‹ uvresChapitre 19 sur 137 · AU CONSKIL DE PRÉFECTURE A TOURS · texte numérisé non relu

AU CONSKIL DE PRÉFECTURE A TOURS

.le ne m'arrêterai pas davantage , IMessieurs , à vous faire sentir le ridicule de ce qu'on exige de moi. La chose parle d'ellemême. Je n'ai vu personne qui ne fût choqué de l'ahsurdité de telles demandes, et affligé en même temps de la figure que font faire au gouvernement ceux qui emploient, en son nom, de si pitoyables finesses, en les servant, à ce qu'ils disent. Dieu nous préserve, vous et moi, d'être jamais servis de la sorte! Non, parmi tant d'individus qui dans les choses de cette nature diffèrent d'opinion presque tous , et desquels on peut dire avec juste raison , autant de têtes, autant d'avis et de façons de voir toutes diverses , je n'en ai pas trouvé un seul qui pût rien comprendre aux prétextes dont on se sert pour m'écarter de l'assemblée électorale. Et par quelle raison veut-on m'en éloigner ? Que craint-on de moi qui, depuis trente ans, ayant vu tant de pouvoirs nouveaux , tant de gouvernements se succéder , me suis accommodé à tous , et n'en ai blâmé que les abus, partisan déclaré de tout ordre établi , de tout état de choses supportable , ami de tout gouvernement, sans rien demander à aucun ? D'où peut venir, Messieurs, ce système d'exclusion dirigé contre moi, contre moi seul.^ car je ne crois pas qu'on ait fait à personne les mêmes difficultés , et j'ai lieu de penser que des lettres imprimées , et en apparence .'.dressées à tous les électeurs de ce département, ont été composées pour moi. Par où ai-je pu m'attirer cette attention, cette distinction? Je l'ignore, et ne vois rien dans ma vie, dans ma conduite, jusqu'à ce jour, qui puisse être suspect de mauvaise intention, de cabale, d'intrigue, de vue particulière ou d'esprit de parti, ni faire ombrage à qui que ce soit. Est-ce haine personnelle de M. le préfet.^ me croit-il son ennemi , parce qu'il m'est arrivé de lui parler librement ? Il se tromperait fort. Ce n'est pas d'aujourd'hui, ni avec lui seulement, que j'en use de cette façon. J'ai hien d'autres griefs , moi Courier, contre lui, qui cherche à me ravir le plus beau , le plus cher, le plus précieux de mes droits, et pourtant je ne lui en veux point. Je sais à quoi oblige une place, ou je m'en doute, pour mieux dire, et plains les gens qui ne peuvent ni parler ni agir d'après leur sentiment, s'ils ont un sentiment.

JNion droit est évident , palpable , incontestable. Tout le monde en convient , et nul n'y contredit , excepte le préfet. Je vous prie

donc , Messieurs , de m'inscrire sur les listes où mon nom doit paraître et n'a pu être omis que par la plus insigne mauvaise foi. Je suis électeur, je veux l'être et en exercer tous les droits. Je n'y renoncerai jamais, et je déclare ici, Messieurs, devant vous, devant tous ceux qui peuvent entendre ma voix, je les prends à témoin que je proteste ici contre toute opération que pourrait faire, sans moi , le c*ollége électoral , et regarde comme nulle toute nomination qui en résulterait , à moins qu'une décision légale n'ait statué sur la requête que jai l'honneur de vous adresser.

r« LETTRE PARTICULIÈRE.

Tours, le <8 octobre 1820.

J'ai reçu la vôtre du 12. Nos métayers sont des fripons qui vendent la poule au renard; leurs valets me semblent, comme à vous , les plus méchants drôles qu'on ait vus depuis bien du temps. Ils ont mis le feu aux granges , et maintenant, pour l'éteindre, ils appellent les voleurs. Que faire? sonner le tocsin? les secours sont à craindre presque autant que le feu. Croyezmoi; sans esclandre, à nous seuls, étouffons la flamme, s'il se "peut. Après cela nous verrons ; nous ferons un autre bail avec d'autres fripons; mais il faudra compter, il faudra faire une part à cette valetaille , puisqu'on ne peut s'en passer, et surtout point de pot-de-vin.

Voilà mon sentiment sur ce que vous nous mandez. En revanche, apprenez les nouvelles du pays. A Saumur, il y a eu bataille, coups de fusil, mort d'homme; le tout à cause de Benjamain Constant. Cela se conte de deux façons.

