ESSAI SUR LA VIS ET LES ÉCRITS
fois qu'on est de son avis sur lui-même. On accepte bien un grand capitaine ou un politique fameux pour historien de ses propres actions : on trouve même qu'il est trop peu de tels historiens ; que le plus capable de faire de grandes choses est aussi le plus capable d'en bien parler. Pourquoi un grand écrivain ne serait-il pas aussi quelquefois le meilleur commentateur de ses propres ouvrages? Courier, par exemple, l'homme de son temps qui sut le mieux l'histoire de notre langue , le seul qui ait possédé le génie particulier de chacun des âges de cette langue , quel serait aujourd'hui le critique compétent à le juger sur toutes se^ parties d'écrivain PBoileau, le grand critique du dix-septième siècle, n'osa pomt parler de la Fontaine; Voltaire en déraisonna; et jusqu'à ces derniers temps, c'est-a-dire jusqu'cà Paul Courier, le bonhomme, dont Molière seul comprit la supériorité, n'avait peut-être rencontré ni biographe, ni commentateur qui en sût assez pour parler de lui.
Entre la dernière Lettre au Censeur, et le Simple discours sur la souscription pour Chambord , il y eut un immense progrès dans la réputation de Courier ; cependant le talent est le même dans ces deux opuscules. Tout l'avantage du Simple discours est dans l'àpropos , aussi heureux que hardi , de ce fer chaud appliqué sur l'épaule des courtisans , dans le temps même où ils s'agitaient pour donner à un tribut imposé cà la faiblesse de beaucoup de gens la couleur d'une amoureuse offrande nationale. Courier fut condamné pour cette brochure à deux mois de prison cl à trois cents francs d'amende. On trouva qu'en disant tout haut : Je ne souscrirai point pour donner Chambord au duc de Bordeaux , il avait offensé la morale. « Or, le Simple discours, comme dit très-bien le biographe anonyme, est un des plus éloquents plaidoyers qu'on ait jvirlés jamais en faveur do la morale , non publique et telle qu'on l'inscrit dans nos lois, mais de la morale véritable , telle que les croyances populaires l'ont reconnue. » On ne s'étonnera point de voir ce mol d'éloquence appliqué aune production en apparence toute simple, toute naïve. I.c vigneron de la Chavonnière semble ne parler qu'à des paysans comme lui ; mais tout en s'accommodant à leur intelligence , il trouve moyen de faire entendre sur la cour, sur les courtisans, sur les mœurs de l'ancien régime, naturellement rappelées par Chambord, ce lieu témoin do tant d'illustres débauches, des choses à faire frémir les intéressés.
La brochure dans laquelle Courier rend compte de son procès wl elle-même un délicieux pamphlet. Quant à l'admirable plaidoyer qui le termine , on ne pense pas que Courier ait jamais sérieusement
pensé à le réciter en face de ses juges. 11 avait montré trop d'émotion dans les réponses , où il se peint d'une fermeté et d'une ironie si imperturbables, pour être capable de l'assurance nécessaire au débit d'un pareil morceau. Il est probable même que celte harangue étudiée , si belle à la lecture , eût manqué son effet à l'audience ; on y eût trop reconnu les effets oratoires calculés dans le cabinet. Si la parole est souveraine, c'est quand l'enfantement de la pensée est visible comme un spectacle , c'est quand un homme privilégié semble divulguer à toute une assemblée le secret de la plus haute des facultés humaines, l'inspiration.
La veille du jour où expirait sa détention de deux mois , Courier fut tiré de la prison de Sainte-Pélagie et conduit devant le tribunal pour un nouveau pamphlet, la Pétition pour des viUaQcois qu'on empêche de danser. Il en fut quitte cette fois pour une simple réprimande; mais, reconnaissant à ce second réquisitoire qu'il lui était désormais impossible de causer, comme il le disait, avec le gouvernement , par la voie de la presse légale , il eut recours à la presse clandestine. Son secret fut si bien gardé, que ses meilleurs amis ne surent pas comment il s'y prenait pour faire imprimer et répandre ses nouvelles causeries , lesquelles se succédaient avec une rapidité plus surprenante encore pour ceux qui avaient entendu parler de la sévérité et de la nécessaire lenteur que Courier apportait dans ses compositions. Ainsi parurent de 1 822 à 1 824, sans être avouées de leur auteur, mais le faisant trop bien reconnaître , la première et la deuxième Réponse aux anonymes; l'une des deux admirable par le récit du forfait de Maingrat et cette poétique et vivante peinture des combats du jeune prêtre confessant la jeune fille qu'il aime ; enfin par ce continuel et si facile passage de la simplicité villageoise la plus naïve , au pathétique le plus déchirant et au raisonnement le plus rigoureux, le plus élevé , le plus entraînant. Tout le dix-huitième siècle a écrit contre les couvents d'hommes et de femmes , contre les vœux de religion , contre la confession des jeunes filles par les jeunes prêtres. Si l'on en excepte la Profession de foi du vicaire savoyard de Jean- Jacques, qu'a-t-on produit dans ce siècle de guerre emportée qui fasse descendre dans les âmes la conviction de l'abus , aussi bien que cette éloquente lettre où le prêtre , excusé et plaint comme homme, intéresse presque dans son irrésistible passion , comme victime de cette robe qui n'empêche point le cœur de battre , mais qui lui prescrit le mensonge s'il est faible , qui le pousse au meurtre si la peur de voir révéler son secret l'a saisi.