‹ uvresChapitre 134 sur 137 · DE LA MINERVE · texte numérisé non relu

DE LA MINERVE

Paris, le U juin 1818.

Monsieur, j'ai prié M. Bobée, mon imprimeur, de vous faire tenir une feuille qu'il vient d'imprimer sous ce titre : Procès de Pierre Clavier Blondeau , etc. Lisez cela, monsieur, si vous eu avez le temps, et vous verrez ce que c'est pour nous, pauvres paysans, d'avoir affaire à un maire. Vous serez d'avis, comme moi, que ces faits sont bons à publier. Dites-en donc un mot, je vous prie, dans un de vos excellents articles, afin que Paris du moins sache comme on traite ceux qui le nourrissent : car vous ne vous doutez de rien , gens de Paris , dans vos salons ; et comme vous sifflez les ministres s'il leur échappe à la tribune un mot impropre ou malsonnant, vous croyez que nous pouvons ici nous moquer d'un maire. Défaites-vous de cette idée. L'opposition réussit mal dans les départements , et je puis vous en dire des nouvelles. Mon exemple est une leçon pour tous ceux qui seraient tentés de prendre, comme j'ai fait, le parti des vilains, iion-seulement contre les nobles , mais contre les vilains qui pensent noblement. Il m'en coûte mon repos et mon bien : les juges veulent me ruiner, et ils y réussiront avec l'aide de Dieu et de M. le procureur du roi. Enfin , depuis quelque temps , ma vie est un combat , comme disait Beaumarchais. Il était ferrail-

^86 LETTRES IMÎDITES,

leur, et souvent cherchait noise. IMoi, je ne me défendrais niéme pas , tant je suis bonne créature, si on me battait modérément. Votre Minerve s'est déjà déclarée pour moi d'une manière qui m'a fait beaucoup de plaisir et d'honneur. Souffrez , monsieur, que je lui recommande à présent mon pauvre Blondeau , ainsi qu'à votre Renommée, qui, je l'espère, ne jugera pas de l'importance des faits par les noms des personnages. Une présentation à la cour ne lui fera pas oublier les doléances de Blondeau et de vingt millions de paysans opprimés , je veux dire administrés, comme lui.

A MADAME COURIER

Saint-Germain, du 15 au 18 juillet 1818.

Je suis allé, comme je t'ai dit, aux Français avec ces jeunes gens; je croyais qu'ils allaient au parterre; point du tout, c'était aux galeries à quatre francs : j'y ai eu grand regret. On donnait Andromaque. Je n'ai rien vu au monde de si pitoyable. Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans, et Oreste soixante. Tantôt il hurle , il beugle ; tantôt il parle tout bas , et semble dire : Nicole, apporte-moi mes pantoufles . Tout cela est entremêlé de coups de poing et de gestes de laquais dans lés endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de la Gaieté qu'on nomme le Talma des boulevards , vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagotté on ne peut pas plus mal ; des draperies si lourdes et si embarrassantes qu'il ne pouvait faire un pas : un gros ventre , un dos rond , une vieille figure; c'était un amoureux à faire compassion. Tu sais que je n'ai point de prévention ; je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre, tout enthousiasmé qu'il était, ne s'amusait pas plus que moi. Le Crispin ( c'était Monrose) ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est, comme je l'ai toujours dit, que le Théâtre-Français, et tous les vieux théâtres de Paris, à commencer par l'Opéra , sont excessivement ennuyeux.

Paris, dimancbe.

Je trouve ici tes deux premières lettres. Je vois que lu vas

garder mon mémoire jusqu'à ce que la chose soit jugée, ou , ce qui est la même chose, jusqu'à la veille du jugement. Comment ne comprends-tu pas que cela est plutôt fait pour le public que pour les juges? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue , distribue tout ce que tu as , mais avec discernement. N'en donne qu'à ceux qui peuvent trompeter cela , et qui n'ont point d'intérêt à ce que la chose n'éclate pas.

A MADAME COURIER

Le 9 janvier 18*9-

Je suis bien content de Félix et d'Emilie. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera un joli ménage , bien assorti. C'est un petit roman que cette course en Amérique , et la souffrance de la belle ; je souhaite qu'elle soit heureuse. Je l'espère bien , et elle le mérite.

Ne te tourmente point, tout s'arrange avec le temps; l'essentiel , c'est la santé.