Les uns disent que Benjamin, arrivant à Saumur, dans sa chaise de poste avec madame sa femme, insulta sur la place toute la garnison qu'il trouva sous les armes , et particulièrement l'é-

82 LETTRES TA HT I eu Ll ÈRES.

cole d'équitation. Cela ne me surprend point; il a l'air ferrailleur, surtout en bonnet de nuit, car c'était le matin. Douze of- Hciers se détachent , tous gentilshommes de nom , marchent à Benjamin , voulant se battre avec lui ; l'arrêtent , et d'abord , en gens déterminés, mettent l'épée à la main. I/autre mit ses lunettes pour voir ce que c'était. Ils lui demandaient raison. Je vois bien, leur dit-il, que c'est ce qui vous manque. Vous en avez besoin ; mais je n'y puisque faire. Je vous recommanderai au bon docteur Pinel, qui est de mes amis. Sur ces entrefaites, arrive l'autorité, en grand costume, en écharpes, en liabit brodé, qui intime l'ordre à Benjamin de vider le pays , de quitter sans délai une ville où sa présence mettait le trouble. Mais lui : C'est moi , dit-il, qu'on trouble. Je ne trouble personne, et je m'en irai, messieurs, quand bon me semblera. Tandis qu'il contestait, refusant également de partir et de se battre , la garde nationale s'arme , vient sur le lieu , sans en être requise , et proprio mofu. On s'aborde; on se choque ; on fait feu de part et d'autre. L'affaire a été chaude. Les gentilshommes seuls en ont eu l'honneur. Les officiers de fortune et les bas officiers ont refusé de donner, ayant peu d'envie, disaient- ils, de combattre avec la noblesse, et peu de chose à espérer d'elle. Voilà un des récits.

Mais notez en passant que les bas officiers n'aiment point la noblesse. C'est une étrange chose : car enfin la noblesse ne leur dispute rien, pas un gentilhomme ne prétend être caporal ou sergent. La noblesse, au contraire, veut assurer ces places à ceux (jui les occupent, fait tout ce qu'elle peut pour que les bas oflii-iers ne cessent jamais de l'être , et meurent bas officiers, comme jadis au bon temps. Eh hieni avec tout cela, ils ne sont pas contents. Bref, les bas officiers ou ceux qui l'ont été, qu'on appelle à présent officiers de fortune , s'accommodent mal avec les officiers de naissance, et ce n'est pas d'aujourd'hui.

De fait, il m'en souvient; ce furent les bas officiers qui firent la révolution autrefois. Voilà pourquoi peut-être ils n'aiment point du tout ceux qui la veulent défaire, et ceci rend vraisemblable le dialogue suivant, qu'on donne pour authentique , entre un noble lieutenant de la garnison de Saumur et son sergentmajor.

Prends ton briquet. Francisque, et allons assommer ce Ben-

LETTRES PARTICULIÈKI-S. 83

jamin Constant. — Allons, mon lieutenant. IMais, qui est ce lîenjamin ? — C'est un coquin, un homme de la révolution. — Allons, inon lieutenant, courons vite Tassommer. C'est donc un de ces gens qui disent que tout allait mal du temps de mon grand-père ?

— Oui. — Oh le mauvais homme ! et je gage qu'il dit que tout va mieux maintenant ? — Oui. — Oh le scélérat! Dites-moi , mon lieutenant , on va donc rétablir tout ce qui était jadis ? — Assurément, mon cher. — Et ce Benjamin ne veut pas .? Non, le coquin ne veut pas. — Et il veut qu'on maintienne ce qui est à présent .^ — .Justement. — Quel maraud ! Dites moi , mon lieute- , nant, ce bon temps-là, c'était le temps des coups de bâton, de I la schlague pour les soldats.' — Que sais-je , moi ? — C'était le temps des coups de plat de sabre ? — Que veux-tu que je te dise? ma foi, je n'y étais pas. — Je n'y étais pas non plus; mais j'en ai ouï parler ; et, s'il vous plaît , il dit, ce monsieur Benjamin , que tout cela n'était pas bien ? — Oui. C'est un drôle qui n'aime que sa révolution ; il blâme généralement tout ce qui se faisait alors.

— Alors , mon lieutenant , nous autres sergents , pouvions-nous devenir officiers? — Non certes, dans ce temps-là. — Mais la révolution changea cela , je crois , nous lit des officiers , ôta les coups de bâton ? — Peut-être; mais qu'importe ? — Et ce Benjamin-là , dites-vous , mon lieutenant, approuve la révolution , ne veut pas qu'on remette les choses comme elles étaient? — Que de discours; marchons. — Allez, mon lieutenant; allez, en m'attendant. — Ah! coquin , je te devine; tu penses comme Benjamin ; tu aimes la révolution. — Je hais les coups de bâton. — Tu as tort, mon ami ; tu ne sais pas ce que c'est. Ils ne déshono- \ rent point quand on les reçoit d'un chef ou bien d'un camarade. Que moi , ton lieutenant , je te donne la bastonnade , tu la donnes aux soldats en qualité de sergent; aucun de nous, je t'assure, ne serait déshonoré.— Fort bien. Mais, mon lieutenant, qui vous ^, la donnerait? — A moi? personne, j'espère. Je suis gentil- 1 homme. — Je suis homme. —Tu es un sot, mon cher. C'était ' comme cela jadis. Tout allait bien. L'ancien régime vaut mieux que la révolution. — Pour vous, mon lieutenant. — Puis c'est la discipline des puissances étrangères : Anglais, Suisses, Aile- , mands , Russes , Prussiens , Polonais , tous bâtonnent le soldat. ( Ce sont nos bons amis, nos fidèles alliés; il faut faire coîiiUiC

