A MADAME DIONIGI
Milan, le 22 mars 1809.
J'ai reçu, madame, vos deux lettres, adressées l'une à Livourne, l'autre ici , avec le programme du bel ouvrage que vous destinez au public. Je vous en demanderais pour moi un exemplaire, si je savais où le mettre , si j'avais un cabinet ; mais j'habite les grands chemins , et ce qui ne peut entrer dans une valise n'est pas fait pour moi. Comptez cependant que je ne négligerai rien pour vous procurer de nouveaux souscripteurs ; cela me serait difficile ici , je ne connais personne; mais à Paris, je suis un peu plus répandu ; et je pourrai là , quand j'y serai , c'est-àdire bientôt, vous servir d'autant mieux que j'y trouverai force gens à qui votre nom est connu. Vous avez bien sans doute ici des admirateurs ; mais comment les rencontrerais-je , si je ne vois pas une âme? M. Lamberti , qui tient de vous la même mission, la prêchera beaucoup mieux , et annoncera aux Lombards les merveilles de vos œuvres , non pas avec plus de zèle , mais avec plus de succès que je ne pourrais faire.
Pour la traduction de votre Perspective » , c'est mon affaire ; et le titre de votre interprète me plaît et m'honore également. .l'y avais déjà mis la main , comme je crois vous l'avoir marqué ; mais je ne sais si je pourrai retrouver dans une foule de papiers ■ce que j'en avais ébauché. Si cela s'est perdu, j'y ai peu de re-
' Ouvrage de madame Dionigi sur la perspective, en italien. r. L. COURIER.- 4-1
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grets ; car à présent je suis convaincu que pour faire cette version d'une manière digne de vous, il faut que j'y travaille avec vous. C'est un bonheur que j'aurai , si Dieu me fait vivre , cet autonme ; car voici mon plan pour l'année courante, sauf les événements. Je vais en France donner un coup d'œil à mes affaires ; je pa.sserai là la saison des grandes chaleurs , et , au départ des hirondelles, le désir de vous voir et de vous traduire me fera repas.ser les monts, eno)i sentir Vaffanno.
Je ne suis plus soldat. J'ai demandé d'abord, mais je n'ai pu obtenir, qu'on m'envoyât en Espagne; j'espérais voir en passaii: la fumée de ma chaumière. J'ai voulu depuis avoir un congr pour des intérêts très-pressants, on me l'a refusé de même, et je donne ma démission. Je ne pouvais guère, ce me semble, quitter de meilleure grâce, ni plus à propos, un métier dans lequel il ne faut pas vieillir. Dès que les neiges des Alpes seront un peu fondues, je partirai pour Paris. Mais c'est bien à regret, je vous assure, que je tourne le dos à l'Italie; et je ne resterai là-bas que le temps qu'il faudra pour m'arranger de manière à n'y revenir de sitôt; car désormais, madame, ce n'est qu'en Italie que je trouve de la douceur à vivre. L'inclination, comme vous savez , se moque de la nature , ou plutôt devient une seconde nature. La patrie est où l'on est bien , où on a des amis comme vous ; et si mon bonheur est à Rome , il est clair que je suis Romain. Ceci a un air de raisonnement; mais , soit raison ou autre chose, je ne puis plus vivre que dans le beau pays ove il si suona.
J'ai vu à Pise M. le professeur Santi , qui m'a fort prié de vous présenter son respect. Lamberti me donne la même commission .: il achève un très-beau livre , qui sera dédié et présenté à l'empereur. C'est un Homère savamment revu et corriîzé pnr lui Lamberti, et imprimé par Bodoni.
Il y a ici un peintre que vous connaissez, madame, qui du moins se vante de vous connaître. Il se nomme M. Bossi , et copie maintenant pour le gouvernement la fameuse Cène de Léonard , entreprise qui demandait un homme a talent. Ce Léonard ne se laisse pas copier à tout le monde; mais , pour comprendre le mérite de ce que fait Bossi , il faut voir comment il a su rétablir dans sa copie les parties de. la fresque détruites par le
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temps, et elles sont considérables. Ma foi, sans lui nous n'aurions qu'une idée bien imparfaite de ce beau tableau , dont il ne reste presque rien, et qui allait être dans peu totalement perdu. Mais comment retrouve-t-on une peinture effacée.!' Voilà ce qui vous surprendrait : il a découvert , je ne sais où , les cartons et les études de Léonard même. Pour la couleur, il s'est aidé de certaines copies faites dans le temps que l'original était entier. Bref, c'est comme une nouvelle édition de la Cène. N'aimezvous pas mieux , madame , cet ancien chef-d'œuvre ainsi reproduit, que tant de nouveaux tableaux tout au plus médiocres.^ Quant à moi, cela me plaît fort; et je voudrais quelque chose de semblable pour vos belles fresques de Rome, où l'on ne voit tantôt plus rien.
