‹ uvresChapitre 133 sur 137 · A M"'^ LA PRINCESSE DE SALM-DYCK · texte numérisé non relu

A M"'^ LA PRINCESSE DE SALM-DYCK

Paris , 29 septembre iSiZ.

Tout ce que vous me dites, madame, de vos courses à Aix-la- (ÎKipelle et à Spa me donne des regrets, je dirais presque des remords , de vous avoir faussé compagnie ; mais sachez, madame, que j'en ai bien été puni. Je suis tombé malade , peu s'en faut , et je crois même que j'ai eu la fièvre. Cette campagne d'où je vous éfrivais près de Montmorency est un endroit malsain; et comment ne le serait-il pas , à mi-côte , au midi , entouré et couvert par une montagne au nord? C'est le vent du nord seul qui fait la salubrité d'un pays. C'est Borée qui rend le teint frais aux femmes de Frescati. La remarque est de moi, prenez-y garde. On explique savamment le nom de cette ville par des étymologies qui ne me contentent pas. Je dis qu'on les nomme Frescati parce (]ue les filles y sont fraîches comme roses au matin , ce que j'attribue aux caresses de l'amant d'Orithye; et puis dites que je n'observe pas dans mes voyages!

Vous avez bien raison , madame, nous ne sommes jamais du même avis, vous et moi; il est encore vrai que c'est pour cela précisément que nous sommes bien ensemble. Entendez ce mot comme il faut; c'est-à-dire que nous causons avec plaisir ensemble. Vous aimez la contradiction; vraiment vous n'êtes pas dégoûtée. C'est un des biens parmi tant d autres qui manquent ] aux rois. Montaigne fait le conte de je ne sais quel grand qui , fatigué de la complaisance et de l'éternelle approbation de son confident, lui dit un jour : » Pour Dieu, conteste-moi quelqiie chose, afin que nous soyons deux ! « J'en ai long à vous dire la- ' dessus quand nous nous reverrons, pourvu que vous preniez en main l'opinion contraire.

Il est mort un homme de l'Institut. On m'a parlé de mt- pM -

senter pour le remplacer. Je ne puis encore m'y résoudre. Je ne

suis point du tout fait pour remplir un fauteuil , et par bonheur

je me trouve fort bien sur une escabelle. Il n'est pire compagnie,

selon moi, qu'une compagnie de gens de lettres; et puis leurs

{ habits , leurs visites , leurs cérémonies , tout cela me ferait crever

j de rire; d'autres choses me feraient mal au cœur. Vous pensez

\ lîeut-être que c'est *" qui veut me pousser là: poiîJt du tout :

il ne m'en dit mot , lui qui me tourmentait l'autre fois , vous vous en souvenez. Il me fait la mine depuis quelque temps. Je devine pourquoi; il a tort. Mais dites-moi, madame, comment faisait mon père? Il avait des amis, et même il les garda jusqu'à la f fin de sa vie. On valait mieux alors.

Tout le monde ici lit la gazette et parle de nouvelles. Je vois des gens qui suivent les armées sur la carte, et ne les perdent non plus de vue que s'ils répondaient de l'événement. Dieu me • fait la gracè d'être là-dessus d'une parfaite indifférence ; mais je crains que tout ce vacarme , dont vous êtes plus près que nous , ne vous cause quelque inquiétude , et ne vous empêche devenir ici cet hiver.

Trouvez bon, madame, que je me rappelle au souvenir de M. le comte, et agréez l'assurance de mon très-humble respect.

[Au mois de mars 1814, Courier, vivement affecté des événements politiques auxfjuels il ne pouvait plus prendre part, projetait de quitter Paris pour éctiapper à l'odieuse nécessité de voir partout chez lui des figures russes et allemandes ; mais le hasard l'ayant rapprociié d'une famille qu'il aimait, celle de M. Clavier, il s'avisa de penser qu'il pourrait être heureux, marié avec la fdle aînée de son ami; et cependant, un peu indécis de caractère , il voulait parce qu'il était amoureux, puis ne voulait plus, craignant de perdre sa liberté. Dans ces alternatives, ses parents ayant fait beaucoup pour le détourner, le maria;^e fut rompu. Mais au bout de deux jours Courier revint suppliant , obtint grâce , et le mariage fut conclu le 12 mai, sans que Courier fût encore bien décidé sur ce qu'il voulait faire. La lettre qui suit est écrite pendant la rupture, et exprime le repentir auquel la famille Clavier céda.