eux. Les cabinets se fâcheront, si nous voulons toujours vivre et nous gouverner à notre fantaisie. Martin bâton commande les troupes de la Sainte-Alliance. — Ma foi, mon lieutenant, je n'ai pas grande envie de servir sous ce général; et puis, je vous l'avoue , j'aime l'avancement. Je voudrais devenir, s'il y avait moyen , maréchal. — Oui, j'entends, maréchal des logis dans la cavalerie. — INon , ce n'est pas cela. — Quoi ! maréchal ferrant ? — Non. — Propos séditieux. Tu te gâtes , Francisque. Qui diable te met donc ces idées dans la tête? tu ne sais ce que tu dis. Tu rêves, mon ami, ou bien tu n'entends pas la distinction des classes. Moi, noble, ton lieutenant, je suis de la haute classe. Toi, fils de mon fermier, tu es de la basse classe. Compreiids-tu maintenant.^ Or, il faut que chacun demeure dans sa classe ; autrement ce serait un désordre, une cohue ; ce serait la révolution.

— Pardon, mon lieutenant; répondez-moi, je vous prie. Vous voulez , j'imagine , devenir capitaine ? — Oui. — Colotiel ensuite ?

— Assurément. — Et puis général.^ — A mon tour. — Puis maréchal de France .? —Pourquoi non ? Je peux bien Tespérer comme un autre. — Et moi , je reste sergent.^ — Quoi ! ce n'est pas assez pour un homme de ta sorte , né rustre , fils d'un rustre ? Souvienstoi donc, moucher, que ton père est paysan. Tu voudrais me commander peut-être .^ — Mon lieutenant, le maréchal duc de... qui nous passe en revue , est iils d'un paysan ? — On le dit. — Il vous commande. — Eh ! vraiment c'est le mal. Voila le désordre qu'a produit la révolution. Mais on y remédiera , et bientôt , j'en suis siir, mon oncle me l'a dit; on arrangera cela en dépit de Benjamin , qui sera pendu le premier, si nous ne l'assommons tout à l'heure. Viens , Francisque, mon ami, mon frère de lait, mon camarade; viens, sabrons tous ces vilains avec leur Benjamin. Il n'y a point de danger; tu sais bien qu'à Paris ils se sont laissé faire. — Allez, mon lieutenant, mon camarade; allez devant et m'attendez. — Francisque, écoute-moi. Si tu te conduis bien, que tu sabres ces vilains quand je te le commanderai . si je suis content de toi! j'écrirai à mon père qu'il te fasse Inquais , garde-chasse ou portier. — Allez, mon lieutenant. — Oh le mauvais sujet! Va, tu en mangeras, de la prison; je te K promets.

l)\'iiitr. •<cniii.iit -iiiin DU 11» T'u-rivée de Ben j. niji n . annoncée

à Saumur, fit plaisir aux jeunes gens, qui voulurent le fêter : non que Benjamin soit jeune ; mais ils disent que ses idées sont de ce siècle-ci, et leur conviennent fort. La jeunesse ne vaut rien nulle part, comme vous savez ; à Saumur^elle est pire qu'ailleurs. Ils sortent au-devant du député de gauche, et vont à sa rencontre avec musique, violons, flûtes, fifres, haut-bois. Les gentilshommes de la garnison , qui ne veulent entendre parler ni du siècle ni de ses idées , trouvèrent celle-là très- mauvaise ; et , résolus de toubler la fête , attaquent les donneurs d'aubade, croyant ne courir aucun risque. Mais , en ce pays-là , la garde nationale ne laisse point sabrer les jeunes gens dans les rues ; aussi n'estelle pas commandée par un duc. La garde nationale armée fit tourner la tête aux nobles assaillants , qui bientôt, mal menés, quittent le champ de bataille en y laissant des leurs. Tel est le second récit.

A Nogent-le-Rotrou , il ne faut point danser , ni regarder danser, de peur d'aller en prison. Là , les droits réunis s'en viennent au milieu d'une fête de village exercer ( c'est le mot, nous appelons cela vexer) ; on chasse mes coquins. Gendarmes aussitôt arrivent ; en prison le bal et les violons , danseurs et spectateurs , en prison tout le monde. Un maire verbalise ; un procureur du roi ( c'est comme qui dirait un loup quelque peu clerc ) voit là dedans des complots , des machinations, des ramifications. Que ne voit pas le zèle d'un procureur du roi ! Il traduit devant la cour d'assises vingt pauvres gens qui ne savaient pas que le roi edl un procureur. Les uns sont artisans , les autres laboureurs , quelques-uns parents du maire , tous perdus sans ressource. Qui sèmera leur champ ? Qui fera leurs travaux, pendant six mois de prison ou plus ? Qui prendra soin de leurs familles ? Et sortis , s'ils en sortent, que deviendront-il après ? mendiants ou voleurs par force ; nouvelle matière pour le zèle de M. le procureur du roi.

