleurs ministre d'État, et continua de prendre part aux délibérations du Conseil. Quand le chancelier Séguier mourut (1672) , on s'attendait à voir désigner Le Tellier pour lui succéder. Ce fut Etienne d'Aligre, son oncle par alliance, qui fut choisi. L'apogée de sa fortune ne devait pas être retardée longtemps par celle de ce vieillard. Il fut enfin placé à la tête de la magistrature en 1677. Il avait 74 ans; et il put dire avec vraisemblance, dans son remercîmentà Louis XIV, que le Roi honorait »a famille et couronnait son tombeau. Sa verte vieillesse lui permit pourtant d'exercer sa charge huit années encore, avec autant d'activité que d'expérience. Ce fut lui qui signa la révocation de l'édit de Nantes. Cette reprise des concessions arrachées jadis par la force était impolitique, mais elle ne fut nullement un acte de fanatisme. La France catholique, qui y applaudit tout entière, se fit illusion sur les heureux effets qu'elle en espérait. Quant à la légitimité de l'intervention royale au profit d'une doctrine religieuse, elle était admise par tous, et par les protestants eux-mêmes, du moins quand cette intervention se produisait en leur faveur. Osons le dire : ni les uns ni les autres ne se trompaient en ce point, sur lequel ils étaient d'accord; pourvu toutefois qu'on ne s'imagine pas, avec nombre de publicistes, que ce qui devait faire la loi de l'État était l'opinion personnelle ou le caprice du Prince en matière religieuse. C'était à cela que devait aboutir un jour le principe du libre examen, allié, en dépit de la logique, à celui d'une religion d'État; mais les catholiques n'étaient pas entraînés à cette inconséquence, et il n'est pas juste de la leur imputer. Ces catholiques, et même les protestants, par un reste de tradition catholique, reconnaissaient une loi religieuse supérieure au Prince comme aux sujets, à laquelle il devait prêter son concours en s'y soumettant le premier.

I^e Tellier mourut (28 octobre 1685), presque au lendemain de la Révocation. La fermeté de son caractère et ses sentiments chrétiens, que l'approche de la mort n'eut pas à ranimer, mais qu'elle raviva, firent l'admiration de ses amis. Ce détachement

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de la dernière heure est aux yeux de Bossuet une preuve de celui de toute la vie. C'est une interprétation bienveillante à l'excès. Intègre autant que capable, Le Tellier n'avait pas été vertueux jusqu'à fermer son âme à toute pensée d'ambition, pour lui-même ou pour les siens. Il avait seulement été assez maître de ses désirs pour ne pas courir aux honneurs et à la fortune par les voies courtes qui tentent les âmes impatientes et peu scrupuleuses. Sur ce point, non dans l'ensemble, nous trouvons l'éloge excessif. Certains courtisans, au contraire, furent d'avis que l'orateur n'avait pas assez exalté le père de Louvois et de l'archevêque-duc de Reims. Nous voyons un marquis du Breuil écrire à Bussy-Rabutin (29 janvier 1686) , qu'on reprochait à Bossuet d'avoir beaucoup moins parlé de son héros « que des cardinaux de Richelieu, Mazarin et de Retz, et que de M. le Prince. » c< En un mot, concluait-il, on n'en est pas content. » Et deux mois plus tard, il prononçait, au nom de tous ces « sots de qualité » dont Boileau a fait justice, que la nouvelle oraison funèbre, faite par Fléchier sur le même sujet dans l'église des Invalides (22 mars 1686), « fut admirée de tous ceux qui l'entendirent, et surtout de ceux qui avaient entendu celle qu'avait faite M. de Meaux i, » Plus tard, ce furent de bien autres critiques. Les ennemis du genre, ceux du grand évêque, surtout Voltaire 2, affectèrent de voir ici la glorification d'un personnage des plus médiocres, ou même d'un monstre digne du mépris et de la haine de la postérité -^ Que reste-t-il de ces récriminations contradictoires, également injustes ? Audessous de l'admiration ou de l'engouement des contemporains pour le vieux chancelier, s'est établie une opinion plus mesurée, ramenée par la distance aux proportions véritables; et c'est encore de la sympathie et de l'estime.