M. Lemontey était camarade de collège de feu M. Clavier, et ami intijne de la famille. ]

A MADAME CLAVIER

Paris , le mercredi , avril <8i4.

Madame,

Je vous prie de vouloir bien me renvoyer par le porteur ma canne, que j'ai laissée chez vous. J'ai un mouchoir à vous que je vous renverrai , si vous me défendez de vous le porter moimême.

Il y a quinze jours aujourd'hui que je vous dis ce mot dont vous vous souvenez : Tout ce que f aime est ici; cela était par-

faitement vrai. Vous alors, madame, vous voyiez eu moi un hornine destiné à faire le bonheur de votre fille , et par là le vôtre et celui de toute votre famille. M. Clavier pensait comme vous. Sa sœur, me ûisa'û-'û , allait être contente. M. Lemoiitey paraissait également satisfait. Tout le monde approuvait une union qui semblait de longtemps préparée et fondée sur mille rapports. Pour moi , je fus heureux ces huit jours que je me crus votre gendre. .J'aimais, Dieu me pardonne, tout comme à vingt-cinq ans , et d'uu amour que personne ne pouvait blâmer. Cette fois mon plaisir et mon devoir se trouvaient d'accord; j'éprouvais , dans cette passion qui a fait le tourment de ma vie , un sentiment nouveau de calme et à' innocence. K'en riez pas, non. C'est le mot, et je voyais s'offrir à moi un bonheur durable. Qui m\i enlevé tout cela en si peu de temps? ce qui perdit la pauvre Psyché : conseils de parents.

Il est fort assuré que vous ne trouverez personne qui vous soit aussi sincèrement attaché que je le suis , ni qui vous estime avec la même connaissance de cause , personne qui vous convienne aussi bien à tous égards , hors un point que vous ne regardez pas conune essentiel : et pouvez-vous sacrifier tant de convenances à un petit ressentiment de vanité offensée , lorsque vous savez que l'offense ne vient pas de moi , et que vous la voyez réparée par un si prompt retour? Toutes les autres raisons que vous et M. Clavier me donnâtes l'autre jour, franchement sont misérables -, car tout se réduit à dire que je l'aime trop , et que je suis trop facile à me laisser conduire; fâcheuses dispositions dans un homme qui doit l'épouser, et vivre avec vous.

.Te ne sais vraiment qu'imaginer pour vous faire changer de résolution. Dites à M. Clavier, madame, je vous prie, que je ferai pour lui toutes les traductions , recherches , notes , mémoires, qu'il lui plaira me connnander. Je tacherai d'être de l'Institut. Je ferai des visites et des démarches pour avoir des places, comme ceux qui s'en soucient. En un mot, je serai à lui, à ses ordres, en tout et partout. Trop heureux s'il me rend ce qu'il m'a déjà donné, et qui, à vrai dire, m'appartient. L'autre ne travailla que sept ans pour Uachel; moi je travaillerai aussi longtemps que INI. Clavier voudra, et ce ne sera pas trop de lui consacrer toute ma vie, s'il la rend heureuse.

[ L'irrésolution qui avait retardé le mariage de Courier dura quelques mois encore après. Son caractère indépendant se plia difficilement à l'idée d'être lié pour jamais. Un beau jour il partit, disait-il, pour la Touraine, et de lait il y fut. Mais de là revenant sans s'arrêter à Paris, il alla sur les côtes de la Normandie. Il y oublia mariage et famille, pour se livrer encore à cette vie aventureuse qu'il avait menée si longtemps; et, tenté par l'occasion d'un vaisseau frété pour le Portugal, il allait s'embarquer. Le souvenir et les lettres de sa jeune femme l'ayant rappelé, il se contenta d'une course à Rouen, le Havre, Dieppe, Amiens, Honfleur, etc. ; et enfin , revenu à Paris , il se fit à sa nouvelle situation. 11 ne quittait plus sa femme qu'à regret, et pour des affaires indispensables.

Madame Montgolfier était la femme d« Joseph Montgolfîer, fils du célèbre Montgolfier l'aéronaute.

La lettre qui suit est datée de ce voyage. ]

A MADAME COURIER

Au Havre, le 25 août 1814.

