‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 293 sur 538 · Var. : comme son propre caractère (1G · texte numérisé non relu

Var. : comme son propre caractère (1G

la permission du Roi \ malgré les nécessités de sa maison épuisée fut donné à ses amis, encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leur secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé, que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusques dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il en envoyait à la Cour, il vantait les conseils de l'un, la hardiesse de l'autre; chacun avait son rang dans ses discours; et, parmi ce qu'il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu'il avait fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilty comme à la tête des troupes. Qu'il embellît cette magnifique et délicieuse maison^, ou bien qu'il munît un camp au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout charme, et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par

1. A la, paix des Pyrénées (1H60), aimait mieux se soumettre et s'ex-

l'Espagne qui stipulait pour Condé, poser à tout que de prolonger les

son allié, et offrait de lui céder en maux de la République chrétienne.»

propre le Cambrésis en toute son ve- ( Désormeaux. Histoire de Louis de

raineté, fut seulement autori-ée à Bourbon, . lY. p. 157.)

lui donner un million d'écus. Il 2. Par les soins de l'héritier des

était, en même temps, remis en Condé [leduc d'Aumale], Chantilly

possession du gouvernement de la est encore une délicieuse et magn'i-

Eourgdgne. Au plus fort de la con- Jîque moison. Cependant le château

testation, il avait déclaré par écrit à et les jardins n'avaient pas été

à Don Louis de Haro (( qu'il n'était épargnés dans les révolutions. Ces

pas juste que la plus belle partie de jardins, dessinés par Le Nôtre,

l'Europe fût désolée plus longtemps avaient été chantés en latin dans

à son suiet; qu'il était d'ailleurs las les vers de Santeul et dans ceux

et honteux de disputer plus long- du P. Rapin. temps le terrain à son roi ; qu'il

les cris des blessés ; où rhomme paraît tout seiil aussi grand, aussi respecté que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole ^ 1

Venons maintenant aux qualités de l'esprit ; et puisque, pour notre malheur, ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine, c'est-à-dire l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C'était une de ses maximes, qu'il fallait craindre les ennemis de loin pour ne les plus craindre de près, et se réjouir à leur approche. liC voyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices? Le voyez -vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis par le naturel des pays ou des princes confédérés? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient : il tire d'un déserteur, d'im transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences^. Ses partis^ lui rapportent jusqu'aux moindres choses : on l'éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange, qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que

1. Cette conclusion de la pve- plus consommée. Mais, dans le parti

mière partie est rapprochée avec pris de mettre la clémence de Hésar

raison par M. .Tacquinet du célèbre au-dessus de ses exploits les plus

parallèle que Cicéron institue, dans vantés, l'art même le plus profond

le Pro Marcello, entre la gloire mili- n'est quelquefois que la perfection

taire et celle des vertus civiques. de l'artifice.

<{ Le vrai sviblime est du côté de 2. C'est-à-dire dan« les déduc-

Bossuet, avec la profonde sincérité tions ou inductions qu'il tire de

et l'indiscutable dignité de l'éloge.)^ chacun de ces renseignements.

Et cependant l'orateur romain n"a 3. Corps détachés, destinés a

déployé nulle part une habileté faire des reconnaissances.

viennent les ennemis, ils le trouvent toujours svn- ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages, comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp, on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls : tout est prêt au premier signal ; et, comme dit le prophète : Tontes les flèclies sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus \ En attendant, on repose d'un sonuneil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu'on repose? A Piéton^, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c'était dans nos troupes de continuels divertissements : toute l'armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis. Ee prince, par son campement, avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c'est assez. Enfin l'ennemi décampe ; c'est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement : déjà l'armée hollandaise avec ses superbes étendards ne lui échappera pas : tout nage dans le sang, tout est en proie ; mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins^. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains; pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le Ciel les couvre d'un brouillard épais : la terreur et la désertion se met dans leurs troupes ; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis qui, après avoir achevé le rude

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