Ici, scène moins grave; il s'agit de préséance. A l'église , c'était grande cérémonie : office pontifical, cierges allumés, fauxbourdon , procession , cloches en branle ; le concours des fidèles , et cet ordre pompeux , faisaient plaisir à voir. Au beau milieu du chœur , deux champions couverts d'or se gourment , s'apostrophent. — Ote-toi. — Non, c'est ma place. — C'est la

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mienne. ~ Tu mens. Coups de pied, coups de poing. Tu ji'es pas royaliste. — Je le suis plus que toi. — Non, mais moi plus '}ue toi ; je te le prouverai, je te le ferai voir. Votre mère sainte Église , affligée du scandale , y voulut mettre lin ; le ministre du Très-Haut arrive crosse , mitre. Ah ! monsieur le général î ah ! monsieur le commandant de la garde nationale ! Mon cher comte! mon cher chevalier! Laissez-là cette chaise, monsieur le général ; rengainez votre épée , monsieur le commandant.

Par malheur, le payeur ne se trouvait pas là, car il edt apaisé la noise tout d'ahord , en faisant savoir à ces messieurs ce que chacun d'eux touche par mois du gouvernement ; on eût pu calculer, en francs, de combien l'un était plus royaliste qwe l'autre, et régler les rangs sans dispute. La charge de payeur devrait toujours s'uiiir à celle de maître des cérémonies. Je l'ai dità Perceval , un de nos députés ; il en fera la proposition dès qu'il sera œnseiller d'État.

Mais dites-moi, je vous prie, vous qui avez couru, sauriezvous un pays où il n'y eût ni gendarmes , ni rats de cave , ni maire, ni procureur du roi, ni zèle, ni appointements (je voulais dire dévouement ; n'importe , c'est tout un ) , ni généraux , ni commandants , ni nobles , ni vilains qui pensent noblement.^ Si vous savez un tel pays sur la mappemonde, montrez-le-moi, et me procurez un passe-port.

Voilà Perceval en bon chemin. Secrétaire de la guerre! cela s'appelle tirer son épingle du jeu. C'est un habile garçon ; il n'en demeurera pas là : tant vaut l'homme, tant vaut la députalion. Les sots n'attrapent rien; quelques-uns y meltent du leur. Il n'ose, dit-on, revenir ici , de peur de la sérénade. Quelle faiblesse ! je me moquerais et delà sérénade et de mes commettants. Bellart n'en est pas mort à Brest. Un autre de nos députés, M. Gouin Moisan , est ici un peu fûché, à ce qu'on dit , de n'avoir pu encore rien tirer des ministres, ni pour lui, ni pour sa famille. Ce M. Gouin Moisan est un honnête marchand que la noblesse méprise, et qui vote avec elle sans qu'elle le méprise moins , comme vous pensez bien. Pour les services par lui rendus au parti gentilhomme , il voudrait qu'on le fit noble ; il se contenterait du litre de baron. La noblesse française n'a point de baron Gouin , et .s'en passe volontiers ; mais Gouiu ne se passe

pas de noblesse. Depuis trois ans entiers , il se lève , il s'assied avec le côté droit , dans l'espérance d'un parchemin. Quand on peut à ce prix rendre les gens heureux , il faut avoir le cœur bien ministériel pour les laisser languir. Le service des nobles est dur et profite peu; on leur sacrifie tout ; on renie ses amis, ses œuvres , ses paroles ; on abjure le vrai ; toujours dire et se dédire , parler contre son sens; combattre l'évidence, et mentir sans tromper ; je ne m'étonne pas que de Serre en soit malade. Renoncer à toute espèce de bonne foi , d'approbation de soi-même et d'autrui ; affronter le haro , l'indignation publique ! pour qui ? pour des ingrats qui vous payent d'un cordon et disent : Le sieur Laine, le nommé de Villèle, un certain Donnadieu. Eh! bonjour, mon ami ; votre père fait-il toujours de bons souliers .? Çà, vous dinerez chez moi , quand je n'aurai personne. Voilà la récompense. Va , pour telles gens , va trahir ton mandat , et livre à l'étranger la patrie et tes dieux. Ainsi parle un vilain dégoUté de bien penser ; mais la moindre faveur d'un coup d'œit caressant le rengage comme Sosie , et fait taire la conscience , la patrie et le mandat.

Nous en allons faire de nouveaux , je dis des députés; Dieu sait quels, blancs ou noirs, mais bonnes gens, à coup sûr. Kn attendant ce jour, on rit de la querelle de Paul et du préfet : c'est affaire d'élections '. Paul veut être électeur; le préfet ne veut pas qu'il le soit, et lui fait la plus plaisante chicane... Paul n'a pas de domicile, dit le préfet, attendu qu'il a été soldat; il a femme et enfant dans ce département , cultive son héritage, habite la maison de son père et de sou grand-père , paye treize cents francs d'impôts : tout cela n'y fait rien. Il a été soldat pendant seize ans, rebelle aux puissances étrangères , aux cabinets de l'Europe ; il a quitté le pays. Que ne restait-il cliez lui.'' ou , s'il eût émigré... C'est un mauvais sujet , un vagabond , indigne d'être même électeur. Cette bouffonnerie réjouit toute la ville , et le département, et le bonhomme Paul qui, labourant son champ, se moque des cabinets. Adieu , portez-vous bien ; que tout ceci soit entre nous.