Je relis ta lettre du 14, car je n'en ai point d'autres de toi. Tu m'en as sûrement écrit depuis, qui viendront, j'espère; mais je n'ai reçu que celle-là. Ton sermon me fait grand plaisir. Tu me prêches sur la nécessité de plaire aux gens que l'on voit, et de faire des frais pour cela; et comme s'il ne tenait qu'à moi , tu m'y engages fort sérieusement et le plus joliment du monde. Tu ne"' peux rien dire qu'avec grâce. Mais je te répondrai , moi : Ne forçons point notre talent; c'est la Fontaine qui l'a dit. Si Dieu m'a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir; et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsions qui me rendraient plus maussade. D'ailleurs , veuxtu que je te dise? Je suis vieux maintenant, je ne puis plus changer; c'est toi qui pourrais te corriger, si quelque chose te (manquait pour plaire. Et remarque encore, tu me compares à des gens Mais parlons d'autre chose.

Ma façon de vivre est assez douce, quoique je ne connaisse ' personne ici ; ou peut-être est-ce pour cette raison que Je m'y trouve bien. Je me promène, je griffonne pour passer le temps ; mais surtout je nage deux fois par jour avec un plaisir infini; j'ai fait de grands progrès dans cet art. Mon école de natation à Paris m'a bien profité ; j'y ai fait de nouvelles études en regar-

5 7 4 LKTTBES INÉDlTiS ,

dant les grands nageurs, et me voilà un tout autre homme, comme Raphaël quand il eut vu les peintures de Michel-Ange. Il me faut maintenant si peu de mouvement pour me tenir sur l'eau , que j'y reste des heures entières sans me fatiguer, ni penser seulement où je suis, et que j'ai sous moi un abîme, car je me fais conduire en pleine mer : là je suis bercé par les vagues; j*oubHe..., et mes chagrins et mes sottises, pires que tout le reste.

Mon bonheur dépend de toi... douces paroles dont peut-être à présent tu ne te souviens plus. C'est pourtant de ta dernière lettre. Ce ne sont pas seulement ces choses-là qui me les font aimer, tes lettres; mais c'est que vraiment tu écris bien, et beaucoup mieux que ceux ou celles qui ont cette prétention. Ton expression est toujours juste, et tu as de certaines façons de dire.... Tu te peins toi-même dans ton style; et moi qui te connais, je vois dans chaque mot ton geste, ton regard , et ce parler si doux, et ces manières qui m'ont conduit au 12 mai. Il y a cependant quelque chose à dire à cette lettre : c'est que tu ne me parles guère de toi. Tu n'entres dans aucun détail ; tu ne me dis point ce que tu fais , ce que tu vois , et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu, par exemple, tout ce qui s'esl passé depuis mon départ jusqu'au jour où vous partîtes pour la campagne? Non, sûrement; et je n'ai garde d'exiger cela. J'imagine que quelque jour tu te tromperas d'adresse, et que je recevrai une lettre écrite pour madame iMontgoKier, ou pour quelque autre personne de tes amis. Je le voudrais; mais non, toute réflexion faite, j'aime mieux que cela n'arrive pas, et je te prie d'y prendre garde.

Quand je dis que je reste ici, c'est une façon de parler; je vais bientôt retourner à Rouen, d*où je compte aller à Amiens; mais écris-moi toujours à Rouen , poste restante.

[Nous avons, dans ce qui précède, conduit Courier jusqu'à son mariiige , qui fut comme le dénoûment de toile vie si inquiète et si remplie tle mouvement. Les lellres (jui vont suivre nous le montrenl dans ce nouvel état, avec ses affections de famille, mais poursuivant toujours ses études et prenant part aux événements publics avec les mème^ inquiétudes d'(«ptit. Les deux premières m«*'lenl au récit d'im voyajie daflairesune peinlure rapide des désordre<;qni anii;:caieMt la Touraiue .

le Maine et l'Anjou , pendant les cent jours. On y voit que Courier prévoyait un mois d'avance la catastrophe de Waterloo.]

A MADAME COURIER

Luynes, le H juin 4813.