Ce qu'Hyacinthe t'a dit de ma réputation doit te rassurer pour / l'avenir. La réputation à Paris vaut mieux que l'argent, et procure l'argent. Nous ne devons pas craindre d'être jamais embarrassés.

A MADAME COURIER

(Fin de mars 1819.)

Ce qui nous aidera puissamment dans toutes nos affaires , c'est la lettre à l'Académie, dont le succès paraît certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués , et déjà les têtes s'échauffent. Faye était prévenu peu favorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire ; mais, après l'avoir lue et fait lire à d'autres , il en est enchanté. Haxo en est presque content.

J'allai voir Hyacinthe avant-hier; je le trouvai au lit. On l'avait saigné , on lui avait mis les sangsues ; il avait eu un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents, pendant qu'il en est temps encore; il ne suivra pas oion conseil ; il paraît un peu indolent ; du reste , le meilleur garçon , et bien aimable. U veut absolument être

sous-préfet, et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui ; sottise, selon moi. Il doit m'aboucher avec Viliemaiu d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien, et que nous aurons ici pleine satisfaction.

J'achèterai ici du sainfoin , qui est beaucoup meilleur marché que là-bas; j'en ai vu des tas à la halle , et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.

Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais pas le 2 ou 3 avril , fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu en fixeras le prix avec lui ; ce doit être de seize à vingt-deux ou vingttrois.

Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes; il faut les mettre loin du bois.

A MADAME COURIER

Mars «819.

J'ai VU hier M. Guizot. Il m'a promis solennellement la destitution, que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi nu soir; ainsi je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps le ministre de la justice, dont j'espère beaucoup; ainsi j'espère que nous aurons raison de nos persécuteurs.

La lettre à l'Académie commence à faire sensation. B. m'a écrit une lettre d'une bêtise rare; tout le monde est content du style, excepté... M. Daunou, dont le suffrage n'est pas peu de chose, m'en a fait mille compliments; Villemain, Violet-le-l)uc, il n'y a qu'une voix. jNIais l'Académie est un peu sotte. Tout cela, je crois , me fera honneur. Villemain est enthousiasmé de mon Plutarque , et veut l'imprimer à tout prix.

Dis h Blondeau que ses affaires vont bien; que cependant je ne puis encore lui rien promettre.

A MADAME COURIER

J'ai dîné hier avec Hyacinthe et Jules Bonnet chez Hardi. Jules est un peu pincé , mais du reste il m'a paru aimable. Après le dîner ils se sont mis à jouer au billard , et je suis rentré chez moi. Le matin j'allai voir Lemontey; je croyais qu'il pourrait

par ses connaissances me faire parler au ministre de la justice. Je sais bien que ce ministre me donnera une audience quand je la demanderai; mais je suis pressé , je veux m'en retourner làbas. Au reste , Lemontey ne peut ou ne veut rien faire.

Je dois voir Villemain aujourd'hui à deux heures. Il me lira la lettre du ministre au préfet. Je regarde la destitution de Debaune comme certaine. On m'a proposé de me faire maire à sa place ; je n'ai pas voulu. Villemain a fort dans la tête l'impression de mon Plutarque, comme une chose qui pourrait faire honneur au ministre actuel. Nous parlerons de cela aujourd'hui : si la chose se fait, je reviendrai ici dans cinq ou six semaines.

Je vois que mes premières lettres t'ont inquiétée , tu verras par les lettres suivantes que tout s'arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous , on nous laissera tranquilles ; et je crois que. . . regrettera plus d'une fois d'avoir pris parti contre nous. Si je puis rester ici seulement quelques jours , le procureur du roi aura aussi sa semonce ; et enfin nous serons en repos. Je vois qu'on se fait ici un honneur et une gloire de me protéger. Cependant il y a encore une chose qui pourrait changer tout : c'est ma lettre à l'Académie , que Villemain n'a point encore lue , çt qui paraît à tout le monde trop âpre et trop violente. Il se pourrait que cette lecture le fit changer, non de sentiments , mais de conduite avec moi ; ainsi ne comptons encore sur rien.

Regarde toujours le cachet de tes lettres.

Paris, le P*" mai f82l.

J'ai vu le maréchal et sa femme. Grandes caresses et grandes amitiés. Mon Chambord a un grand succès ; il s'en vend beaucoup. M. d'Argenson en a fait acheter je ne sais combien d'exemplaires , outre ceux que je lui ai donnés. Bobée ne me dit pas tout, mais je sais que des libraires lui en ont demandé. Cela arrive bien à propos.