' Voir la ro luèto au consî'il de préfccluro, qui précèdo.

88 LETTBES PARTICULIÈRES.

Il' LETTRE PARTICULIÈRE.

Tours, 28 novembre I820.

Vous êtes babillard , et vous montrez mes lettres, ou bien vous les perdez ; elles vont de main en main , et tombent dans les journaux. Le mal serait petit , si je ne vous mandais que les nouvelles du Pont-Neuf; mais de cette façon tout le monde sait nos affaires. Et eroyez-vous, je vous prie, moi qui ai toujours fui la mauvaise compagnie , que je prenne plaisir à me voir dans la Gazette.'

Notre vigne n'est point si chétive qu'on le voudrait bien faire croire. Les vieilles souciies , à vrai dire , sont pourries jusqu'au cœur , et le fruit n'en vaut guère ; mais un jeune plant s'élève , qui va prendre le dessus et couvrir tout bientôt. Laissez-le croître avec cette vigueur , cette sève , seulement cinq ou six ans encore , et vous m'en direz des nouvelles.

Si vous me promettiez de tenir votre langue , je vous conterais... mais non ; car vous iriez tout dire , et je suis averti ; je vous conterais nos élections , comment tout cela s'est passé , la messe du Saint-Esprit, le noble pair et son urne , le club des gentilshommes , l'embarras du préfet , et d'autres choses non moins utiles à savoir qu'agréables; mais quoi! vous ne pouvez rien taire; un peu de discrétion est bien rare aujourd'hui. Les gens crèveraient plutôt que de ne point jaser , et vous tout le premier. Vous ne saurez rien cette fois; pas un mot, nulle nouvelle ; pour vous punir , je veux ne vous rien dire , si je puis.

Oui , par ma foi , c'était une chose curieuse à voir. Figurezvous, sur une estrade , un homme tout brillant de crachats; devant lui une tahle , et sur la table une urne- Si vous me demandez ce que c'est que cette urne , cela m'avait tout l'air d'une boîte de sapin. L'homme , c'était le président comte Villemanzy , noble pair , dont le père n'était ni pair ni noble , mais procureur fiscal , ou quelque chose d'approchant. Je note ceci pour vous qui aimez la nouvelle noblesse. Jadis la Rochefoucauld était de votre avis , il la voulait toute neuve ; neuve elle se vendait alors ; elle valait mieux. La vieille ne se vendait pas. Pour moi ce nj'est tout un , l'ancienne , la nouvelle , la Tremouille ou Godin, Rohan ou Ravigot, j'en donne le choix pour une épingle.

LETTRES PARTICU LIEUES. 89

Il tira de sa poclie ime lougue écriture (c'est le président que je dis ) , et lut * Le roi tout seul pouvait faire les lois ; il en avait le droit et la pleine puissance ; mais , par un rare exemple de bonté paternelle , il veut bien prendre notre avis. Je n'entendis pas le reste ; on cria vive le roi^ les princes , les princesses et le duc de Bordeaux. Puis le président se lève. Nous étions au parterre quelque deux cent cinquante , choisis par le préfet pour en choisir d'autres qui doivent lui demander des comptes. Le président, debout, nous donna des billets sur lesquels chacun de nous devait écrire deux noms; mais il fallait jurer d'abord. Nous jurâmes tous. Nous levâmes la main de la ! meilleure grâce du monde et en gens exercés; puis, nos billets remplis , le président les reprenait avec le doigt index et le pouce seulement, ses manchettes retroussées, les remettait dans la boîte , d'où nous vîmes sortir un ultraroyaliste et un ministériel .

Sans être son compère , j'avais parié pour cela , et deviné d'abord ce qui devait sortir de la boîte ou de l'urne , par un raisonnement tout simple , et le voici : Nous étions trois sortes de gens appelés ^à par le préfet, gens de droite, aisés à compter; gens de gauche , aussi peu nombreux ; et gens du milieu à foison , qui , se tournant d'un côté , font le gain de la partie , et se tournent toujours du côté où l'on mange. Or, en arrivant , je sus que tous ceux de la droite dînaient chez le préfet ou chez l'honnne aux crachats avec ceux du milieu, et que ceux de la gauche ne dînaient nulle part. J'en conclus aussitôt que leur affaire était ' faite; qu'ils perdraient la partie, et payeraient le dîner dont ils ne mangeaient pas : je ne me suis point trompé.