Je vins ici avant-hier; le bien de Bourgueil est vendu. On m'assure que c'eût été pour moi une mauvaise acquisition. Je le crois, et je me console; c'est le meilleur parti, et puis. Us sonttrop verts. Je demande à tout le monde de l'argent ; personne ne m'en veut donner. Bidaut » se moque de moi; quand je lui parle d'affaires, il me parle politique. C'est la scène de M. Dimanche. Je n'ose lui rompre eu visière, parce que je suis dans ses griffes ; mais je tâche de m'en tirer tout doucement. Quel malheur de ne rien entendre à ce chien de grimoire ! Je voudrais , comme M. Jourdain , avoir le fouet devant tout le monde, et savoir non pas le latin, mais quelque peu de chicane, assez pour ma provision.

Je ne m'ennuie point; Plutarque m'est d'un grand secours pour passer le temps : je serais heureux si je t'avais; mais, en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses, dans un pays tel que celui-ci , être une semaine sans mourir. Il est vrai que tu t'occuperais. Enfin nous verrons quelque jour. Je me promène , je vais courir au haut et au loin, je revois les endroitsoù j'ai joué à la fossette et au cerf-volant : ces souvenirs me font plaisir.

Je ne sais que te marquer encore : rien de ce que je vois ne t'est connu. Quand je te dirai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois , n'en seras-tu pas bien fâchée.? C'était la fille du boulanger, jeune, fraîche et gentille, petite blonde d'environ dix-neuf ans , mariée à un homme de vingt-deux ; cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage , il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot, et maigrit à vue d'œil. Et mère de l'interroger, et voisines de la tourmenter, pour savoir où le mal la tient. Qu'a-t-elle.? rien. Que veut-elle.? que lui manque-t-il? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n'en a cure ; et c'est là , dit-on , ce qui l'a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.

' Notaire de Tours.

Mais M. de Ferrières regrette trop la sienne. C'est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune, belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il l'a tant soignée, tant veillée dans sa dernière maladie , et tant pleurée depuis , qu'il s'en va mourir, le pauvre homme, à quarante-cinq ans. Ceci a l'air d'un conte inventé à la gloire des quadragénaires; mais demande au petit Gasnauit, quand tu le verras.

Veux-tu de la politique ? Les chouans, les Vendéens, les brigands, les insurgés, les royalistes, les bourbonistes, sont à douze lieues d'ici, au Lude. Quand ils yentrèrent,un parent de M. Vaslin, qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain, bonapartiste, comme tu voudras, fit feu sur eux, leur tua un homme. Ils l'ont pris , lui , et ne l'ont pas tué ; mais ils ont pille sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes, de peur des paysans. M. de la Beraudière s'est retiré à Tours avec sa famille ; les petites en sont ravies , parce qu'elles s'amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n'ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d'être sur leurs gardes.

Je ne sais , de tout temps , quelle injuste puissance Laisse le crime en paix, et puursuit l'innocence.

C'est Racine qui dit cela , et il dit bien vrai.

Tours, le mercredi.

Voilà tes lettres de samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. Je les ai lues avec grand plaisir et beaucoup plus de raison que je n'eusse imaginé. Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t'en écris pas davantage , parce que le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici qu'à Luynes pour causer avec toi : une maudite auberge, dps allants et venants , un vacarme d'enfer. Et puis , de quoi te parlerais-je? d'hypothèques, de contrat, de principal, d'intérêts, et de cent autres misères- auxquelles tu n'entends rien , et moi fort peu de chose. Que n'ai-je cent mille livres de rentes! j'en laisserais quatre-vingt-dix aux lionnétes gens qui me viennent dire :

J'étais fort serviteur de monsieur votre pire, et je vivrais sans soins peut-être avec le reste, ^fais quoi ! on me

le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder uq morceau de paiu. Je ne serais pas plus tranquille.

A MADAME COURIER

Tours, le 17 juin.

Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi , bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait t'adorer. Ta pauvre santé m'afflige bien. Je suis sûr que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici , par cent raisons. D'abord , le pays n'est pas tranquille , et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bagarre effroyable. Moi seul je m'échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m'arrêterait pas , si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci ; j'y reste le moins que je puis , de peur de la fièvre , et je me sauve sur les hauteurs , où l'air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons, situ veux, nous établir quelque part, à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l'empereur gagne la partie , ce pays-ci sera bientôt calme.

Je retourne à Luynes, et j'y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens , et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent, et ne s'effrayent pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.