Tout Paris est en l'air pour le baptême. Je m'en vais à la campagne chez madame Viguier, qui fuit avec raison les fêtes et les embarras.

590 LETTRES INEDITES,

Demarçay m'a enseigné le moyen de défricher sans qu'on puisse m'en empêcher, et je crois que je ferai comme il me dit.

Je sèche ici , je meurs d'ennui. IMon impression étant finie, il me tarde d'être auprès de toi et de notre enfant.

A MADAME COURIER

Paris, juin I82f.

Ma grande affaire du pamphlet marche; mais je ne sais encore si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. On m'a beaucoup pressé, et même importuné , pour voir les juges; je m'y suis refusé, et je crois que je fais bien, et on finit par en convenir. Je suis sûr de n'avoir point de tort. J'ai le public pour moi, et c'est ce que je voulais. On m'approuve généralement, et ceux même qui blâment la chose en elle-même conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n'ont entre elles aucun rapport, car c'est M. Dubostet Etienne, m'ont dit que cette pièce est ce qu'on a fait de mieux depuis la révolution. Ainsi j'ai atteint le but que je me proposais , qui était d'emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j'aurai l'estime publique.

A MADAME COURIER

Paris, 6 juin 1821.

Je ne puis absolument t' écrire. Je n'ai pas un moment à moi ; et d'ailleurs je crains que mes lettres ne soient décachetées. Rien encore de décidé sur l'affaire du pamphlet. Il y a encore beaucoup de formalités à remplir. Je ne puis m'expliquer là-dessus. Mais sois tranquille : j'ai pour moi tout le monde. Ton parent me sert bien, du moins par les informations qu'il me donne ; c^ir du reste il a une peur extrême de se compromettre. Je suis logé chez le philosophe dont tu as reçu la lettre après mou départ , et qui était d'avis que je ne bougeasse de là-bas. Je suis bien aise d'être venu , par plusieurs raisons que je ne puis te marquer. Je ne sors presque point de ma chambre, qui est un grenier ayant vue sur le Luxembourg. Je travaille du matin au soir à mon Longus et à d'autres choses. Les invitations me pleuvenl de tous

les côtés. Je neu accepte aucune, et fuis les cliques de toute espèce, non-seulement par une aversion naturelle, mais aussi parce que je ne veux point perdre de temps. Je n'ai point encore vu le maréchal. Ils sont à la campagne. Je ne vois plus ni ta mère ni Je suis enterré pour tout le monde.

A MADAME COURIER

Paris, iO juin 1821.

Il est décidé que je serai jugé par la cour d'assises. On te signitiera je ne sais quel grimoire , qu'il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point. On croit non-seulement possible, mais probable , que je m'en tirerai. Au reste , tu .«ais comme je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fût bien , et il paraît que j'ai parfait^ent réussi. Le reste s'arrangera.

J'ai vu aujourd'hui Hyacinthe, qui m'a reçu merveilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau-frère. Autre réception , accueil , enthousiasme, etc. Sa mère se porte bien. Cassé était chez lui, qui est un peu maigri; assez spirituel. Ta mère et Ameliu m'ont servi de toute leur puissance , et se sont mis en quatre.

ïu me renverras , poste restante, ce que tu recevras relatif aux assises.

J'ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Berville. Il venait chez ta mère autrefois. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit, et fort aimable.

Adieu, chère femme; ménage surtout ta santé; garde-toi de te rendre malade , car nous serions perdus tous. Toute l'existence de la famille roule sur toi seule à présent.

A MADAME COURIER

Paris, aoûH82l.

j'ai parlé à Cotelle , qui m'offre de l'argent ; mais je ne puis me faire à l'idée de vendre ce que j'écris. C'est une sotte idée avec laquelle je suis né, et qui m'empêche de pou^ oir faire un marché avec ces libraires, quoique je sente la duperie de donner, et la nécessité de quitter cette méthode. Enfin je verrai. Je lui

refuse mon fragment : il veut l'avoir absolument. Corréard aussi veut l'avoir. Au milieu de tout cela , je ferai quelque sottise.

Je travaille tout le jour à mon Longus , et me prépare pour le 28. Tout le monde croit que je m'en tirerai.

