‹ uvresChapitre 114 sur 137 · LETTRE DE M. AKERBL\D A M. COURIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. AKERBL\D A M. COURIER

Florence, le 2 décembre 1808.

Hier nous avons fait la fameuse descente domiciliaire chez les bénédictins, pour nous emparer de leurs manuscrits ; mais ils nous ont prévenus, les gaillards! Vingt-si\ des plus précieux de ces manuscrits ont disparu , et entre autres le beau Plutarque que nous avons vu ensemble , et que vous devez vous rappeler. Je n'en accuse pas l'abbé du couvent , mais le bibliothécaire ; ce petit père Bigi , au regard faux , est, à n'en pas douter, le voleur. Il dépend de nous deux de le faire pendre : nous n'avons qu'à attester avoir vu entre ses mains un seul des manuscrits qui manquent; mais, je vous l'avoue, je suis bon chrétien, et je ne veux pas la mort du pécheur. D'ailleurs il me semble cruel de perdre un pauvre diable pour avoir volé une vingtaine de bouquins qui, eussent-ils même été transportés à la bibliothèque de Saint- Laurent, y seraient sans doute restés vierges et intacts , comme ils l'ont été depuis deux siècles dans celle des révérends pères. Au reste, consolez- vous ; parmi les quatre-vingtdix manuscrits grecs qui sont restés , il y en a plusieurs de fort précieux : deux ou trois Platons, autant de Sophocles, un Thucydide du douzième siècle, sans parler des saint Grégoire et saint Chrysostome parfaitement beaux. Voyez si t ut cela vous tente, et, dans ce cas, venez, et vous aurez de quoi vous amuser. Eh attendant, écrivez-nous au moins, et

' M. de Sainte-Croix venait de perdre sa fille. * La perte de son père et ensuite de sa mère.

AOa LETTRES INÉDITES,

inancle/-moi votre avis à l'égard Un voleur et <le sa punilion. viimi a moi, je vole pour le carcan, avec un énorn)e saint Chrysostomc au cou.

A M. DE SAINTE-CROIX

A PAUIS.

Livourne, le 15 décembre 1808.

Monsieur, j'apprends avec bien du chagrin le cruel mal qui vous tourmente; et quoique vous soyez en lieu où nul bon conseil ne saurait vous manquer, quoiqu'il y ait aussi une sorte d'indiscrétion à conseiller les malades, je veux pourtant vous dire ce que j'ai vu qui se rapporte à votre état * , un fait dont la connaissauce ne peut, je crois, vous être qu'utile.

M. d'Agincourt, à Rome, est connu, de tous ceux qui ont voyagé en Italie, connue amateur très-distingué des arts et de la littérature ; et vous aurez pu aisément entendre parler de lui. .Te le laissai, il y a dix ans, souffrant peut-être plus que vous du même mal; et je viens de le revoir à Tagede soixante-douze ans, non seulement sans douleur, mais en tout, je vous assure, plus jeune qu'alors, n'étaient ses yeux , dont il se plaint. Voilà de quoi je suis témoin, et voici le régime que commençait M. d'Agincourt quand je le quittai , il y a dix ans , et qu'il suit encore. Il ne mange que des végétaux cuits à l'eau simple, sans aucun assaisonnement ni sel; mais sa principale nourriture est la polenta ou bouillie de farine de maïs , qu'on appelle en Languedoc millasse. D'ailleurs, abstinence totale de toute autre boisson que l'eau. Comme j'entretiens avec lui une correspondance fondée sur l'amitié dont il m'honore, je lui écris aujourd'hui pour avoir l'histoire de son mal et de sa guérison. Une pareille note , ou je me trompe fort , vous sera toujours bonne à quelque chose. Otle diète lui fut indiquée, à M. d'Agincourt, non par les médecins, mais par M. le chevalier Azara, qui l'avait vue en Espagne pratiquée avec succès , et s'en souvenait ; dont bien prit, connue vous voyez, à son ami. Qui çmpêche que je ne sois pour vous le chevalier Azara ? alors, vraiment , je me louerais de mes courses en Italie.

' Il souffrait de la vr.s.sii'.

Je vous livre , monsieur, sans réserve , m6n œuvre ' , et mou nom, si on veut absolument le mettre eu tête du volume. J'aimerais mieux cependant, par des raisons particulières que je puis appeler raisons d'État , n'être point nommé. Tâcliez , je vous prie , de m'obtenir cela ; du reste, le plus tôt sera le mieux. Si je pouvais avoir une vingtaine d'exemplaires..,. Mais tout est entre vos mains , et je suis trop heureux qu'une amitié qui m'est si honorable et si chère vous engage à prendre ce soin.