A MADAME COURIER

(fragment.)

Tours, novembre 181 j.

J'ai dîné chez M. de Chavaignes en grande compagnie , avec des chouans, des Vendéens, etc. , plus extravagants royalistes que tout ce que tu as jamais vu , mais du reste bonnes gens. On a porté ta santé avec enthousiasme. Tu as une grande réputation. 11 y avait là deux curés qui se sont enivrés tous les deux. Un d'eux avait ce jour-là un enterrement à faire ; c'est la première chose qu'il a oubliée. A son retour il a trouvé, à dix heures du soir, le mort et sa séquelle qui l'attendaient depuis midi. Il s'est mis à les enterrer. Il chantait à tue-tête, il sonnait ses cloches ;

I'. f.. COliRIlCR. 10

c'était un vacarme d'enfer. L'autre curé, qui était le plus ivTe des deux , voulait se battre avec moi. Ayant appris que j'avais une femme jeune et jolie, il fit là-dessus des commentaires à la housarde qui réjouirent fort la compagnie.

A MADAME COURIER

Paris , 23 à 28 décembre 1813.

Ayant reçu la lettre de M. Lamaze , tu auras pensé , j'imagine , à envoyer les afllches au garde pour la coupe que nous voulons vendre cette année. Si tu ne l'as point fait, va voir Bidaut, et dis-lui de faire parvenir ces affiches dans les villages d'Azay-sur- Cher, Montbazon, Saint-Avertin , Véretz et Larçai. Les trois premiers sont les plus importants. Je ne puis te dire encore quand je partirai; je voudrais que ce fût après-demain, ou au plus tard dimanche. Je dînai hier chez ta mère, qui me fit dire le matin par Edouard de venir de bonne heure , parce qu'elle allait au spectacle; tout cela comme si elle m'eût invité et que j'eusse accepté : dans le fait, il n'en avait pas été question. Je répondis qu'on ne m'attendît pas , et je vins à quatre heures et demie. J'y trouvai Faye ^ , qui me paraît assez attentif auprès de Zaza. On les mit côte à côte à table. Ta mère le choie; Zaza ne le néglif.'' pas. Il comprend à merveille ce que cela veut dire. On voit qu'ils pensent à quelque chose. Moi je n'y nuis pas non plus; je les fais causer ensemble tant que je puis. Je serais enchanté que cela réussît, et toi aussi, je crois. Zaza est bonne personne; je trouve qu'elle gagne beaucoup depuis quelque temps. Elle est bien faite, quoique un peu forte : il y a de l'étoffe pour faire une belle et bonne femme, et le drôle ne serait pas malheureux. Il est aussi fort bon enfant, et plus uni, à ce qu'il me semble, que la plupart des jeunes gens. Enfin, il en sera ce qui est écrit au ciel.

A MADAME COURIER

Tours, le "29 janvier 1816.

J'ai passé hier la .soirée chez madame de la Beraudière. Il v ava^t une douzaine de femmes et quelques hommes, la plupart

' Devenu depuis beau-frère de (kMiricr.

jeunes gens dont je serais le père. Cela ne m'a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un coliu-maillard dans leur salon que tu connais, outre M. Raymond et une petite fille de son âge ; tu peux t'imaginer comme on était à l'aise. Colin-inaillard l'a emporté. Le boston a été culbuté, deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d'Autichamp en était , sans uniforme et sans aucune décoration. Il est vraiment aimable , tout uni et f(.rt à la main. Enfin, nous étions là huit ou dix jeunes gens en train de nous divertir. Je suis sorti à minuit; personne ne songeait encore à s'en aller. Ils ont joué vingt sortes de petits jeux fort drôles , qui la plupart m'étaient nouveaux. Cela n'était point ennuyeux , comme sont d'ordinaire les petits jeux. Les jeunes personnes sont élevées on ne peut pas mieux , dans le ton à peu près des petites de la Beraudière. Celles-ci, ma foi, sont très-bien : décence parfaite, sans nulle espèce de gêne. Point de politique , tout le monde en bottes ; quel délice! Ce qui m'a le plus amusé, c'est l'histoire d'un bal donné ces jours passés. 11 y a eu des gens invités qui n'ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l'argent que cela leur eût coûté. C'est l'épigramme qu'ils ont faite, et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D'autres, au contraire, s'attendaient à être invités , et ne l'ont point été : ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux. c'est un bal d'épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D'autres invités y sont venus , et s'en sont allés parce qu'ils n'ont pas trouvé le bal assez épuré. Toute la capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal, qui, définitivement, n'a contenté personne. Si tu t'étais trouvée ici, aurais-tu été assez pure? Tu es de race un peu suspecte. On t'eût admise à cause de moi , qui suis la pureté même; car j'ai été pur dans un temps où tout était embrené. C'est une justice qu'on me rend : madame de la Beraudière ne tarit point là-dessus. La conclusion que j'ai tirée de tout cela, c'est que quand nous serons nichés dans nos bois , sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaison , d'amis ni de connaissances , qu'à Paris. Tu sais là-dessus mon système , dans lequel je me confirme partout ce que j'observe ici.

