A la bataille de Fribourg ; et dans la même tactiqv;e
dans la campagne d'Allemagne de 2. Aux combats de G'en, du fau-
1645. Cf. ce qui vient d'être dit de bourg Saint- Antoine, et devant
Nordlingen A la mort de Turenne Arras. Valenciennes et Cambrai.
(Ifi75), Condé. chargé de terminer 3. Ensemble^ en même temps.
la camp-igne, fut uni d'une autre 4. Var. : hardiesses (1687).
manière à son glorieux rival : il sut 5. Il s'agit de vertus purement
entrer dans ses desseins et exceller militaires. Cf. p. 420.
résolu et déterminé au dedans lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d'extraordinaire ; mais toutefois s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie ; l'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un, par de vifs et continuels efforts, emporte ^ l'admiration du genre humain et fait taire l'envie; l'autre jette d'abord une si vive lumière qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune; l'autre, et par l'avantage d'une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le Ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées. Et, afin que l'on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un, emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays comme un Judas le Machabée ^ ; l'armée le pleure comme son père, et la Cour et tout le peuple gémit ^ ; sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps ; l'autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes, et d'apprendi'e de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre î C'est ce qu'a vu notre siècle ; et, ce qui est encore
1. Var. : force (1687). « Toute Ja Cour fut en larines. écrit
2 I Mnch., IX, 18-20. — Cette Mme de Sévjgné; M. de Condom
référence étajt inexacte dans l'édi- pensa s'évanouir. » (Lettre du
tion originale. Il nous a paru plus à 81 juillft 1675.) M. Jacquinet s'écrie
propos de la rectifier que de la sup- ici : (( Pourquoi la parole n'a-t-e]le
primer, à l'exemple des précéd^^nts pas été d nuée à Bossuet v>lutôtqa'à
éditeurs. Fléchier dans la pompe funèbi-e de
3. Bossuet tout le premier, qui, à Turenne ? Quel chef-d'œuvre de plus
cette dat", faisait partie de la Cour nous aurions ! » en qualité de précepteur du Dauphin.
plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du Ciel ; et, après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s'élever au-dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens et l'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses ^ !
Voilà, Messieurs, les spectacles que Dieu donne à l'univers et les hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse. Car ces ^ divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts, que dans ces rares talents qu'il distribue, comme il lui plaît, aux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n'a fait dans l'Europe? Ce n'était pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat : son grand génie embrassait tout, l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n'y avait livre qu'il ne lût ; il n'y avait homme excellent ^ ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu'il n'entretînt ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui, et rectifiaient leurs pensées ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi, sa conversation était un charme, parce qu'il savait parler à chacun selon ses talents ; et non seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux de ce qu'ils avaient découvert ou dans la nature ou dans le gouvernement ou dans le commerce, à l'artisan de ses inventions, et enfin aux savants de toutes les sortes de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de
1. De tous côtés s'amassaient des saires. Mais, en IGS?, sa gloire était
rancunes contre la prépondérance au plus haut point,
an-ogante du roi de France dans les 2. Ses. donné oar l'édition de 1689,
affaires de l'Europe : bientôt allaient doit être une faute d'impression,
venir des années d'expiation, pen- 3. Le sens de cette épithète équi-
dant le-quelles les Turenne et les vaut à celui du participe : excellant.. Condé lui auraient été bien néces-
Dieu que viennent ces dons ; qui en doute ? Ces dons sont admirables; qui ne le voit pas? Mais, pouj- confondre l'esprit humain qui s'enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu et exclus de son royaume éternel ^. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain? Écoutez la réponse de saint Augustin : a II les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent : Ut ordinem seculi prœsentîs ornaret ^. » Il a fait dans les grands hoimnes ces rares qualiiés, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? qui n'est ravi de l'éclat de son midi, et de la superbe parure de son levé et de son couché? Mais, puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n'est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu l'a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d'esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents, c'est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu'ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes flonnent ? Peut-être que, pom* les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non '', il les
l.On le voit, saint Augustin et scence (chup. xix).
Bossuet n'approuveraient pas les 2 Contr. Julio it.. lib. V, n. 14. —
efforts tentés de nos jours par des Cité encore librement, selon Tusage
théologiens plus indulgents pour du temps. Le texte porte : Et ex eis
arracher au feu de l'enfer les païens ordinem seculi prcfsentis exornal.
sympathiques. Plusieurs des pensées iî. Édit. de 1687: cette gloire à
qui suivent se retrouveront en abré- leurs vains désirs. Non... gé dans le Traité de la Concupi-
confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques ; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage ^. S'il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde, connue un présent de nul prix : ô rois, confondez-vous dans votre grandeur ; conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes : récompense qui ne vient pas jusqu'à eux ; qui s'efforce de s'attacher, quoi ? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes ^ des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages, qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de travaux, et, dans le comble de leurs vœux, la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre ; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée ; et « vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : Recepernnt mercedem mam.
Il n'en sera pas ainsi de notre grand prince : l'heure
de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée \
1. Ainsi partageait-il tout à l'heure œuvres). Voici ce curieux retour de celles de Condé lui-même, l'orateur sur lui-même : « Soit inspi-