J'occupe tout seul l'appartement de Cousin ; sa conduite avec moi est fort aimable , et en le voyant je suis tenté de croire qu'il y a des caractères francs et généreux ; mais que penser de ceux qui dès la jeunesse §ont avares, fourbes et de mauvaise foi?

Adieu , cher ange.

A MADAME COURIER

Paris, août <82l.

Je viens de voir dans les gazettes que l'affaire de Cauchois- Lemaire sera jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi; je ne me repens point néanmoins de n'être ^as venu le mois passé.

J'espère comme toi qu^ notre Paul sera bon; mais il faut qu'il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi, soigne ta santé, d'où dépend la vie de nous trois.

Je vais voir aujourd'hui Bobée et Berville : nos jurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue, que peut être à la fin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d'avis que je ne dise mot : le public s'attend que je parlerai. IS'ous verrons.

A MADAME COURIER

Paris, août 1821.

Mon jury est abominable, et il y a peu d'espérance.

Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin ! Sans cela , je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. Tu es bien heureuse d'être à la Chavonnière.

Je dois demain aller voir Berville à la campagne chez son père, pour concerter ensemble toute notre défense; il faut que je me prépare.

Dimancbc.

J'ai fait liier un diner d'avocats , où je me suis assez diverti ,

ÉCRITES DE FRANCE ET d'ITALIE. 593

chez Berville , à la campagne , aux Carrières de Charenton. J'ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire : je te conterai tout cela. On croit généralement qu'ils n'oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue : les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sûr du succès, si je me décide à parler; mais peut-être trouverai-je plus à propos de me taire.

Quoi qu'il arrive , je vais sûrement te rejoindre bientôt ; car, quand même on me condamnerait, j'aurais, selon toute apparence, du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m'arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Berville et mon discours, ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de me revoir auprès de toi et de notre cher enfant ; sans vous deux je n'existe pas.

A MADAME COURIER

Paris, 29 août! 821.

Deux mois de prison et deux cents francs d'amende, voilà le résultat d'hier.

Je ne puis absolument t'écrire. Je vais travailler à publier ma défense , et les plaidoyers pour et contre ; je ne sais si on me donnera du temps.

Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c'est mon seul bien ici, où tout m'ennuie et m'excède. On me recherche, on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma parentaille est venue à mon jugement. J'ai manqué tomber en syncope.

Je devrais être ivre de louanges et de compliments ; j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m'étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.

Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur mou jugement de la cour d'assises, prends le Courrier d'aujourd'hui 29.

A MADAME COURIEK.

Paris , septembre ou octobre 1821.

Toute réflexion faite, je crois que je ferai mieux de surveiller ici l'impression de mon Longus que l'on va commencer, et pour cela je me mettrai à Sainte-Pélagie. J'emploierai mon temps utilement, et ce temps passé, je serai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë paraît demain. On y travaille le dimanche ; je crois qu'il aura du succès , et achèvera de me mettre bien avec le public.

La censure a rayé dans le Miroir l'annonce de mon Jean de Broë ; on ne sait si les autres feuilles pourront l'annoncer. C'est à présent le temps des élections.

Il faut que tu me copies deux passages de Brantôme ; c'est dans le tome iii^, page 171 et page 333. Dans chacune de ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : quand tout est dit. Copie , et envoie-moi les deux passages où se trouvent ces mots.

A MADAME COURIER

' Paris, jeudi matin, juin 1821

Ma brochure a un succès fou ; tu ne peux pas imaginer cela ; c'est de l'admiration , de l'enthousiasme , etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député, et y travaillent de tout leur pouvoir. Je serais fort fâché que cela réussît , par bien des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser; mais je suis convaincu que ce serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste , il y a peu d'apparence , car je crois que jo ne conviens à aucun parti.

Tu trouveras quatre exemplaires de la brochure avec tes souliers, qui doivent être partis aujourd'hui.

VcndrotJU

Je n'ai point mis ma lettre , et j'ai mal fait ; tu l'aurais reçue demain samedi. Tous les gens que je vois sont dans l'enthousiasme de ma brochure. On la lue avant-hier au parquet du procureur du roi ; je ne sais ce que c'est que ce parquet. On la lisait tout haut , et il y avait foule. Tout cela ne peut manquer, je crois , de bien tourner pour nous. Tu m'entends.

Cherche dans Bonaventure Desperriers , nouvelle 74 , vers la fin; tu trouveras ces mots : le plus du temps , c'est-à-dire la plupart du temps. Copie cette phrase, et me l'envoie dans ta première lettre.