Tours, le.... 1816.

Mes marchands de bois m'ont promis de m'apporter aujourd'iiui les cinq mille francs, mais je n'ai garde d'y compter; il faudra en venir aux coups, c'est-à-dire aux assignations. Ils seront bien étonnés , car jamais je n'ai fait rien de pareil. Mais je vais les étonner bien plus, en leur demandant en justice des dommages et intérêts pour l'exécrable massacre de mon pauvre bois. Je comprends maintenant pourquoi mon père avait toujours quelque procès; c'était pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos. IMoi, je suis tombé dans l'autre excès, et on me dévore depuis vingt-cinq ans. Croirais*tu bien que d'une pièce de quatorze arpents de bois il ne m'en reste plus que six ? les huit autres sont passés du côté de mes voisins. Il y a des morceaux plus petits qui ont disparu entièrement ; on sait seulement par tradition que je dois avoir là quelque chose. J'ai fait toutes ces découvertes dans l'énorme fatras des papiers de mon père. On ne me croyait pas homme à mettre le nez là-dedans. J'ai fait bien d'autres découvertes. Par exemple , je croyais mes fermes au même prix que du temps de mon père ; cela me donnait de l'humeur. Le fait est qu'elles sont beaucoup plus bas. 11 en est résulté cependant une sorte de bien, en ce que les fermiers, se regardant comme chez eux, ont beaucoup amélioré le fonds. Un seul m'a défricivé , sans en ê\re prié, six arpents de terre qui autrefois étaient incultes et inutiles; un autre a rebâti une grange. Aussi me r;arderai-je bien de les dégoûter par des augmentations trop fortes. Je veux seulement les engager à me faire meilleure part de mon bien.

Voici la nouvelle de Luynes : Le curé allait avec un mort , un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s'arrêter ; il n'en a souci, et passe outre sans ôter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint, six gendarmes s'emparent du paysan , l'emmènent lié et garrotté entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain.

Autre nouvelle du même pays. L^curé a défendu de boire pendant la messe; tous les cabarets à celte heure doivent être

fermés. Le maire y tient îa main. L'autre jour mon ami Bourdon, honnête cabaretier, s'avise de donner à déjeuner à son beau-frère : or c'était un dimanche, et on disait la messe; le maire arrive , les voit , et les met à l'amende , qu'ils ont trèsbien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons , qui voulaient célébrer la fête de saint Vincent leur patron , d'aller ce jour-là au cabaret. J'ai vu le curé , et je lui ai dit : Vous avez bien raison ; c'est une chose horrible d'aller au cabaret , un jour de fête surtout ; et vous faites très-bien , vous , monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu'en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons , s'il vous plaît. Saint Vincent aime les vignerons, puisqu'il est leur patron : aimant les vignerons , il doit aimer la vigne , et par conséquent le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve-t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret.? Il n'a su que me répondre.

.Te te conte des balivernes; l'heure de la poste arrive; adieu.

A MADAME COURIER

Tours, le 30 janvier 1816.

Tes lettres me ravissent. Tu as bien raison de dire qu'il ne faut point d'économie sur cet article. Le plaisir qu'elles me font ne peut se comparer aux dix sous qu'elles me coûtent.

J'ai vu I Sa maison est bien ce qu'il nous faudrait. Elle

est plus simple que je ne l'aurais cru en la voyant de loin. Il dit qu'il ne veut point la vendre. Cependant il me l'a fait voir dans le plus grand détail, et il me la vantait du ton d'un homme qui veut faire valoir sa marchandise. Moi je l'ai fort approuvé de ne point vouloir s'en défaire , et j'ai refusé de voir les appartements, qu'il voulait aussi me montrer. C'est l'histoire de Vaslin. Il s'est mis en tête que je voulais avoir sa maison.