J'étais là le plus petit des grands propriétaires, ne sachant où me placer parmi tant d'honnêtes gens qui payaient plus que moi, quand je trouvai, devinez qui? Cadet Roussel , vieille connaissance , à qui je dis, en l'abordant ; Quas-tu, Cadet ? puis je me \ repris : Qu'avez-vous , M. de Cadet .^ ( car c'est sa nouvelle fan- j taisie de mettre un de avec son nom , depuis qu'il est éligible et ) maire de sa commune ). Je vous vois soucieux , inquiet. Ce n'est pas sans sujet, me dit-il. J'ai trois maisons , comme vous savez : l'une est celle de mon père, où je n'habite plus ; l'autre appartenait ci-devant à M. le marquis de... chose, qui s'en alla , je ne

90 LETTRES PABTICULIÈRES.

sais pounjiJoi , dans le temps de la révolution. J'achetai sa miii sou pendant qu'il voyageait. C'est celle où je demeure et me trouve fort bien. La troisième appartenait à Dieu, et de même je m'en suis accommodé. Je viens de voir là-bas, vers la droite , des gens qui pariaient de restituer, et disaient que de mes trois maisons la dernière doit retourner à Dieu , les deux autres pourraient servir à recomposer une grande propriété pour le marquis. A ce compte, je n'aurais plus de maison. Je vous avoue que cela m'a donné à penser. C'est dommage pour vous, lui dis-je, que d'autres comme vous, peu amis de la restitution, ne se trouvent point ici. On ne les a pas invités , et je m'étonne de vous y voir. Ah! me dit-il, c'est que je pense bien. Je ne pense point comme la canaille. Je vois la haute société, ou je la verrai bientôt du moins , car mon fils me doit présenter chez ses parents. — Qui ? quels parents.^ — Eh! oui, mon fils de la Rousselière se marie:

ne le savez- vous point? il épouse une fille d'une famille Ah!

il sera dans peu quelque chose. J'espère par son moyen arranger tout. — J'entends, vous voudriez par son moyen voir la haute société et ne point restituer. — Justement. — Garder l'hôtel de chose et y recevoir le marquis. — C'est cela. — Vous aurez de la peine.

Connue je regardais curieusement partout , j'aperçus Germain dans un coiu , parlant à quelques-uns de la gauche; il semblait s'animer, et, m'approchant, je vis qu'il s'agissait entre eux di ce qu'on devait écrire sur ces petits billets. Écrivez, disait-il, écrivez le bonhomme Paul, qui demeure là-haut , sur le coteau du Cher. Il n'est pas jacobin, mais il ne veut point du tout qu'on pende les jacobins; il n'aime pas Bonaparte, mais il ne veut point qu'on emprisonne les bonapartistes : nonunez-le, croyez moi. Il sait écrire, parler; il vous défendra bien : vous êtes sûrs au moins qu'il ne vous vendra pas; c'est (juelque chose à présent. INon, répondirent-ils, ce Paul n'est pas des nôtres. Il en sera hientôt , reprit Germain , car on l'a vu toujours du parti opprimé. Aristocrate sous Robespierre, libéral en 1815, il va être pour vous, et ne vous renoncera que quand vous serez forts, c'est-àdire insolents. — Non, nous voulons des nôtres. — Mais personne n'en veut; vous allez être seuls , et que pensez-vous faire.' — -Rien, nous voulons ceux-là. Us ne savent pas grand'cliose.

et sont peut-être un peu sujets à caution. Mais ce sont nos compères, et Paul, dont vous parlez, n'est compère de personne. Germain , à ce discours : Mes amis , leur dit-il , je crois que vous serez pendus, vous et les vôtres, oui, pendus à vos pruniers, et j'aurai le plaisir d'y avoir contribué. Car je vais de ce pas me joindre à messieurs de droite, et voter avec eux. Que me faut-il à moi.^ culbuter les ministres.^ pour cela les ultras sont aussi bons que d'autres, sinon meilleurs. Adieu.

Je voulais passer avec lui du côté des honnêtes gens. Mais en chemin je trouvai des ministériels qui parlaient de places , et disaient : Il n'y en a point qui soit sûre. Comme j'entends un peu la fortification , je m'arrêtai à les écouter. 11 n'y en a pas une , disaient-ils, sur laquelle on puisse compter. C'est sans doute, leur dis-je, que les remparts ne sont pas bien entretenus, ou faute d'approvisionnement! Ils me regardaient étonnés. Oui, reprit un d'eux , que je meure s'il y a une place à présent qu'aucune compagnie d'assurance voulût garantir pour un mois. Cependant, leur dis-je, il me semble qu'avec de grandes demi-lunes, des fronts en ligne droite et un bon défilement , on doit tenir un certain temps. Ils me regardèrent plus surpris que la première fois, et le même homme continua : Ma foi, vu leur peu de sûreté , les places aujourd'hui ne valent pas grand'chose. Vous voulez dire, lui répliquai-je , que les meilleures ont été livrées à l'ennemi.

Comme je semblais les gêner, je m'en allai , fAché de quitter cette conversation ; et plus loin je rencontrai l'honnête procureur, qui passe pour mener tout le parti noble ici. C'est Calas ou Colas qu'on le nomme, je crois; garçon d'un vrai mérite. Avez-vous remarqué que depuis quelque temps les nobles nulle part ne font rien, s'ils ne sont menés par des vilains.^ Qu'est-ce que Laine, de Villèle, Ravez, Donnadieu, Martainville, sinon les chefs de la noblesse, et tous vilains? Sans eux , que deviendrait le parti des puissances étrangères , réduit à M. de Marcel lus. ^ et chez ces puissances, qu'aurait fait la noblesse allemande, si les vilains ne l'eussent entraînée contre l'armée de Bonaparte , qui elle-même alla très-bien, étant menée par des vilains, mal aussitôt qu'elle fut commandée par des nobles? autre point à noter. Mais où eu étions-nous? à Colas, procureur et chef de la no-