J'ai assisté à une grande lecture de poésie. C'était encore Homère,et traduit par Monti. Je pensais vraiment en rendre compte à mademoiselle Henriette ; mais à elle je ne puis lui parler que d'elle-même, au risque toutefois d'un peu de désordre dans mes idées. Si je m'embrouille, après tout, je n'étonnerai personne, étant coutumier du fait, soit que je parle à elle ou d'elle; enfin je veux lui demander des nouvelles de ses mains, que je me figure à présent bien maltraitées par le froid. C'est un cruel mal que ces geloni^^ comme vous les appelez; ces tyrans de Sicile ne respectent rien. Voyez-vous, madame? déjà je commence à déraisonner; le mieux sera, je crois , que je m'en tienne là, et que je finisse eu vous assurant de mon très-hunlble respect
A M. SILVESTRE DE SAGY,
Milan, le f3 mars 1809.
Monsieur, les tristes présages que me donnait votre lettre du 3 du courant, sur la maladie de M. de Sainte-Croix, ne se sont que trop vérifiés , comme on me le marque aujourd'hui de la part de madame de Sainte-Croix. Je n'ose encore lui écrire; mais je vous supplie , monsieur, de lui présenter mon respect , et de lui dire , si cela se peut sans irriter sa douleur, toute la part que j'y prends. Je comprends la vôtre, monsieur, sachant com-
' Engelures.
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bien vous étiez lié avec un homme si respectable , et la haute estime qu'il avait pour vous. Quant à moi , il n'y avait personne dont l'amitié me fût ni mieux prouvée ni plus chère ; et même depuis la mort de M. de Villoison , qui nous fut ravi aussi cruellement , c'était presque la seule liaison que j'eusse conservée en France parmi les gens de lettres. Il se plaisait à m'encourager dans ces études dont vous avez pu voir quelques essais , et c'était à lui que je confiais des amusements et des goûts qu'on ne peut avoir pour soi seul. Enfln , par mille raisons, je ne pouvais faire de perte qui me fût plus sensible. — C'est déjà un bonheur pour moi que mon manuscrit passe dans vos mains ; mais je voudrais qu'avec cela, monsieur, M. de Sainte-Croix vous eût transmis une partie de l'amitié dont il m'honorait. Pour avoir quelque droit à la vôtre, si ce peut m'êtrelà un titre, permettez-moi de le faire valoir, en y joignant l'admiration que m'inspirent vos rares connaissances. Je n'en puis juger par moi-même que trèsimparfaitement. Mais je voyage depuis longtemps , et partout je vous entends louer par des gens que tout le monde loue. Ainsi je suis sûr de votre mérite dans les choses mêmes qui passent ma portée. Voilà d'où me vient, monsieur, le désir de vous connaître plus particulièrement, et l'ambition de vous plaire. Je compte être bientôt à Paris , où j'espère vous faire ma cour un instant. En attendant, si vous daignez jeter un coup d'oeil sur mon travail, et me donner quelques avis , venant d'un homme comme vous , nulle faveur ne me pourrait être plus précieuse. Je suis très-flatté de l'intérêt que vous y voulez bien prendre, et fort aise que M. Le Normant , à votre considération , se charge de l'impression. C'était assurément tout ce que je pouvais souhaiter. Je me flatte peut-être ; mais vous voilà , je crois , un peu engagé à protéger mon Xénophon à son entrée dans le monde. J'ose vous prier, monsieur, de ne le point |)erdre de vue; car, plutôt que de le voir livré à la barbarie des proies, j'aimerais mieux l'étouffer d'abord. Il vous sera aisé, ce me semble , de trouver quelqu'un qui se charge de surveiller l'impression , et de voir vous-même d'un coup d'œil si tout est dans l'ordre. Comme mon voyage à Paris est encore une chose incertaine , et que , dans tous les cas, mon séjour y sera très-court , occupé d'ailleurs de soins fort différents, je ne pourrai même
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avoir une pensée qui se rapporte à de tels objets; et, sans vos bontés , je renoncerais à rendre cet ouvrage public.
[Courier, devenu libre, se mit bientôt en route pour Paris, où il arriva le 14 avril. Napoléon venait d'en partir, pour aller soutenir une nouvelle guerre contre l'Autriche. Le bruit des victoires d'Abensberg et d'Eckmiihl réveilla dans le cœur de notre officier d'artillerie le désir qu'il avait toujours nourri de faire une campagne dans une armée qu'il commandât. Il employa donc de nouveau ses amis, et obtint, le 7 mai, l'ordre de se rendre en Allemagne , pour y attendre que l'empereur eût prononcé sur sa rentrée au service. Il ne partit cependant pour Strasbourg que le 28 , parce que ses affaires l'obligèrent à aller passer quelques jours à Luynes.
Enfin, il arriva le 15 juin à Vienne , où le quartier général était établi depuis un mois. ]
A M. ET MADAME CLAVIER
Strasbourg, le 2 juin 1809.
