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Jacquinet : pendant

Sermons de Bossuet. — VI, 22

libres furent remplies de bonnes lectures, et, ce qui passe toutes les lectures, de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine et sur les vains travaux des politiques, dont il avait tant d'expérience. L'éternité se présentait à ses yeux comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux connnerce avec ses amis aussi modestes que lui, car il savait les choisir de ce caractère, et il leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et de la plus haute confiance, il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères \ qu'il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité, jouissant en sujet fidèle des prospérités de l'État et de la gloire de son maître. I.a charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice. Mais, comme dit le Sage, autant que le ciel s^élève et que la terre s'incline au-dessous de lui^, autant le cœur des rois est impénétrable ^. Enfin le moment du Prince n'était pas encore arrivé, et le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des cours et les sages tempéraments des conseils des rois, sut encore lever les yeux vers la divine providence, dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsque, après de longues années, il se vit élevé a cette grande charge*, encore qu'elle reçût un nouvel éclat en sa personne, où elle était jointe à la confiance du Prince, sans s'en laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le Roi, pour couronner plutôt la longueur que l'utilité de ses services, voulait donner un titre à son .tombeau et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle, qui n'avait point vu de chancelier si autorisé ^, vit en celui-ci autant de modération et de

1. A Chaville Cette maison n'exi- (1672)Jorpqne « le moment du Prinste plus On en conserve un dessin ce n'était pas encore » arrivé pour à la bibliothèque Victor Cousin, à Le Tellier.

la Sorbonne. 5. C'est-à-dire, qui eût à ce point

2. Edit. de IfiSti : s'incline au-des- l'autorité du cai-actère. Les contemsous, autant... porains en effet n'avaient pas accor-

3. Prov.. XXV. 8. dé une si grande estime à Séfruier 4 En 1677, après Etienne d'Ali- lui-même, dont M>"e de Motteville a

gre, qui avait été nommé à 78 ans dit :« Il aurait été le premier homme

douceur que de dignité et de force, pendant qu'il ne cessait de se regarder conune devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort: exercé par tant de combats, il en sortait toujours plus fort et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité, on lui vit faire seulement de plus graves léflexions sur la caducité de son âge et sur le désordre extrême que causerait dans l'État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu'il avait vu arriver à tant de sages vieillards qui semblaient n'être plus rien que leur ombré propre, le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l'âge était de se cacher à ses propres yeux, de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l'abîme, sans avoir pu remarc^uer le fatal moment d'un insensible déclin ; et il conjurait ses enfants, par toute la tendresse qu'il avait pour eux, et par toute leur reconnaissance, qui faisait sa consolation dans ce court reste de vie, de l'avertir de bonne heure quand ils veii-aient sa mémoire vaciller ou son jugement s'affaiblir, afin que, par un reste de force, il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l'infirmité de son âge. Et lors même qu'il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps abattu n'y répondait pas; car c'était ^ la résolution qu'il avait prise dans sa dernière maladie ; et, plutôt que de voir languir les affaires avec lui, si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée, dont aussi jamais il n'avait perdu le goût, au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu'il aurait quittée ^ : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines !

de son siècle, si, avec sa science et L Édit. de I68(; : c'est...

sa grande capacité, il eût eu une âme 2. Cette phrase est un peu obscur-

assez élevée pour préférer la gloire cieparun latinisme. Traversé parla

àlafortune.)) ( Mémoires, t. T, p. 11!). ) dignité qu'il aurait quittée était syno-

340 ORAISON FUxNÈBRE

Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges ^, c'est la force de son génie né pour l'action, et la vigueur qui, durant cinq ^ns, lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint de retracer l'image de nos malheurs, je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire, où, de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d'un ferme génie et d'une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies \ connût les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide Régente était obligée à montrer le Roi enfant aux provinces pour dissiper les troubles qu'on y excitait de toutes parts, Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments sans attendre de nouveaux ordres et sans troubler le concert de l'État. Mais le ministre lui-même, souvent éloigné de la Cour ^, au milieu de tant de conseils que l'obscurité des affaires, l'incertitude des événements et les différents intérêts faisaient hasarder, n'avait -il pas besoin d'un homme que la Régente pût croire? Enfin il fallait un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis et ménager les restes de l'autorité. Cet homme, si nécessaire au jeune Roi, à la Régente, à l'Ëtat, au ministre, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir, vous me prévenez. Messieurs, c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme

nyme de ce tour que nous préfère- du personnage.

rions aujourd'hui : traversé par le 2. C'est-à-dire, dans la inaeistra-

reçret d'avoir quitté une diffnité.l^oxis ture. Il s'agit principalement des

ne doutons pas que tel soit ici le cours souveraines ( Parlement,

sens, bien que M. Jacquinet ait ré- Chambre des comptes, Cour de? Ai-

pugné à l'admettre. des. Grand conseil ), Nourri ])our

i. L'oratenr va montrer mainte- élevé{\oy.Remarqjies.diUtoTaeYl\).

nant. dans sa seconde partie, ce que Les Ordres du royaume étaient le

Le Tellier a fait pour le bien public. clergé, la noblesse et le tiers-état.