92 LETTRES PAKTICULlfcBES.

blesse. Je suis content, disait-il, oui, je suis fort content de M. de Duras; il a du caractère , et je n'aurais pas cru qu'un gentilhomme, un duc aussi Tai-jefait président de notre club

des Carmélites, club d'honnêtes gens. Nous nous assemblâmes hier, lui président, moi secrétaire ; nous avons tous prêté serment entre les mains de M. le duc. Ils ont juré foi de gentilhomme, moi, foi de procureur, et j'ai fait le proces-verbal de la séance. Mais le bon de l'affaire , c'est que le préfet s'est avise d'y trouver à redire. Là-dessus nous l'avons mené de la bonne manière, et M. de Duras a montré ce qu'il est. Monsieur, lui at-il dit, je vous défends , au nom de mon gouvernement, de vous mêler des élections. Voilà parler, cela , et voilà ce que c'est que de la fermeté. Le pauvre préfet n'a su que dire. Je vous assure, moi, que la noblesse a du bon, et fera quelque chose. Dieu aidant , avec les puissances étrangères. Tout cela ne demande qu*à être un peu conduit, et j'en fais mon affaire.

11 continua , et je l'écoutais avec grand plaisir, quand le président , m'appelant , me donna un de ces billets où il fallait écrire deux noms. Pour moi , j'y voulais mettre Aristide et Caton. Mais on me dit qu'ils n'étaient pas sur la liste des éligibles. J'écrivis Bignon et un autre ; Bignon , vous le connaissez , je crois , celui qui ne veut pas qu'on proscrive ; et je m'en allai comme j'étais venu , à travers les gendarmes.

Je voudrais bien répondre à ce monsieur du journal. Car, comme vous savez, j'aime assez causer. Je me fais tout à tous, et ne dédaigne personne; mais je le crois fâché. Il m'appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, pestiféré, ou pestiféré, enragé, imposteur, calomniateur, iibelliste, homme horrible, ordurier, grimacier, chiffonnier. C'est tout, si j'ai mémoire. Je vois ce qu'il veut dire; il entend que lui et moi sommes d'avis différent ; peut-être se trompe-t-il.

11 aime les ministres, et moi aussi je les aime ; je leur suis trop obligé pour ne pas les aimer. Jamais je n'ai eu recours à eux , qu'ils ne m'aient rendu bonne et prompte justice. Ils m'ont tiré trois fois des mains de leurs agents. C'est bien , si vous voulez un peu ce que ce Romain appelait beneficium lafronis, non occidere. Mais enfin c'est beneficium. Et quand tout le monde est larron, le meilleur est celui qui ne tue pas.

J'aime bien mieux les ministres que messieurs les jurés nommés par le préfet, beaucoup mieux que les électeurs choisis par le préfet , beaucoup mieux que mes juges qu'on appelle naturels, et dont je n'ai jamais pu obtenir une sentence qui eût le moindre air d'équité. J'aime cent fois mieux le gouvernement ministériel qu'un jeu, une piperie, une ombre de gouvernement rimant eu el; je suis plus ministériel que monsieur du journal , et si je le suis gratis.

Il dit que nous sommes libres , et j'en dis tout autant; nous sommes libres, comme on l'est la veille d'aller en prison. JNous vivons à l'aise, ajoute-t-il , et rien ne nous gêne à présent. Je sens ce bonheur, et j'en jouis comme faisait Arlequin, dit-on, qui, tombant du haut d'un clocher, se trouvait assez bien en l'air, avant de toucher le pavé.

Il n'est que de s'entendre. Cet homme-là et moi sommes quasi d'accord, et ne nous en doutions pas. Il se plaint de mon langage. Hélas! je n'en suis pas plus content que lui. Mon style lui déplaît; il trouve ma phrase obscure , confuse, embarrassée. Oh! qu'il a raison , selon moi! Il ne saurait dire tant de mal de ma façon de m'exprimer , que je n'en pense davantage , ni maudire plus que je ne fais la faiblesse , l'insuflisance des termes que j'emploie. Autant la plupart s'étudient à déguiser leur pensée , autant il me fâche de savoir si peu mettre la mienne au jour. Ah ! si ma langue pouvait dire ce que mon esprit voit, si je pouvais montrer aux hommes le vrai qui me frappe les yeux, leur faire détourner la vue des fausses grandeurs qu'ils poursuivent, et regarder la liberté , tous l'aimeraient, la désireraient! Ils connaîtraient en rougissant , qu'on ne gagne rien à dominer ; qu'il n'est tyran qui n'obéisse, ni maître qui ne soit esclave; et perdant la funeste envie de s'opprimer les uns les autres, ils voudraient vivre et laisser vivre. S'il m'était donné d'exprimer, comme je le sens , ce que c'est que l'indépendance, Decazes reprendrait la charrue de son père, et le roi, pour avoir des ministres, serait obligé d'en requérir, ou de faire faire ce service à tour de rôle, par corvée , sous peine d'amende et de prison.