A MADAME COURIER

Paris, jeudi matin, H octobre 1821.

Ce soir, je m'établis à Sainte-Pélagie , non sans beaucoup de répugnance. On y est fort bien; on ne manque de rien; on voit du monde; on reçoit des visites de dehors plus que je n'en voudrais. Cependant Tu sais ce que je pense sur la sottise de X

ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas !

Le mari de Z... est furieux contre moi à cause de ma dernière brochure. Il prétend que cela le compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une place. Tout le monde est pour moi ; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. Ne me plains donc pas trop , chère femme , si ce n'est d'être séparé de toi.

Un vieux président que tu as vu chez ta tante a dit qu'il était fâcheux que cet arrêt ne pût être cassé; qu'il était ridicule. Il paraît que ce n'est pas seulement son opinion. Il ne parle jamais , dit-on , que d'après d'autres.

Ne réponds pas à tout ceci , et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.

J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé , au midi, sec, en bon air. Tous ces gens-là ont la mine de se bien porter; ils reçoivent des visites sans fin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou filles trèsjolies.

A MADAME COURIER

Paris, dimanche, U octobre 1821.

Je suis entré ici le 11 ; c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai

peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une ; j'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tranquille sur mon compte; je suis aussi bien qu'on peut être en prison : bien logé , bien nourri ; du monde quand j'en veux , et des gens fort aimables ; logement sain , air excellent. J'espère n'être point malade ; c'était tout ce que je craignais.

Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo ' sur V histoire de la peinture en Italie? l'auteur» vient de me les envoyer avec cette adresse ; « Hommage au peintre de Jean de Broë. » Je reçois le Constitutionnel sans y être abonné. Je ne sais à qui je dois cette galanterie.

Je suis dans une chambre grande comme ta chambre jaune, exposée au midi ; point de cheminée ; en hiver on met un poêle; couché sur un lit de sangle et un matelas de crin que j'ai apporté ; une petite table pour écrire, une autre pour manger. Je mange chez moi ; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable , aux prix ordinaires. Ma chambre donne comme les autres sur un long corridor. On m'enferme, le soir à neuf heures, à double tour ; cela me contrarie extrêmement , quoique je n'aie nulle envie de sortir. On m'ou\Te le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le quartier de terre d'Isambert : nous n'en jouissons qu'à certaines heures. Le reste du jour, elle appartient aux prisonniers pour dettes , qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors ; mais il faut aller demander à la police une permission , qui ne se refuse pas ; cependant c'est un ennui. Il y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays étranger, et je crois qu'ils ont raison; cependant je maintiens toujours que c'est une grande sottise de se mettre en prison. 11 y a ici un homme qui l'a faite cette sottise-là , et s'en repent cruellement. Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les jours , et beaucoup d'autres gens ; il me paraît tellement accoutumé à ceci, qu'il n'y pense seulement pas. Pour moi, cinq jours, depuis que je suis enfermé , m'ont paru longs , et les cinquante-cinq qui me restent me paraissent aussi bien longs.

Adieu , trésor! Embrasse le cher Paul.

' Libraire de Toun.

» M. Beyie, connu sous le p^udonymc de Slendal.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIB. 597

A MADAME COURIER

Sainte-Pélagie, mardi, octobre «824.

J'ai eu des nouvelles d'Emilie par Béranger, avec qui j'ai dîné hier. Elle va partir pour l'Amérique avec son mari, qui la vient chercher. Béraiiger la dit fort aimable et très-spirituelle. Elle se vante de nous connaître , et d'être liée avec toi : c'est depuis qu'on parle de nous. On en parle beaucoup , et chaque jour j'ai des preuves du grand effet de ma drogue.

Vendredi.

J'ai encore dîné hier avec le chansonnier : il imprime le recueil \ de ses chansons , qui paraît aujourd'hui. C'est une grande affaire , i et il pourrait bien avoir querelle avec maître Jean Broë. Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites : il me les donne.

Samedi.

Je rêve souvent de Paul et de toi, et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long, quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux.

A MADAME COURIER

Sainte-Pélagie, octobre.

Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux! Cependant mon absence aura cela de bon, que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires.

Je reçois des visites qui me font perdre un temps bien précieux. C'est à présent surtout que mes journées sont chères. Ta tante m'a fait demander si je tenais beaucoup à la voir.

