XXVIII. ad se adjiciet
bien y voir ce qui vous regarde. Suivez donc pas à pas ces deux différents amours. Voyez cet amour corrompu ^ et cet amour bien réglé, comptez tous leurs pas, considérez toutes leurs démarches et voyez même ce qui vous arrête ; mais, en même temps, arrêtez-vous et voyez cette âme raisonnable qui sort d'elle-même et qui rentre en elle-même. Voyez-la s'égarer dans les objets extérieurs et sensibles ; mais voyez-la en même temps revenir sur ses pas ; en un mot, voyez cet amour de soi-même qu'elle a poussé jusqu'au mépris de Dieu, mais en même temps, voyez cet amour de Dieu qu'elle pousse jusqu'au mépris de soi-même, en telle sorte qu'elle ne s'attache plus qu'à Dieu seul. Voilà en peu de mots toute l'économie de ce discours.
Je ne vous tiendrai pas longtemps en suspens. Messieurs, et je dis que cette âme que vous voyez si fortement attachée à elle-même n'était plus dans son centre, dans ses principes primordiaux. Elle était faite à l'image de son Dieu, mais elle eut bientôt perdu cette belle ressemblance. Demandez-vous à vous-mêmes quel est le propre caractère de l'image, et cette image vous répondra que c'est de ressembler à son original et qu'elle ne doit point avoir de trait qui ne lui soit semblable. Si je pouvais animer ces tableaux, il n'y en aurait pas un qui ne s'efforçât de se montrer semblable au sujet qu'il représente (et n'est-ce pas ce que doit faire l'âme raisonnable?). Il y aurait peut-être néanmoins cette différence ^ entre ces tableaux ^ que les uns donneraient plus de gloire à l'imagination du peintre, et les autres à la vivacité des couleurs, pour recon-
1. Ph.: Voyez cet amour corrompu jusques au mépris de Dieu. Mais
et connaissez ses excès ; observez voyez-lui pousser les excès de
toutes ses démarches et c'est par là l'amour de son Dieu jusques au
que vous le connaîtrez ; mais en mépris et à la haine de soi-même,
même temps, voyez cet amour bien 2. Ph. : cette différence que les
réglé et connaissez ses retours. images donneraient ou aux peintres
Voyez comme cette âme raisonnable ou aux couleurs la gloire de la res-
est sortie d'elle-même par ses excès, semblance à laquelle elles ont été
mais voyez-la rentrer en elle-même faites et qu'elles n'avaient pas
par des excès opposés. Voyez comme auparavant,
elle a poussé les excès de sa corrup- 3. A : entre ces originaux, tion et de l'amour de soi-même
naître ^ en quelque façon cette juste ressemblance qu'ils ont, à laquelle ils ont été faits et qu'ils n'avaient pas auparavant. Mais il n'en va pas de même de nous ^ : toute la gloire de notre ressemblance, nous la devons à celui qui nous a tirés du néant, et l'homme doit tout à Dieu, parce qu'il est l'original admirable de celui qu'il a fait son portrait^. Ainsi donc, âme raisonnable, ou tu as oublié que tu as été faite à l'image de ton Dieu, ou il n'y doit avoir aucun trait en toi qui ne lui soit semblable, parce que tu les lui dois tous. En effet. Messieurs, quoique cet édifice soit renversé, quoique ce bâtiment soit ruiné, il me sera permis toutefois de trouver les premiers traits de cette image dans le fonds même de sa corruption ; il me sera, dis-je, permis de découvrir sous ces traits, quoique défigurés, l'image de Dieu. Car enfin, âme raisonnable, qu'as-tu en toi-même? Tu te connais, dis-tu, et tu t'aimes, et je n'en veux pas davantage pour connaître que tu es l'image de ton Dieu. Tu te connais, dis-tu, mais tu dois connaître quelque chose de plus grand ; tu t'aimes, mais tu dois aimer quelque chose de plus aimable. Tu portes donc jusque dans le fonds de ta corruption l'image de ton Dieu. Mais, ô âme raisonnable, s'il était impossible de trouver en toi aucun trait ni aucun vestige de cette ressemblance de ton Dieu, si on n'y trouvait que des objets de corruption et de péché, je dirais : Ha ! sors de toi-même, et sors-en pour reconnaître et pour adorer ton Dieu; c'est lui qui doit te porter entre ses bras; c'est lui qui te tient suspendue au-dessus du néant et sans le secours de qui tu ne pourrais ^ pas être un seul moment sans y retomber.
Je pense. Messieurs, avoir établi ce raisonnement ^ sur des principes assez solides; je prétends l'avoir ap-