Pour composer cette oraison funèbre, l'orateur s'est inspiré de la notice que lui avait remise Claude I^e Peletier, parent, ami et confident de Le Tellier. Le manuscrit annoté par Bossuet, a été conservé par I^edieu dans un volume qu'il a intitulé : Recueil de pièces ecclésiastiques. Voir F. Strowski, Comment Bossuet composait une oraison funèbre, dans la Revue Bossuet, janvier 1902, p. 30 à 48.

1. Bossuet assista, à titre d'évêque pseudonyme û'' /renée Aléthès (on officiant, à ce prétendu triomphe de sait comment Fauteur se souciait son impuissant rival. Fléchier lui d'être pacifique et véridique), lînisdécerna. en terminant, ce maigre sait, sans doute en haine des panécompliment : (( Sacré ministre de gyriques, par les plus excessives Jésus-Christ, qui, dans la chaire adulations à l'adresse de Catheriévangélique, avec une éloquence ne II, impératrice de Russie. — Cf. vive et chrétienne, avez avant moi Voltaire, Siècle de Louis A'/F, ch. consacré la gloire immortelle de ce xxv et xxxvi (passim).

grand homme, achevez d'oiïrir pour 3. Voltaire plaçait hardiment ses

lui cette victime innocente et pure, imputations les plus odieuses sous

qui lave les péchés et les fragilités le patronage de Mme ,^e Sévigné,

du monde. » qui naturellement n'avait rien écrit

2. Lettre sur les panégjjriques..., qui les autorisât. 1767. — Cette diatribe, écrite sous le

Messeigiieurs ^,

Posside sajjientiani,.... acquire prudentiam ; arripe ilJam, et exaU tabit te: gloripcaberis ah ea, curn eam fueria ampîexatus.

Possédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera,et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée.

(Prov., IV, 7, 8.)

En louant l'honime incomparable dont cette illustre assemblée ^ célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même ; et la sagesse que je dois louer dans ce discours n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons, ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte les lois et qui dispense les grâces. Car, encore que ce grand ministre, choisi par la divine providence pour présider aux Conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l'Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse, après Favoir gouverné dès son enfance, l'ait porté aux plus grands honneurs et au comble des félicités humaines, sa fin nous a fait paraître que ce n'était pas pour ces avantages qu'il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n'était pas l'objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas, cette sagesse qui vient d'en haut^, qui descend du Père des lumières *, et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs, eh enferme dans ses desseins l'éternité toute entière. Touché de

L (( A Messeigneiu's les évéqnes 3. L'édition Jacqiiinet attribue ici

qui étaient présents en habit.» (Édit. encore à Bossuet hn-même des notes

de 16S9.) latines, qui ont été ajoutées par les

2. Étaient présents, outre le nonce éditeurs du xviiie siècle (édit. de

du Pape, (( un grand nombre d'ar- 1"74. anonyme, chez Saillant et

chevêques, d'évêques, ducs, mare- %on et chez la veuve Desamt ;

chaux de France, présidents aux importante: elle contient déjà toutes

mortiers, conseillers d'État, maîtres ^^^ Histoires abrégées, que Deforis

des requêtes et conseillers de la reproduira en 1778).

cour... )) {Mercure galant, mars 4. Jacob., Iil, 15, 17 : i, 17. 1G86.)

ses immortels et invisibles attraits, il Fa recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. La sagesse vous élèvera, dit Salomon, et vous donnera de la gloire, quand vous r aurez embrassée \ Mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Conune ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire, il l'a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C'est pourquoi sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans ostentation, il y est vu sans envie ; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse, qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il y a vécu aussi modeste que grand ; qujB dans ses importants emplois, soit qu'il nous paraisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bien public ; et qu'enfin, dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l'autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie, sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances ! De sorte qu'il nous paraît, selon la promesse du Sage, dans une gloire immortelle, pour s'être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l'éclat ambitieux des grandeurs humaines, l'intérêt particulier à l'amour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels : c'est ^ la gloire qu'a remportée très haut et puissant seigneur Messire Michel Le Tellier, chevalier, chancelier de France.

I.e grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d'Autriche cessait d'être redoutée, et la France, sortie enfin des guerres civiles, conunençait à donner le branle aux affaires de l'Europe. On avait une

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