Les chansons de Bérànger, tirées à dix mille exemplaires , ont été vendues en huit jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place ; il s'en moque : il en trouvera d'autres chez des banquiers ou négociants, ou dans des administrations particulières. Il était là simple copiste expéditionnaire. On ne sait s'il sera inquiété ; je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des choses qui ne se peuvent dire en prose.

Mes drogues se veudent aussi très-bien , et le niarcliand est venu m'annoncer ici que nous pourrions bientôt compter ensemble. Je crois que j'ai bien fait de m'en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme; et c'est pour commencer. Je le tiens par l'espérance.

A MADAME COURIER

Le 5 ou 4 novembre 4821.

Violet-le-Duc m'est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boiieau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.

B. vient aussi me tourmenter : il m'a tenu trois heures aujourd'hui. La perte de ces heures est irréparable pour moi et pour monLongus, qui s'imprime. Il e.st probable que jamais je n'aurai le temps d'y retoucher après cette édition, qui n'est cependant pas telle que je la voudrais. J'ai heureusement donné quelques touches imperceptibles à ma lettre à Renouard , qui, sans y rien changer, raniment quelques endroits, mettent des liaisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.

Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite, je suis bien aise que tu sois jeune , pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sans y penser. Tes détails me ravissent.

Il fait un bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul ! Il faut lui garder toutes nos lettres, afin qu'il voie quelque jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d'avoir perdu celles de mon père.

A MAD.\ME COURIER

Le 31 octobre 1821.

J'ai reçu tes divines lettres, dont la dernière est du 26. J'en ai eu trois à la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endroit où tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m'a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu'un n'entrât chez moi, car on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n'ai-je pas eu seulement ton portrait .'Tuas bien faitdene pas aller au déjeuner. Il est silr que tu as bien fait; car ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela

aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. Je comprends à merveille comment tu as accepté sans le vouloir. Cela m'est arrivé mille fois.

La lettre que je t'envoie est du frère de Dupin le fameux avocat. Ce frère est lui-même fameux par de fort bons ouvrages sur l'Angleterre. Je t'envoie cela , parce que tu aimes à voir les succès de ton mari.

A MADAME COURIER

Le 16 novembre 1821.

Me voici levé à quatre heures , et Thomme qui tousse toujours m'empêche de travailler. Je l'écoute, et il me semble que j'ai mal à la poitrine.

Je quitte à l'instant Béranger, qui va être jugé , et sans doute condamné. Tai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint- Avertin. C'est un brave homme ; il est de mon âge , et il a une jeune femme. Mais cette femme n'est pas une Minette ; elle aime la dépense et le plaisir.

Madame Shœnée est venue ici voir un prisonnier son parent. Elle a fait un éloge de toi qui a charmé toutes ces bonnes gens. Ils sont venus me le redire, et je suis convenu avec eux qu'il en était quelque chose.

Samedi.

J'ai reçu tout à l'heure un colonel fameux ' , dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite , et je ne m'étonne pas qu'il ait l'ambition de se distinguer.

A MADAME COURIER

Jeudi matin, mars <824.

On m'envoie ici le Feuilleton. Je ne sais pourquoi ni comment ils m'ont pu découvrir et savoir mon adresse. J'en suis fâché. Cette lecture aurait pu t'amuser là-bas.

J'ai dîné lundi chez Hersent , et de là on m'a mené chez madame Gay, auteur, où j'ai entendu la lecture d'une comédie. Il y avait là beaucoup de monde. Madame Regnault de Saint-

' Fahvier.

Jean d'Angely m'a fait de grandes amitiés; elle est encore belle. Lemontey y était ; Elleviou, tellement vieilli que je ne l'ai pas reconnu ; madame Dugazon , qui m'a parlé aussi , et d'autres ; mademoiselle Delphine Gay,qui fait des vers assez beaux à dix-sept ans; mais je crois qu'elle en a bien vingt. Tout cela ne m'amuse point.

On imprime ma drogue , qui , je crois , ne sera point saisie. J'en ai débité quelques morceaux de mémoire. Ils font plaisir à tout le monde. On est furieusement prévenu en ma faveur.

Je dîne aujourd'hui chezGasnault, demain chez madame***. Tout cela m'ennuie. J'aime mieux Hersent et sa femme. lisent une maison agréable. Ils gagnent beaucoup tous deux , et ils maudissent le métier. Leur santé est mauvaise.

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Essai sur l\ vie et les écrits de p. l. courier i

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