ESSA.I SUB LA VIE ET LES ÉCRITS
Le Livret de Paul-Lotiis , la Gazette du village, ces croquis délicieux , ces comiques boutades d'un ennemi du gouvernement , plus artiste et homme d'esprit que factieux ; enfin la Pièce diplomatique, supposition bien hardie , sans doute, de ce qui pouvait se passer en 1823 au fond d'une âme royale quelque peu double et assez mal dévote, précédèrent de très-peu de temps le Pamphlet des pamphlets , qui fut le chant du cygne , comme on l'a bien et tristement dit quelque part. « Cet ouvrage, a dit Courier dans la notice a anonyme, est, à proprement parler, la justification de tous les « autres. L'auteur, qui toujours a su resserrer en quelques pages les « vérités qu'il a voulu dire , s'attache à démontrer que le pamphlet « est , de sa nature , la plus excellente sorte de livre., la seule vrai- « ment populaire par sa brièveté même. Les gros ouvrages peu- « vent être bons pour les désœuvrés des salons ; le pamphlet s'a- « dresse aux gens laborieux de qui les mains n'ont pas le loisir de « feuilleter une centaine de pages. Celte thèse heureuse à la fois et « ingénieuse est soutenue en une façon qu'on appellerait volontiers « dramatique. L'opinion d'un libraire parisien est mise en face de « celle d'un baronnet anglais; l'un prétend flétrir, l'autre glorifier " l'auteur du titre de pamphlétaire ; et d^s débats sortent une foule « de ces bonnes vérités qui vont à leur adresse. » Voilà bien l'esquisse îîccolorée , ou , si l'on veut , tout simplement la donnée du Pamphlet des pamphlets. Mais ici le biographe anonyme laisse trop à dire susce magnifique discours , dont la lecture doit rendre à jamais déplorable la fin prématurée de Courier. Tout ce qu'il avait prodtiit jusque-là, parfait à beaucoup d'égards, n'était point sans déplaife à quelques lecteurs par le retour fréquent des mêmes formes, par I suranné d'expressions qui montrent la recherche et n'ajoutent pa> toujours au sens , parle maniéré de cette naïveté villageoise, un peu trop ingénieuse, qui va se transformant à travers les combinaisons de raisonnements les plus déliées , du paysan au savant et du soldat au philosophe. En un mot , l'art du monde le plus rafliné senij blail embarrassé de lui-même. Ce pamphlétaire , qui ne se gènail 1 d'aucune vérité périlleuse à dire, hésitait sur un mol, sur une vir- I gule , se montrait timide à toute façon de parler qui n'était pas de 1 1 \ langue de ses auteurs. I^c Pamphlet des pamphlets montra le talent de Courier arrivé à ce période de puissance où l'écrivain n'imite plu personne et prétend servir d'exemple à son tour. On peut voir dan sa correspondance avec madame Courier la confiance lui venant «vci ses succès. D'abord il s'étonne, il s'effraye presque de sa célébril
si rapide, il la comprend à peiiie. N'ayant eu jusque-là de l'esprit que pour lui et pour quelques amis , il semble ne pouvoir se reconnaître dans l'écrivain qui fait la curiosité des salons , et que les feuilles publiques appellent le Rabelais de la politique , le Montaigne du siècle, l'émule heureux de Pascal, l'imitateur heureux de tout ce qu'il y a jamais eu d'inimitable. Mais, assez vile, Paul-Louis se rassure ; il s'habitue à sa réputation ; il éprouve la sympathie universelle du public français pour un talent qu'il n'avait connu , lui, que par le laborieux et pénible côté de la composition. A mesure qu'il produit , on peut remarquer son allure plus dégagée , plus libre, sa manière se séparant de plus en plus de Celle des écrivains auquels on a pu d'abord le comparer, jusqu'à ce qu'enfin elle soit tout à fait l'expression de l'originalité de son esprit et de la trempe un peu sauvage de son caractère. Cet assouplissement graduel est assez marqué depuis la lettre à Monsieur Renouard jusqu'au Simple discours ; mais, depuis le Simple discours jusqu'au Pamphlet des pamphlets , il l'est bien davantage. C'est là seulement que la lente formation de ce talent de premier ordre, qui tout à l'heure va disparaître , est accomplie. La maturité peut-être un peu factice des premiers écrits de Courier a fait place à une maturité réelle, dans laquelle la vigueur est alliée à la grâce et l'originaUté la plus âpre au naturel le plus parfait. On voit que ce lumineux et mordant génie a rencontré enlin la langue qui convient à ses amères impressions sur les hommes et les choses de son temps , et qu'il va marcher armé de toutes pièces. Dans le Pamphlet des jwmphlets ce n'est plus un villageois discourant savamment sur les intérêts publics , c'est Paul-Louis se livrant avec une sorte d'enthousiasme au besoin de dire sa vocation de pamphlétaire et de la venger des mépris d'une portion de la société. Il s'est rais en cause commune avec Socrate, Pascal, Cicéron, Franklin, Démosthène , saint Paul , saint Basile ; il s'est environné de ces grands hommes , comme d'une glorieuse milice d'apôtres de la liberté de penser, de publier, d'imprimer; il les montre pamphlétaires comme lui, faisant, chacun de son temps, contre une tyrannie ou contre r l'autre , ce qu'il a fait du sien , lançant de petits écrits , attirant , prê- ) chant, enseignant le peuple, malgré les plaisanteries de la cour, le '■ blâme des honnêtes gens, la fureur des hypocrites et les réquisitoi- ( res du parquet; les uns allant en prison comme lui, les autres for- ( ces d'avaler la ciguë ou mourant sous le fer de quelque ignoble soldat. Voilà le Pamphlet des pamphlets, morceau d'un entraînement irrésistible, et dont le style, d'un bout à l'autre en harmonie nvec
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le mouvement de l'inspiration la plus capricieuse et la jjIus hardie, est peut-être ce que l'on peut citer dans notre langue de plus achevé comme goût et de plus merveilleux comme art.