Monsieur et madame , vous serez bien aises, je crois , de savoir que j'arrivai ici hier. (Voilà un affreux hiatus, dont je vous demande pardon.) J'arrive sain, gaillard et dispos, et je repars demain avec un aide de camp du roi Joseph d'Espagne. C'est un jeune homme , à ce que je puis voir, dont les aïeux ont fait la guerre , et qui daigne être colonel. Il veut me protéger à toute force. J'y consens , pourvu qu'il m'emmène. Vous ririez trop si je vous contais sa surprise à la vue de mon bagage. Il faut dire la vérité, il n'y en eut jamais de plus mince. J'y trouve pourtant du superflu, et j'en veux faire la réforme.
Mille amitiés, mille respects. Je ne puis encore vous donner d'adresse.
A M^-e LA COMTESSE DE LARIBOISSIÈRE,
"Vienne en Autriche, le 19 juin 1809.
Madame, vous approuverez sûrement la liberté que je prends (le vous écrire , car j'ai à vous parler du général et de monsieur
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votre fils. Leur santé à tous deux est telle que vous la pouvez souhaiter. Monsieur votre lils m'a tout l'air d'être bientôt un di-s plus jolis officiers de l'armée. Il le serait par sa figure, quand il n'aurait que cet avantage; mais j'ai causé avec lui, et je puis affirmer qu'il raisonne de tout parfaitement. Où preniezvous donc, s'il vous plaît, qu'il avait l'air un peu trop page? Je n'ai rien vu de plus sensé. Kn un mot , madame , si son frère, comme on me l'assure, ne lui c€de en rien pour le mérite, vous êtes heureuse entre toutes les mères. Je vous parie le langage de l'Évangile ; ainsi je pense que vous me croirez.
Quant au général, l'empereur sait l'occuper si bien, qu'il n'aura de longtemps le temps d'être malade. C'est une chose (lui nous étonne tous, que sa tête et sa santé résistent à tant d'affaires. Cependant il trouve des forces pour tout. On ne sait vraiment quand il dort, et l'heure de ses repas n'est guère plus réglée que celle de son sommeil. Avec tout cela, madame, il se porte mieux que jamais, et n'a sûrement rien à désirer, sinon d'être plus près de vous.
Ces renseignements authentiques , venant d'un témoin oculaire et digne de foi, ne vous déplairont pas , je crois; voilà par où je me flatte de vous faire agréer ce griffonnage. A mon arrivée ici , je me suis d'abord mis fort bien avec le général , en lui donnant de vous, madame, des nouvelles exactes , récentes et satisfaisantes, sans me vanter, puisque je vous ai vue bien mieux qu'il ne vous avait laissée. L'idée m'est venue de vous faire ma cour par le même moyen, en vous marquant fidèlement Tétat où se trouvent deux personnes qui vous sont si chères.
A présent , votce bonté ordinaire fera que vous serez bien aise d'apprendre où en sont mes affaires. Vous savez, madame, que le général Songis s*en est allé ; que M. de Lariboissière le remplace dans le commandement de l'artillerie de l'armée. Je crois en vérité que c'est moi qui ai arrangé tout cela. L'empereur n'eût pas fait autrement, s'il n'eût songé qu'à m'obliger. En arrivant je suis allé droit augénéral, sans même savoir que l'autre fût parti. Le lendemain mon affaire fut présentée à l'empereur, qui s'avisa de demanderce que c'était que ce chef d'escadron, et pourquoi il avait quitté. Le général répondit comme il fallait, sans blessc! la vanité. Bref, la conclusion fut que je reprendrais sur-le-cliamii
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du service. U n'y manque plus que je ne sais quel décret que doivent faire ceux qui les font, et puis la signature, et me voilà en pied. Vous dirai-je maintenant, madame, ma pensée tout naturellement ? J'aimais M. deLariboissière par une ancienne inclination, qui commença dès que je le connus ( outre l'estime que personne ne peut lui refuser ). Maintenant la reconnaissance s'y joint ; et si cet attachement d'un officier à sou chef fait quelque chose au service , il n'y aura point dans l'armée d'officier qui serve mieux que moi.
[ Courier, qui s'était flatté de rester pendant toute la campagne attaché au général de Lariboissière , fut fort désappointé en recevant l'ordre de passer au quatrième corps d'armée. Il le joignit cependant dans l'île de Lobau , et fut employé aux batteries qui tirèrent , le 4 juillet , pour protéger le passage du Danube; il donne lui-même , dans une lettre du 5 septembre 1810, qu'on trouvera ci-après, le détail de ce qui lui arriva à cette occasion.
Après la victoire de Wagram , il regarda la guerre comme terminée ; et , ne se croyant pas de nouveau engagé au service militaire par ce qui s'était passé depuis que sa démission avait été acceptée, il quitta l'armée , et arriva à Strasbourg le 15 juillet. ]