Demain je fais encore une course à Larçay , et puis une autre à Luynes pour mes marchands de bois , qui lii^alement se moquent de moi. Je m'en vais leur lâcher des huissiers , ce qui ne m'est jamais arrivé, sans compter un procès-verbal que je vais faire faire du dommage causé à mes bois. Je ne veux plus, ma foi , passer pour un benêt , et je vais leur montrer les dents. Jç

dis comme madame de Pimbêche : Ces coquins viendront nous manger jusqu'à l'âme, et nous ne dirons moi! lis vont me trouver bien changé. Ils t'attribueront ce changement; tu ne seras pas aimée de tes vassaux. ïu as pourtant une grande réputation dans le pays. Tu passes pour une beauté parfaite : heureux ceux qui t'ont vue ! A propos de beauté , un de nos fermiers a un fils qui passe avec raison pour le plus beau garçon du pays. Il est blond, et a dix-huit ans. Ce ne sont point ces gros traits des Anglais et des Allemands : sa tête est toute grecque. Il est loin de s'en douter, et cela lui donne une grâce et un naturel que n'ont point vos messieurs de Paris. Avec sa blouse et ses sabots, il a tout à fait l'air d'Apollon chez Admète.

Quand je serai revenu de Luynes, il faudra retourner à Larçay pour mes impositions. Tu vois quelle vie. Je me donne au diable, mais j'espère que cela finira. Le pis est que je ne puis m'occuper d'aucune étude, et que j'ai beaucoup de moments où je ne sais que faire. Alors je meurs d'ennui. J'ai trop ou trop peu d'occupations.

Je t'entretiens de mes sottes affaires: qui ne peuvent que t'ennuyer. Il vaut mieux répondre à tes lettres. Je suis bien aise que tu aies remarqué le monsieur en pantoufles. Rien n'est plus choquant, je t'assure.

Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; Mais enfin on en cause, et cela n'est pas bien.

Je t'assure que tu fais trop d'avances à ces gens, qui n'y répondent pas. Il faut se garder d'être dupe en amitié , c'est-à-dire , d'y mettre trop du sien. On joue un mauvais personnage.

Tu peins madame S. C'est une pauvre étude et un maigre sujet, mais cela vaut mieux que de ne rien faire. Je ne m'étonne pas que tu aies de la peine à te mettre au travail : j'éprouverais la même chose. Nous nous prêcherons l'un l'autre. J'ai des projets admirables, et je les exécuterai en dépit de la paume.

A MADAME COURIER

Tours, le 6 février 1816.

Je me lève matin pour t' écrire. Il me faut aujourd'hui voir les geus du domaine pour réclamer la maison du garde, qui réelle-

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ment nous appartient comme ayant de tout temps fait partie de la forêt. C'est une raillerie de prétendre avoir vendu le pot, et non l'anse. J'aurai encore une course à faire pour revoir cette maison à vendre, et puis je partirai pour Paris; je ne compte me reposer que dans la voiture.

Tu te rappelles ces gens qui ne veulent pas qu'un paysan mange , boive et porte une chemise. J'allai l'autre jour chez M. Précontais de la Renardière , qui est un de nos débiteurs ; je le trouvai en famille. Il n'avait point d'argent, me dit-il ; ce sont les paysans qui ont tout , et si cela continue , la noblesse mourra de faim, ou sera obligée de faire quelque chose. Qu'il se vende un quartier de pré , c'est un paysan qui l'achète ; chacun a maintenant sa goulée de benace. Ces gens-là mangent de la viande , boivent du vin, ont des souliers : cela se peut-il souffrir.? J'abondai dans son sens, et je le fis frémir en lui racontant une chose dont je venais d'être témoin. Croiriez-vous bien , lui dis-je, que Jean Coudray le vigneron...? Écoutez ceci, je vous prie. Je viens de chez Jean Coudray ; il me devait quelque argent , qu'il m'a payé sur-le-champ. Sa femme m'a voulu donner à déjeuner. Mais elle , que pensez- vous qu'elle prenne à déjeuner ? du café à la crème. Cela leur fit dresser les cheveux à la tête. Du café à la crème ! Tout le monde s'écria : Du café à la crème ! Nous convînmes tous que les choses ne pouvaient durer ainsi ; et je les quittai en faisant des vœux bien sincères pour le retour du bon temps; car ils me payeront, j'imagine , quand les paysans mourront de faim et seront couverts de haillons.