On ne s'est point arrêté aux derniers travaux de Courier comme helléniste. Le plus important, sa traduction d'Hérodote, n'a point été achevé. Ce n'est guère ici le lieu de discuter le système dans lequel cette traduction a été commencée. Courier s'en est expliqué dans une préface qui n'a point rais tout le monde de son avis , mais qui a peut-être donné l'idée la plus complète des richesses littéraires silencieusement acquises par lui pendant ses campagnes, ses voyages, ses séjours à Naples, à Rome , à Paris, et sa dernière retraile en Touraine. Ce n'est pas trop de dire qu'il avait encore toute une réputation à se faire comme critique.
Voilà l'écrivain que la France a perdu dans toute la vigueur de son talent, et la tète plus que jamais pleine de projets. L'Europe sait que Paul-Louis Courier a été, le 10 avril 1825, atteint d'un coup de fusil à quelques pas de sa maison , et qu'il est mort sur la place.
On verra qu'une année avant sa tragique lin , Courier se faisait dire dans son Livret : Panl-Louis, les cagots te iueronl. Le procès auquel a donné lieu cette déplorable mort n'a point accusé les cagots : aujourd'hui même encore on n'accuse personne. Quelques amis de Courier savent seulement que , devenu dans ses dernières années d'une humeur assez difficile, il n'était pas sans ennemis dans son voisinage. Mais ce dont il est impossible de n'être pas vivement frappé , c'est le vague pressentiment de malheur qui règne dans la dernière partie du Pamphlet des pamphlets. Quelques lignes semblent être un confus adieu de Courier à la vie, à ses études favorites, à sa carrière déjà si glorieuse, un involontaire retour sur lui-même, et r comme un touchant désaveu de ses préventions contre son temps. « Détournez de moi ce calice , dit-il ; la ciguë est amère , cl le monde « se convertit assez sans que je m'en mêle, chétif; je serai la mou- ( « che du coche , qui se passera bien de mon bourdonnement ; il va , « mes chers amis, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous parait lente, *« c'est que nous vivons un instant ; mais que de chemin il a fait de- « puis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le « peut plus arrêter. >»
C'est parmi ces espérances d'un temp^ nîcilleur pour la France et pour l'humanité , que l'ardent ennemi des oppre.>iseurs de grande et de petite taille, héros ou cagots, semblait pressentir à la fois cl la fin et riniitililé profh liiio df son idIo de pam|>hlétaire. Il y a six ans
(If cela , cl certes le coclie n'est point reste depuis iors immobile. Hier il avançait, aujourd'hui il recule. C'est toujours la lutte des passions et des ineptes fantaisies de quelques débris d'ancien régime contre les résultats de la révolution. Assurés de vaincre un jour, mais pressés d'en finir, qui de nous n'a point senti cruellement dans ses derniers temps l'absence de Paul-Louis Courier.^ Combien de fois ne s'est-on pas surpris à penser qu'en tel acte arbitraire ou honteux , le pouvoir, qui se riait des attaques concertées de cent journaux, eût tremblé à l'idée de rencontrer la petite feuille du pamphlétaire.^ Non, Courier n'est point oublié et ne le sera point. La place qu'il occupa dans nos rangsdemeurera vide jusqu'à la lin du combat. Mais, avant de rencontrer sa destinée, il a du moius gravé sur l'airain tous les sentiments qui lui furent communs avec nous , et qui absoudraient celle généralion, si jamais elle était accusée d'avoir été muette spectatrice de toutes les hontes de la France depuis quinze ans.