‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 299 sur 538 · Avec son fils, le duc d'Enghien, de la phrase · texte numérisé non relu

Avec son fils, le duc d'Enghien, de la phrase

que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations, et qu'il portait audessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon ^ vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées^. Quels furent les sentiments du prince de Condé lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien ^ de sa famille avec la personne du Roi! C'est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros ! Celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter va périr par sa tendresse ! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de l'accabler; les forces qu'il lui fait trouver l 'épuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du Roi qui approche de la princesse malade ; si, transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas, et qu'il l'empêche enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son Roi*. Quoique la duchesse d'Enghien ", princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer

1. Mademoiselle de Nantes, fille Conti, frère de Condé, avait épousé légitimée de Louis XIV, mariée en précédemment une autre fille légi- 1685 au duc de Bourbon, petit-fils timée de Louis XIV. Me"e de Blois. de Condé. Il était mort en 1685

2. Des petits prodiges, développés 4. Condé, attaqué de la goutte, ne pour ainsi dire en serre ciiaude. On marchait à cette époque que soutenu lit dans les Souvenirs de M'"e de par deux hommes. En voyant le Roi Caylus, nièce de M'"e de Maintenon: s'approcher de sa fille malade, mal- (( Mme la duchesse eut la petite vérole gré le danger d'une contagion alors à Fontainebleau dans le temps de très redoutée, il avait couru sans sa plus grande beauté. Jamais on appui, par un effort violent, et lui n'a rien vu de si aimable et de si avait déclaré que, s'il s'obstinait à brillant qu'elle parut la veille que entrer, ((il faudrait au moins qu'il lui cette maladie lui prit. Il est vrai que passât sur le ventre avxparavant, » ceux qui l'ont vue depuis ont eu Ce sont les expressions du marquis peine à croire qu'elle lui eût rien de Sourches, dans ses Mémoires. fait perdre de ses agréments. » o. Fille de la princesse Palatine,

3. L'aîné des fils du prince de et belle-mère de la jeune malade.

Sermons de Bossuet. — VI. 29

à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent ; et après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du Roi ^ va bien causer d'autres troubles à notre prince. Puis-je ne m 'arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s'exposer à ces cruelles douleurs où l'univers a connu sa piété, sa constance et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous lorsque, aux dépens d'une santé qui nous est si chère, il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours, non seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie avec la même tranquillité qu'il lui fait paraître dans ses jardins enchantés ! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs, il s'informait avec soin de l'état du prince de Condé, et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne. Il s'affaiblissait, ce grand prince ; mais la Mort cachait ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état, et que le duc d'Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du Roi, tout change* en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir, ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi ! attendre à commencer une vie nouvelle, lorsque, entre les mains de la Mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants ! Ha ! prévenez par

1 . Louis XIV souffrait, en 1686, deux coups de bistouri et huit coups

d'une fistule dangereuse. Il n'inter- de ciseaux, sans qu'il lui soit échappé

rompait cependant en rien le cours le moindre mot. » [Journal de Dan-

de ses occupations ordinaires. Il tint geau, 16 novembre 1686.) Semblable

le conseil, le jour même où il avait maladie fut à la mode parmi les cour-

subi ce qu'on appelait la grande opé- tisans, et plusieurs voulurent se faire

ration. (( Il a tout souffert avec une opérer. (Journal de la santé du roi

patience admirable ; on lui a donné Louis XIV. Paris, 1862, in-4,p. 404).

la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres ! Par là ^, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence, et tout à coup : O mon Dieu ! dit-il, vous le voulez ; votre volonté soit faite ! je me jette entre vos bras ; donnez-moi la grâce de bien mourir. Que désirezvous davantage? Dans cette courte prière, vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l'abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc ; et la Mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante^, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire, qu'elle montre seule ^. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts *, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s'il défendait les pleurs, ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment, il étend ses soins jusqu'aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu'il y allait de sa conscience et de son salut éternel ^, averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes : quand je devrais. Monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent: qu'il vous connaissait ; qu'il n'y avait, sans formalité, qu'à vous dire ses intentions ; que vous iriez

1. C'est-à-dire pour avoir prévenu 4. Certaines éditions modernes par la pénitence l'heure de troubles donnent ici en note une citation de et de ténèbres. Justin, sur la mort d'Alexandre

2. Construction elliptique, qui (lib. XII, n. 15). Le rapprochement équivaut à : nuand elle se présente est assez ingénieux ; mais il n'y a pâle et languissante... aucune apparence que Bossuet y

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