‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 290 sur 538 · Les contemporains de Condé, 4» édit · texte numérisé non relu

Les contemporains de Condé, 4» édit

écrivains^ peintres oii graveurs, lui 2. Ou mieux de Mello. C'était le

ont attribué un regard d'aigle. Victor gouverneur des Pays-Bas espagnols.

Cousin, dans La Jeunesse de M'^^ de De là venaient les bandes wallon-

Longuemlle (sœur de Condé), en a nés. dont il vient d'être parlé,

fait à son tour ce portrait : « Sans 3. D'après M. le duc d'Aumale, ce

être beau, il était bien fait, et quand f nt au milieu de la nuit qu'il fallut

il était un peu paré, il avait très bon « réveiller cet autre Alexandre. »

air. Ses yeux ardents, son nez forte- L'éminent historien des Condé té-

mentaquilin, quelques dents un peu moigne d'ailleurs qu'il y a autant

trop avancées, des cheveux abon- d'exactitude que d'éloquence dans

dants et presque toujours en désor- le récit de Bossuet.

dre, lui donnaient un air d'aigle 4. Édit. : les Français à demi

loi-squ'il s'animait.» (P. 184 de la vaincus.

infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, inais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines ^, qu'on voyait porté dans sa chaise, et malgré ses infirmités montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le prince l'a prévenu; les bataillons enfoncés demandent quartier, mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque; leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat, jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroy en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou, et, dans le champ de bataille,

1. Paul Bernard, comte de Fon- fondu avec Don Enriquez d'Azeve-

taines, né en Lorraine vers 1570, do. comte de Fuentes (Fontaines),

fut gouverneur de Brnges en 1031. qui combattit aussi dans les Pays-

A Rocroy, il commandait l'infan- Bas, oùil mourut en KUO.D'Aumale,

terie espagnole. On l'a souvent con- Hist. des princes de Condé, t. IV,p.28.

il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là, on célébra Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces; toute la France suivit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais, pour lui, c'est le premier pas de sa course. Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroy, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici dans un jeune prince victorieux quelque chose qui n'est pas- moins beau que la victoire. I^a Cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu'il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La Reine régente lui a témoigné que le Roi était content de ses services. C'est, dans la bouche du Souverain, la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses, et, indocile à la flatterie, il en craignait jusqu'à l'apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime : écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes : que, dans les grandes actions, il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C'est ce qu'il inspirait aux autres, c'est ce qu'il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du Roi et dans le bonheur de l'État ; c'était là le fond de son cœur ; c'étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La Cour ne le retint guères, quoiqu'il en fût la merveille. Il fallait montrer partout, et à l'Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroy ; et, pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? Ce n'est pas seulement des hommes à combattre, c'est des mon-

tagnes inaccessibles ; c'est des ravines et des précipices d'un côté; c'est, de l'autre, un bois impénétrable, dont le fond est un marais, et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements : c'est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent ^ des chemins affreux; et au dedans, c'est Mercy avec ses braves Bavarois enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Mercy, qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Mercy, que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté à leurs conseils. Ici donc, durant huit jours et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux, et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, son bras ne V abandonna pas, et son courage irrité par tant de périls vint a son secours ^. On ne l'eut pas plus tôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs, que son ardeur entraîna tout après elle- Mercy voit sa perte assurée : ses meilleurs régiments sont défaits ; la nuit sauve les restes de son armée : mais que des pluies excessives s'y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l'art, toute la nature à combattre : quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu'il laisse en proie au duc d'Enghien, non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle : Philippsbourg est aux abois en dix jours, malgré l'hiver qui approche ; Philippsbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glo-

1. Traversevt, sont ietées entravers 2. Indignatio mea ipsa auxiliata

des chemins affreux, pour faire ob est mihi (Is., LXill, 5). (Note de stacle à la marche de l'ennemi. Bossuet).

rieusement réparé la perte ^. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Mercy ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur; ce n'est pas assez : il faut qu'il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur. Nordlingue en verra la chute ^ : il y sera décidé qu'on ne tient non plus ^ devant les Français en Allemagne qu'en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France et d'un roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne ainsi.

Par ces ordres, tout paraissait sûr sous la conduite du duc d'Enghien ; et, sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui put échapper de ^ ses mains ; encore releva-t-elle la gloire du prince^. L'Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s'étonna qu'il en fût le maître, et, dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C'est là le caractère des conquérants. Lorsque David,

1 . La France garda Philippsbourg nés éditions, dès le xviiie siècle, est de 1644 à 167G. A cette date, le duc une modification tout à fait arbide Lorraine reprit cette place au traire.

profit de l'Empire. Mais, deux ans 5. La levée du siège de Lérida,

après, le traité de Nimègue consa- qui fut chansonnée par quelques

crait de nombreuses acquisitions,qui étourdis, fut au contraire approuvée

compen><aient largement cette perte. comme un acte de haute sagesse par

2. Verra la chute de Mercy. — les hommes compétents. C'était Plus haut : « digne victime de sa aussi un acte d'humanité que de valeur, » signifie : de la valeur de renoncer à faire tuer inutilement Condé. des braves devant un rocinsurmon-

3. Non plus... que avait le sens table. La Bruyère, traçant le caracde pas^ plus... que. Cf., au t. VII, tère de Condé dans le portrait Remarques... à^ Emile, n'a eu garde d'ouljlier ce

4. Var. : échapper ses mains trait significatif :«... La levée d'un (1687, 1689). — De est une des trois siège, une retraite [la retraite devant corrections au crayon ajoutées par Arras], l'ont plus ennobli que ses Bossuet lui-même surun exemplaire, triomphes... On lui a entendu dire : qui a été offert naguère à M. le duc Je fuyais, avec la même grâce qu'il d'Aumale par feu l'abbé Bossuet, disait: Nous les battîmes... )) (Du curéde Saint-Louis-en-l'Ile, àParis. mérite personnel.)

— ^, qu'on rencontre dans certai-

un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines ^ qu'on venait de perdre, il leur donna cet éloge : Plus vîtes que les aigles, plus courageuse que les lions ~. C'est l'image du prince que nous regrettons. Il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés. On le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers^. Lorsque, occupé d'un côté, il envoie reconnaître l'autre, le diligent officier qui porte ses ordres s'étonne d'être prévenu, eh trouve déjà tout ranimé par la présence du prince : il semble qu'il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne l'arrêtent. Il n'a pas besoin d'armer cette tête * qu'il expose à tant de périls ; Dieu lui est une armure plus assurée ; les coups semblent perdre leur force en l'approchant, et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du Ciel "^ . Ne lui dites pas que la vie d'un premier prince du sang si nécessaire à l'État doit être épargnée ; il répond qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du Roi et de la couronne, doit, dans le besoin de l'État, être dévoué plus que tous les autres pour en relever l'éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d'années, l'invincible puissance du Roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la Régente ® ; et, puisqu'il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison il n'avait pas seulement songé qu'on pût rien attenter contre l'État ; et, dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire, je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur : il

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