‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 434 sur 538 · L'AMOUR DE MADELEINE · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE MADELEINE

Vers 1694.

M. l'abbé Joseph Bonnet, chargé de la chapelle catholique française à Saint-Pétersbourg, découvrit en 1909, à la Bibliothèque Impériale de cette ville (Manuscrit Q 1, 14) la copie d'un opuscule intitulé: 'L'Amour de Madeleine i. Il crut y reconnaître une œuvre de Bossuet; mais, n'en ayant point de preuve positive, il se contenta de le publier 2 comme « un chef-d'œuvre de l'éloquence française. » Mais une lecture attentive y révèle de nombreuses ressemblances avec plusieurs sermons du grand orateur, ressemblances étroites d'idées et d'expressions, portant sur des phrases et de longs développements 3. Il n'y a donc pas lieu de douter de l'authenticité de l'Amour de Madeleine, et nous n'hésitons pas à lui donner place ici.

Que si la comparaison des passages similaires fait reconnaître ici ou là une plus grande perfection, soit pour l'expression, soit pour l'art du développement, c'est toujours à l'avantage de notre opuscule. Celui-ci semble donc d'une époque plus récente que les sermons, qui sont de 1663 et de 1668.

Cette composition mystique n'est pas un sermon: elle n'en a pas la structure. C'est une de ces instructions pieuses ou méditations que Bossuet écrivait à la prière de quelques religieuses plus particulièrement avides de ses conseils. Elle doit être de l'époque où l'évêque de Meaux s'occupait spécialement du Cantique 'des cantiques. On sait qu'en 1694, il traduisit en français pour les Ursulines de Meaux et pour d'autres religieuses de son diocèse le texiie, avec commentaires, de ce

1 Dans le même manuscrit se l'occasion s'en présentera Signalons

trouve le sermon sur la parole de dès maintenant : les plaintes de

Dieu, pris à l'audition, qui a été l'Epouse, p. 630, le revertere de

publié dans la Revue Bossuet, juillet l'Épouse, p, 633 ; la voix de la tour-

1909, p 318, et que nous avons terelle, p. 6.33-634, l'explication des

utilisé dans notre tome III, p. 618, mots : (( Encore un peu et vous me

n. 3. Ce manuscrit et d'autres sem- verrez, p. 634, à comparer avec dif-

blables avaient été portés en Po- férents passages du sermon snr

logne par un ancien élève du Sémi- l'Assomption (tome IV, p. 501.

naireSaint-Sulpice(1720),qui fonda 503-504,507); l'amour qui aime la

la bibliothèque publique de Var- campagne et la solitude, p. 635. à

sovie (transportée à Saint-Péters- rapprocher du sermon sur la véri-

bourffparlesRusses),devintévêque table conversion (t. IV, p. 404).

de Kiew (Lytomar) et mourut en Diirant la semaine de la Passion, en

1774. {Revue Bossuet, 1. cit). 1662, Bossuet tira de l'exemple de

2. 7fe. Librairie des Saints-Pères, Madeleine pénitente le sujet de trois Paris, in-18, 1909. . discours : sur l'efficacité, l'ardeur, et

3. Ces rapprochements seront in- l'intégrité de la pénitence, diqués en note toutes les fois que

livre sacré, dont il conseilla, dans une lettre du 8 juillet de la même année i, à M™® d'Albert de continuer la lecture. C'est probablement à la même époque qu'il composait l'opuscule en vers, le Saint amour ou endroits choisis du Cantique des cantiques avec des réflexions morales pour les bien entendre ^.

Madeleine, la sainte amante de Jésus, l'a aimé en ses trois états. Elle l'a aimé vivant, elle Ta aimé mort, elle l'a aimé ressuscité. Elle a signalé la tendresse de son amour envers Jésus-Christ présent et vivant ; la constance de son amour envers Jésus-Christ mort et enseveli ; les impatiences et les transports, les fureurs, les défaillances et les excès de son amour délaissé envers Jésus-Christ ressuscité et monté aux cieux.

Quand je regarde Madeleine aux pieds de Jésus ^, il me semble que je vois l'amour égaré qui déplore ses égarements et recherche la droite voie aux pieds de Celui qui est la voie même. Est-ce l'amour qui la presse? Ses baisers ardents le témoignent ; la parole de Jésus- Christ le confirme. Mais quel est cet amour de Madeleine? L'amour peut tout; l'amour ose tout; l'amour n'est pas seulement libre et familier, mais encore hardi et entreprenant ; et je vois Madeleine qui se tient derrière, qui n'ose lever les yeux ni regarder ce visage ^, qui se croit trop heureuse d'approcher ses pieds; qui soupire et ne parle pas; qui pleure et n'ose attendre de consolation ; qui donne tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle est, et n'ose pas même demander sa grâce. Si c'est l'amour qui vous pousse, Madeleine, que craignezvous? Osez tout, entreprenez tout. L'amour ne sait point se borner, ses désirs sont sa règle, ses transports sont sa loi, ses excès sont sa mesure. Il ne craint rien que de craindre ; et son titre pour posséder, c'est la hardiesse de prétendre à tout et la liberté de tout entreprendre.

Il est vrai : tels sont les droits de l'amour, pourvu qu'il marche toujours dans la droite voie. Mais quand il s'est égaré, il faut qu'il revienne par de longs détours, il faut qu'il tremble, il faut qu'il s'éloigne, il faut qu'il

Page 1