Il reviendra, à cette fin, sur diverses 3. Mazarin dut quitter la Cour, et

phasesd'une vie, déjàexaminée dans même la France.de février 1651 à

son ensemble, pour faire ressortir la janvier 1652, et. de nouveau, d'août

modération et le désintéressement 1652 à février 1653.

un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier luimême, et, comme un sage pilote, sans s'étonner ni dfes vagues, ni des orages, ni de son propre péril, aller droit* comme au terme unique d'une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l'État et au rétablissement de l'autorité royale. Pendant que la Cour réduisait Bordeaux, et que Gaston, laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné de mauvais conseils, Le Tellier fut le Chusaï^ qui les confondit et qui assura la victoire à l'oint du Seigneur ^. Fallut-il éventer les conseils d'Espagne^ et découvrir le secret d'une paix trompeuse que l'on proposait afin d'exciter la sédition, pour peu qu'on l'eût différée? Le Tellier en fit d'abord accepter les offres; notre plénipotentiaire^ partit; et l'archiduc % forcé d'avouer qu'il n'avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu'on ne faisait qu'abuser de sa crédulité. Mais, s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs*. Quelle cause les fit arrêter? Si ce fut ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls et, dans un pas si glissant, des précautions nécessaires, qui le pourra dire à la postérité? Quoi qu'il en soit, l'oncle du Roi est persuadé ; on croit pouvoir s'assurer des autres princes, et on en fait des coupables en les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s^efforce de les avoir en sa main, pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances .?»

1. Les hommes du monde lisaient cieuse d'Achitophel (Il Re^ xv

plusTEcriture sainte an X vue siècle xviii).

qu'on ne fait aujourd'hui. Disons 2. II Reg., xvii, 5-16.

toutefois avec M. Jacquinet : «Il 3. C'est-à-dire 'les 'résolutions

est permis de croire que, même dans prises à la cour d'Espagne.

1 auditoire de Bossuet, peu de person- 4. Le comte d' A vaux

nés savaient l'histoire de ce Le Tel- 5. (( L'archiduc d'Autriche, gou-

lierde la cour de David. )) — Chusaï, verneur de la Flandre, Léopold-

resté hdele à David au temps de la Guillaume. » (Jacquinet.)

révolte d'Ab^alon, avait feint, pour 6. Condé, son frère le prince de

le mieux servir, d'entrer dans le parti Conti. et leur beau-frère, le duc de

du rebelle. Admis dans ses conseils, Longueville. il y contrebalança l'influence perni-

Gaston, que la Cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux? Ne vois-je pas, au contraire, autour de lui des âmes hautaines, qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le maître? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors, d'être le maître du sort du prince de Condé ! Ne craignons point de le nommer, puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains, c'était y avoir la victoire même, qui le suit éternellement dans les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l'État demeurât entre les mains du Roi, et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang ^. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l'État, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu'il fallait. Seul il savait épancher et retenir son discours : impénétrable, il pénétrait tout ; et, pendant qu'il tirait le secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu'il voulait. Il perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C'était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le cœur de l'homme à la manière d'un profond abîme sous une eau dormante ; mais l'homme sage les épuise : » il en découvre le fond : Sîcut aqua profunda, sic consïlium in corde viri; vir sapiens exhauriet ïllud^. Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu'il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui, et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d'un si grand prince^, a Venez, venez, faisons contre lui de secrètes

1. Condé était prince du sang. parlant du frère de Louis XIII et

2. Prov., XX, 5. — Ainsi édité par de l'oncle du roi réernant. Elle porte Bopsuet. Le v»ai texte serait:... ici sa restriction dans les paroles qui êed homo sapiens.., précèdent : « Profiter des heureux

3. Si.ç-randpr/jjce, par lanaissan- moments... » Il est exact que ce ce. La formule était obligatoire, en caractère mobile en avait quelque-

menées : Venite, [et] cogitemus adversus eum cogitationes ^ . » Unissons-nous pour le décréditer ^ ; tous ensemble « frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu'on écoute tous ses beaux discours : Percutiamus eum lingua, neque attendamus [ad] universos f^ermones ehis '\ » Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d'avis secrets que sa vie n'était pas en sûreté ! Et il connaissait dans le parti * de ces fiers courages dont la force malheureuse et l'esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu'il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l'iniquité de son siècle, et dévouée à son Prince et à sa patrie? Jésus nous en a montré l'exemple : les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier qu'en disant à notre Sauveur : Il aime notre nation '\ Jérémie a-t-il versé plus de larmes que lui sur les ruines de sa patrie? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens? Fidèle au Prince comme à son pays, il n'a pas craint d'irriter l'envie des Pharisiens en défendant les droits de César ^ ; et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu'il mourait ' spécialement pour sa nation : Quia moriiurus erat pro gente ^. Si notre zélé ministre, touché de ces vérités, exposa sa vie, craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne sait-on pas qu'il fallait souvent s'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur?

fois, niais trop rarement ; et ils 3. Jerem.. x vu i, 18. Le vrai texte

duraient si peu qu'il fallait une réel- serait : ... et non attcmdamu)<...

le habileté pour en profiter. 4. Dans la Fronde. Les parents

L Jerem., xviir, 18. L'auteur sa- de Le Tellier et ses amis, Bossuet

crédit: ... cogitemus contra Jere- entre autres, se sont un peu exagéré

miam... les périls courus par lui, et son

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