DE M'"^ CORNUAU
à Torcy, le jeudi de la Pentecôte, 22 mai 1698.
Marie Dumoustier, née à Paris vers 1653, avait épousé en 1667 Philippe Émery Cornuau, huissier aux requêtes de l'Hôtel, qu'elle suivit à Villenauxe (Aube) , lorsqu'il y succéda à son père dans les fonctions d'intendant du comte de Belloy et dans la charge de lieutenant au bailliage de cette localité. Lorsque Bossuet prit possession de l'évêché de Meaux, elle était déjà veuve et chargée d'un cm faut qui devint plus tard l'homme d'affaires du prélat. Elle l'avait consulté dès l'année précédente sur son désir d'entrer en religion. Elle fit d'abord partie de la communauté des Filles charitables de La Ferté-sous-Jouarre, vouée à l'éducation des jeunes filles. Plus tard, elle vécut dans l'abbaye de Jouarre, sans y prendre l'habit. C'est seulement en 1697, après que son amie, M^e d'Albert, eut accompagné sa sœur, M™® de Luynes, mise à la tête du monastère de bénédictines de Torcy i, que Bossuet, trouvant l'occasion favorable de l'y faire accepter malgré son âge, céda à ses instances. Elle commença donc son noviciat la même année et fit profession le 22 mai 1698, à l'âge de quarante-huit ans. Elle mourut à Torcy le 27 août 1708.
Dans une lettre que lui écrivit Bossuet le 12 juin 1698, il est question du discours qu'il avait prononcé à la cérémonie de la profession, et dont cette religieuse lui avait demandé une copie, ce Je n'écris rien de mes sermons, lui dit-il, et je ne vous ai parlé, dans le discours que je vous ai fait, que sur l'évangile du jour, tiré du chapitre IX de saint Luc, depuis le ^ 1 jusqu'au 6, et sur ce que Dieu m'a mis dans le cœur pour votre instruction et votre consolation et sur ce qu'il demandait de vous. Puisque vous me dites qu'il vous serait utile d'avoir par écrit quelque chose de ce que je vous ai prêché, voilà ce que j'ai pu en rappeler dans ma mémoire -. » Ces paroles semblent n'annoncer qu'un abrégé du discours, et cependant c'est d'un long sermon qu'elles sont suivies dans le recueil de lettres fait par M™^ Cornuau. Ledieu, qui s'en était étonné, nous a donné le mot de l'énigme: « Ma Sœur Cornuau, écrit-il, m'a dit que ce discours avait été recueilli par M™° d'Albert après l'avoir ouï prononcer. J'y avais bien remarqué d'abord son style, dont le tour est long
1. Torcy, Miitrefois du diocèse de 2. Correspondance de Bosmet.èûxi.
Paris; aujourd'hui dans celui de Urbain et Levesque, t. IX, p. 381. Meaux.
POUR LA PROFESSION DE m"'*' CORNUAU. 531
et languissant comme est en eôet cet essai, que j'avais aussi trouvé d'abord fort éloigné de la vivacité de son auteur i. » D'où il suit que M'"® Cornuau a inséré dans la lettre du 12 juin 1698, non pas le résumé, probablement très court, que lui avait, ce jour-là, écrit Bossuet, mais un texte plus étendu de la main de M™e d'Albert.
Nous allons reproduire ce texte, d'après une copie de Ledieu faisant partie de la collection Saint-Seine, et que n'ont pas connue les précédents éditeurs. Nous n'indiquerons que les variantes présentées par le recueil de la Bibliothèque Nationale, fr. 12842, le seul (jui, avec la copie de I>pdieu, ait dans le cas présent, quelque autorité et que, pour abréger, nous appellerons : Na.
Convocatis duodecim apostolis, dédit illis virtutem et potestatem super omnia dsemonia, et ut languores curarent, etc. (Luc, IX, 1.)
[Je vous ai fait voir dans la première partie de mon discours, que vous aviez reçu, aussi bien que les apôtres, la vertu de guérir toutes sortes de maladies, et la puissance de chasser tous les démons. Dans la seconde, Je vous fis voir que vous deviez vivre comme Jésus-Christ le prescrit aux apôtres dans ce même évano'ile, pour reconnaître les grandes grâces qu'il vous a faites^.]
Premier Point.
La source et le principe de toutes les langueurs et de toutes les maladies de nos âmes est l'humeur particulière de chacun de nous. C'est par cette humeur que nous agissons presque en toutes choses ; nous ne songeons qu'à la satisfaire, et rien n'est si rare que de ne point suivre son humeur : elle se mêle presque dans toutes nos meilleures actions, et c'est ce qui les gâte souvent ou les rend toutes languissantes. Cette humeur est la cause de toutes nos maladies [spirituelles], et elle nous porte à toutes nos chutes. Car pourquoi se laisse-t-on aller aux contentions et aux querelles, pourquoi nous abandonnons-nous ^ à la colère, sinon parce
l.En tête de la copie faite par lignes, rappelant la division du dis- Ledieu. (Collection Saint-Seine). cours, sont de Bossuet lui-même.
2. Il semble bien que ces premières 3. Na : s'abandonne-t-on.
qu'on blesse notre humeur, [que l']on s'y oppose, et qu'on ne nous permet pas de la contenter? Pourquoi ne saurait-on souffrir de certaines manières du prochain, si ce n'est parce qu'elles sont contraires à notre humeur? Et d'où vient enfin qu'on n'a point de soumission à Dieu dans les divers incidents de la vie, qu'on en murmure? N'est-ce pas parce qu'ils ne s'accordent point avec les vues que nous avons pour satisfaire notre humeur? Tout ce qui la contrarie nous choque, tout ce qui la retient nous trouble.
O grande et profonde maladie que cette humeur ! Elle a pris son origine dans ce jardin délicieux où l'homme, en mangeant de ce fruit qui avait un si beau nom, et goûtant avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son esprit, d'agir par lui-même, loin de devenir immortel et indépendant comme Dieu, il devint le captif de ses sens, lui qui en était le maître, et tomba dans autant de maladies qu'il a ^ de passions qui le dominent.
Mais, grâce à notre libérateur, il n'y a ni langueur ni maladie dont nous ne puissions être délivrés : il vous a donné, ma Fille, la vertu de les guérir toutes. Oui, il n'y en a aucune qu'aidée de sa grâce, vous ne puissiez éviter, pourvu que vous travailliez à éviter ^ cette humeur, dont vous voyez qu'elles viennent toutes. Veillez donc sans cesse, pour ne la laisser dominer, ni même se glisser, dans rien de ce que vous faites : agissez toujours sans avoir égard à cette humeur ; ne donnez jamais dans ce qu'elle vous inspire : car, pour peu que vous la suiviez, elle se rendra bientôt la maîtresse ; et le démon s'en servira pour vous nuire, car cet ennemi ne songe qu'à nous faire tomber.
Que la misère de l'homme est grande ! Il a non seulement à combattre cette humeur, source de tant de maux, mais les sollicitations du démon, qui, plein d'envie contre nous, ne se plaît que dans le misérable emploi de tenter les hommes, son heureuse félicité étant changée en la triste consolation de se faire des compagnons de son malheur.