Voici de quoi ajouter à mes notes ^ ; vous voyez comme je travaille : tout ce qu'on appelle décousu, bâton rompu, n'est rien en comparaison. Une ligne faite à Milan, l'autre à Tarente, l'autre ici, Dieu sait comme tout cela joindra.

A M. GKIOIS,

M4J0R DU 4* RÉGiMEST D'AHTILLERIE A CHEVAL, A VÉROWE.

Milan, le 40 mars 4809.

Ma foi , mon major, je vous quitte , et c'est à regret en vérité. L'honnêteté n'entre pour rien dans ce que je vous dis là. Je vous regrette tous , mes camarades ; j'ai passé avec vous des moments agréables. Cependant, pour avoir du bon temps, je crois qu'il vaut mieux être libre.

Le diable s'était mis dans mes affaires en France. Je demande un congé pour aller voir ce que c'était; on me le refuse. J'avais déjà demandé à passer en Espagne , comptant bien que je pourrais , en allant ou revenant , faire un tour au pays. Ah ! ah ! on ne m'écouta seulement pas. Aujourd'hui c'est ma démission dont je régale Son Excellence , et pour cela je ne crois pas qu'il y ait de difficultés.

Vous me devez de l'argent : quand je dis vous, c'est le régiment. On a reçu sans doute depuis un an mon traitement de la Légion d'honneur; avisez, je vous prie, aux moyens de me faire toucher cela ici, vous m'obligerez. Adieu, major; adieu, Hasard, et tous mes camarades connus et inconnus; adieu, mes amis; buvez frais, mangez chaud, faites l'amour comme vous pourrez. Adieu!

' Xénoiilion. — ' Sur Xénophon. *

A M. AKERBLAD.

Mil.iii, if ii mars l?k>y.

Ma première lettre est pour vous; du moins n'ai-je encore écrit à personne que je puisse appeler ami : et ceci soit dit afin de vous faire sentir l'obligation où vous êtes de me répondre . toute affaire ou toute paresse cessante.

En arrivant ici j'ai demandé un congé , on me l'a refusé ; j'ai donné ma démission. J'ai fait, comme vous voyez, ce que j'avais projeté : cela ne m'arrive guère. Je projette maintenant d'aller à Paris; mais j'attendrai pour partir que la neige soit un peu fondue sur les Alpes, et je veux les repasser avant qu'il en vienne d'autre; car je ne puis plus vivre que dans le beau pa\ove il si suona.

Ma lettre sans doute vous trouvera encore à Florence et <im lit, je m'imagine; car voilà un retour de froid qui va vous faire rentrer dans le duvet jusqu'au nez : non tibi Svezia parens.

Si vous étiez enfant du Nord , vous vous ririez de nos frimas, et tout vous semblerait zéphyr en Italie. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles: partez-vous toujours pour Rome.^ J'y serai, je crois, avant vous, si Dieu nous maintient l'un et l'autre dans les mêmes dispositions.

Lamberti a fini son Iliade , et il va la porter à l'empereur.

C'est un homme heureux, Lamberti s'entend. Il a, du métier littéraire, les agréments sans les peines; il vit avec ses amis, il travaille seulement pour n'être pas désœuvré. Son chajjrin ( car il en faut bien), c'est cette farine sur son visage, Qui fait fuir à sa vue un sexe qu'il adore.

Aimez- vous les vers .^ en voilà. Le pauvre Lamberti gémit de n'oser se montrer aux belles, après s'être vu leur idole; bon homme au demeurant , d'un caractère aimable , il sait assez de grec et beaucoup d'italien; il a un frère qu'on vient de feire sénateur du royamne : je ne doute pas qu'il ne le mérite autant pour le moins que Roland, qui était sénateur romain, au dire d'Arioste. J'ai appris 5 cette occasion que le royaume avait un sénat; mais je ne sais trop nn vrai ce que c'est qu un sénateur.

A une lecture de Monti ( c'était encore Homère , traduit par lui Monti ; et toujours de l'Homère ! je crois que j'en révérai ) , il a lu justement le livre où sont les deux comparaisons de l'âne et du cochon , et j'ai été témoin d'une grave discussion ; savoir si l'on peut dire en vers , et en vers liéroïques , asino et porco : l'affirmative a passé tout d'une voix, sur l'autorité d'Homère, appuyé de son traducteur et de son éditeur présents Notifiez cet arrêt à vos lettrés toscans , et à tous auxquels il appartiendra : la chose intéresse beaucoup de gens , qui ne pourraient sans cela espérer de voir jamais leurs noms dans la haute poésie.

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