‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 250 sur 538 · Ps. LXXVI · texte numérisé non relu

Ps. LXXVI

C'est ici où une âme est éprouvée et perfectionnée merveilleusement, quand, par une générosité vraiment chrétienne, elle sait s'élever au-dessus de tout ce qui lui arrive de fâcheux ou de contraire, et qu'elle peut, connne Jésus -Christ son Époux, garder un profond silence, lors même qu'elle a plus sujet de parler, soit pour sa justification dans des accusations injustes, soit pour sa consolation dans une affliction sensible, et au milieu des plus grandes tempêtes ou bourrasques. Il faut qu'une âme vraiment généreuse prenne pour toute défense le silence, qui sera son repos et sa paix parmi les agitations. Jésus-Christ y fait goûter de^ douceurs intérieures, au fond du cœur, à une âme un peu courageuse, qui, pour son amour, rejette et abandonne toutes celles qu'elle pourrait trouver dans les créatures. Cela est inexplicable ; il n'y a que ceux qui l'expérimentent qui en puissent parler dignement.

Mais, avant de passer plus loin, remarquez, chères Ames, qu'il y a trois règles ou trois maximes importantes à pratiquer, pour ne point faire de fautes dans ce silence de patience, si nécessaire dans les occasions imprévues où l'on est persécuté, accusé; c'est de ne jamais parler que pour la charité, que pour la vérité ou la nécessité, et jamais pour soi, ni pour son propre intérêt.

Eh bien ! Ames religieuses, sont-ce là les motifs qui vous font parler? Qu'est-ce qui vous fait ouvrir la bouche? Est ce la nécessité, ou bien la vérité? Examinez là-dessus votre cœur, et sondez-le, jusqu'au plus profond, dans la rencontre des contradictions et autres circonstances, pour reconnaître que le plus souvent c'est la passion ou l'intérêt qui vous fait parler.

Oh mais ! direz-vous, je suis accusée d'une chose tout à fait désavantageuse : quel moyen de ne se pas justifier dans cette conjoncture, où l'on m'attribue tout ce qu'il y a de mal, et l'on dit que j'en suis la cause, tandis que j'avais bien d'autres intentions que celles que l'on s'imagine? Arrêtez, que la passion n'ait pas le dessus sur la raison ; réprimez tous les raisonnentents naturels, pour écouter ceux de la grâce : ne dites pas que vous ne pouvez vous empêcher de parler pour faire connaître

votre iniioceiice, et qu'il est bien difficile alors de se taire, puisque l'exemple de Jésus-Christ vous doit rendre la chose aisée et facile. Vous n'avez pas de plus grandes persécutions et contradictions à soutenir que les siennes : tous les saints en ont bien supporté d'autres, plus fâcheuses que les vôtres. Si vous faisiez réflexion que Jésus-Christ, par ces persécutions, vous fait part d'un éclat de sa croix, vous auriez de la joie de les endurer avec patience dans un profond silence, pour y adorer ses desseins sur votre personne, qu'il prétend élever, par ce chemin rude et semé d'épines, à une grande perfection, si vous n'apportez aucune résistance à ses volontés suprêmes.

Que le silence est donc avantageux à une âme dans la souffrance et dans tous les états pénibles où elle se trouve ! puisque, par ce silence, il n'y a point de passions si fortes qui ne soient retenues ^ dans les bornes de la raison ! En voulez-vous voir des preuves par quelques exemples? Êtes-vous tentées d'ambition, que vous dit la passion dans cette rencontre, où elle est émue par quelque accident? C'est de vous élever audessus des autres par des paroles suffisantes et pleines d'un orgueil secret. Eh bien ! gardez le silence et vous taisez : insensiblement ces saillies de la nature corrompue s'évanouiront. De même, que vous dit la passion dans les émotions d'une humeur colère et impatiente? Dans ces mouvements violents, où en êtes-vous, si vous ne les réprimez? Bientôt vous vous laisserez aller à des paroles d'emportement, sans craindre de choquer et de piquer les unes et les autres. Mais, si vous savez vous taire, vous apaiserez infailliblement ces saillies impétueuses qui s'élèvent en vous-mêmes ; et pour lors vous pourrez dire comme le Prophète, au milieu de vos troubles : ce Turhatus sum, et non sum locvtns ^ : J'ai été troublée au dedans de moi, mais ma langue n'a formé aucune parole. »

Sentez-vous en vous-mêmes quelques mouvements d'aversion et d'antipathie, ou de ressentiment contre quelques-unes* de vos Sœurs? Que vous dit cette passion,

1. Latinisme usité. Il équivaut à retenues... tellement fortes, qu'elles ne soient 2. Ps. Lxxvi, 5.

à la vue de celle-là que vous ne pouvez souffrir? Aussitôt elle vous inspire de la mépriser ou rebuter par des paroles de froideur et de vengeance. Mais le mo^en le plus court pour combattre et vaincre cette passion qui vous anime et vous tourmente, vous portant à commettre une infinité de péchés, c'est de vous taire, à l'heure même que vous avez plus d'envie de parler, et de prendre le parti du silence. Il faudrait même, dans ces occasions-là, mordre sa langue plutôt que de choquer et fâcher ses Sœurs. •

Enfin, êtes-vous tentées de curiosité, et avez-vous envie de vous épancher vainement, en allant trouver justement celle-là qui est un vrai bureau d'adresse ^, et cette autre-ci qui sait toutes les nouvelles, et qui a incessamment les oreilles ouvertes pour entendre tout ce qui se passe de nouveau dans la maison, laquelle est toujours en haleine pour tout savoir : n'y allez pas, gardez le silence ; mortifiez ces désirs de curiosité. Croyez-moi, mes chères Filles, vous aurez plus de consolation de tout ignorer, et de ne point apprendre les choses qui ne vous concernent point : votre conscience en sera plus pure, votre esprit plus dégagé et plus libre pour vous entretenir avec Dieu dans l'oraison. Faites plus d'état d'une heure de récollection où vous avez été seules avec Dieu, que de plusieurs autres où vous vous êtes contentées parmi les entretiens des créatures, car, pour l'ordinaire, la vertu en est bien affaiblie.

Soyez persuadées, chères Ames, qu'en gardant fidèlement le silence, vous serez victorieuses de toutes vos passions, et qu'en peu de temps vous arriverez à la perfection. Souvenez-vous des avantages du silence de prudence; n'oubhez pas ceux du silence de patience, dont je vous parlais tout à l'heure; gravez-les dans

1. Le Bureau d'adresse, ou d'an- de la vie et société humaine, par per-

uonces. création de Théophraste 7nissio7i du Roy, contenue en sea

Kenaudot, fut ouvert à la fin de brevets, etc. Dédié à Mgr le Com-

l'année 1029. Pour faire counaître mandeur de la Porte par T. Renau-

son idée, il publia une brochure in-4 dot, médecin du Roy, à Paris, à

de 34 p., intitulée : « Inventaire des l'enseigne du Coq, rue de la Calen-

adresses du Bureau de rencontre oii dre, sortant au Marché neuf, où

chacun peut donner et recevoir adviii l'un des dits Bureaux d'adresse est

de toutes les nécessités et commodités establv. ))

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