Je voulais t'en dire plus long , mais Bidaut m'a envoyé chercher dès huit heures du matin. Je suis comme Petit- Jean , je n'aime pas qu'on m'interrompe. Adieu.

A MADAME COURIER

Tours, le 7 novembre \S\6.

Je ne poursuis point les marchands de bois , parce que Doré a un fils qui va , dit-on , faire un mariage fort avantageux ; et mes poursuites contre le père empêcheraient , dit-on , ce mariage , qui pourra aider au payement de ce qu'on me doit. Je n'en crois rien, mais, pour ne pas empêcher ces gens de coucher ensemble, j'attends le lendemain de la noce pour lâcher contre eux les huis-

hSi LETTllES INEDITES,

siers. J'ai la réputation d'un homme qu'on ne paye que quand on veut. Cela me fait donner au diable.

Je n'ai point vu les la Bcraudière : la mère est malade. Ils se sont fort bien conduits dans une infâme affaire qui a eu lieu dernièrement à Luynes. Dans ce village d'environ 1200 habitants , douze personnes ont été arrêtées pour propos séditieux ou conduite suspecte. C'étaient les ennemis du curé et du maire. Les uns sont restés en prison six mois, les autres y sont encore. Une jeune fille se meurt des suites de la peur qu'elle a eue en voyant arrêter son père. Or, dans cette affaire , il paraît que M. de la Beraudière s'est employé tant qu'il a pu en faveur de ces pauvres diables. Cela fait qu'on en dit beaucoup de bien dans Je pays. Dans le fait, ce sont des gens fort estimables.

Un curé me disait à Luynes qu'il ne voulait pas mejïeustrer du plaisir Mets cela avec le dénaturer du médecin ».

A MADAME COURIER

Le 9 février 1818.

Tu vois comme je t'écris. Je te parle de moi. C'est comme il faut que tu fasses. Tout ce que tu fais , ce que tu penses , tout ce qui te vient à l'esprit sans examen, il me le faut coucher par écrit. Visconti est mort; je viens de recevoir son billet d'enterrement. Voilà trois places à l'Institut. En aurai-je une.^ Je ne sais. S'ils me reçoivent, j'en serai bien aise; s'ils me refusent, jVn rirai : je ne vaudrai ni plus ni moins , et le public sera pour moi. Je crois que je serai reçu. Mon Jne va paraître , je crois, la semaine prochaine. Il semble que Bobée ait envie d'en finir.

Adieu. Je m'arrange avec Rosine on ne peut mieux. Elle jouit du bonheur de voir son fils ne rien faire du tout. J'ai voulu hier l'envoyer porter quelques livres chez ta mère. Rosine s'en est emparée, et les a portés elle-même. Une faut pas qu'un gentilhomme sache rien faire, dit Molière. Adieu.

A ^r. RVOUL ROGHETTE.

Paris. Iç 13 avril ISI8.

Monsieur, je n'aurai point rhonneurdedînerdemainavec vous, ' rn nnSlocin consulte* jur Courior lui n;|>ondit un joiir f^raveincol : Monsieur, co symptôme me dénaturr votre inaLulie: voulant ilire dénote.

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parce que je pars pour la campagne, à mon grand regret, je vous assure.

Ne croyez pas que je me plaigne de votre académie; je reconnais au contraire qu'elle a eu toute sorte de raison de me refuser ; que je n'étais point fait pour être académicien , et que c'était à moi une insigne folie de me mettre sur les rangs. Seulement, je ne veux pas qu'on me croie plus sot encore que je ne suis ; et comme bien des gens s'imaginent que je me présente à chaque élection pour essuyer un refus , je ne dois pas négliger , ce me semble, de les désabuser. C'est là l'objet du petit mémoire que je vais publier, et dans lequel je ne prétends point justifier, mais atténuer ma sottise : je n'en ai guère fait en ma vie que par le conseil de mes amis. Ah ! Visconti! Visconti!

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