Sur les injures, je me tais : il en sait plus que moi ; je n'aurais pas beau jeu. Mais il m'appelle lousftc, et c'est là-dessus que je le prends. 11 dit, et croit bien dire, parlant de moi , le

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loustic du parti national, et fait la une faute, sans s'en douter, le bon homme ! Ce mot est étranger. Lorsqu'on prend le motdes puissances étrangères , il ne faut pas le changer. Les puissances étrangères disent loustig , non loustic, et je crois même qu'il ignore ce que c'est que le loustig dans un régiment Teutsche. C'est le plaisant, le jovial qui amuse tout le monde, et fait rire le régiment, je veux dire les soldats et les bas officiers ; car tout le reste est noble , et, comme de raisoi^ rit à part. Dans une marche, quand le loustig a ri, toute la colonne rit , et demande : Qu'a-til dit? Ce ne doit pas être un sot. Pour faire rire des gens qui reçoivent des coups de bâton , des coup^^ plat de sabre , il faut quelque talent , et plus d'un journaliste y serait embarrassé. Le loustig les distrait, les amuse, les empêche quelquefois de se pendre , ne pouvant déserter; les console un moment delà schlague, du pain noir, des fers , de l'insolence des nobles officiers. Est-ce là l'emploi qu'on me donne .' Je vais avoir de la besogne. Mais quoi? j'y ferai de mon mieux. Si nous ne rions encore , quoi qu'il puisse arriver , il ne tiendra pas à moi; car j'ai toujours été de l'avis du chancelier Thomas Morus : Ne faire rien contre la conscience , et rire jusqu'à l'échafaud inclusivement. Comme cet emploi d'ailleurs n'a point de traitement , ni ne dépend des ministres , je m'en accommode d'autant mieux. Tout cela ne serait rien, et je prendrais patience sur les noms qu'il me donne. Mais voici pis que des injures. II me menace du sabre, non du sien , je ne sais même s'il en a un , mais de celui du soldat. Écoutez l)ien ceci : Quand le soldat, dit-il (faites attention ; chaque mot est officiel , approuvé des censeurs), quand le soldat voit ces gens qui n'aiment pas les hautes classes, ks classes à p1*^ilége , il met d'abord la main sur la garde de son sabre. Tudieu! ce ne sont pas des prunes que cela. Le chiffonnier valait mieux. On ne me sabre pas encore, comme vot; voyez; mais on tardera peu ; on n'attend que le signal du nob qui commande. Profitons de ce moment; je quitte mon j^rn;i liste, et je vais au soldat. Camarade, lui dis-je! Ilmeregardt à ce mot : Ah! c'est vous, bonhomme Paul. Comment se portent mon père, ma mère, ma sœur , mes frères et tous nos bons voisins? Ah! Paul, où est le temps. que je vivais avec eux et vous, vous souvient-il? labourant mon champ près du vôtre

Combien ne ni'avez-vous pas de fois prêté vos bœufs lorsque les miens étaient las! Aussi vous aidais-je à semor, ou serrer vos gerbes, quand le temps menaçait d'orage. Ah! bonhomme, si jamais Comptez que vous me reverrez. Dites à mes bons parents qu'ils me reverront, si je ne meurs. — Tu n'as donc point, lui dis-je , oublié tes parents.^ — Kon plus que le premier jour. — Ni ton pays.^ — Oh I non. Pays de mon enfance ! terre qui m'as vu naître ! — Mon ami , tu es triste. Tu te promènes seul ; tu fuis tes camarades; tu as le mal du pays. — Nous l'avons tous, bonhonWie Paul.

Touché de pitié, je m'assieds, et il continue : Vous savez, père Paul, connnent je vivais chez nous, toujours travaillant, labourant ou façonnant ma vigne, et chantant la vendange ou le dernier sillon ; attendant le dimanche pour faire danser ma Sylvine aux assemblées de Véretz ou de Saint- Avertin. On m*a ôté de \h pourquoi? pour escorter la procession , ou bien prendre les armes lorsque le bon Dieu passe. On m'apprend la charge en douze temp's. A quoi bon ? Pour quelle guerre? On s'y prend de manière à n'avoir jamais de querelle avec les puissances étrangères. Pourquoi donc charger , et sur qui faire feu ? Je sers ; mais à quoi sers-je? A rien, bonhomme Paul. Tout cela nous ennuie , et nous fait regretter le pays dans nos casernes. Ah ! Véretz ! ah ! Sylvine ! ah ! mes bœufs , mes beaux bœufs ! Fauveau à la raie noire , et l'autre qui avait une étoile sur le front ! Vous en souvient- il , bonhomme Paul ?

Là-dessus , sans répondre, je lui glisse ce mot : Sais-tu bien ce qu'on m'a dit de toi ? Mais je n'en crois rien. Je r^^^uis laissé dire que tu voulais nous sabrer. — Moi, vous sabrer, DOnhomme ! Quiconque vous l'a dit est un.... — Oui, mon ami , c'est un gazetier censuré.

Mais que fais-tu? Comment te trouves-tu à ton régiment? Es-tu content, dis-moi, de tes chefs? — Fort content, bonhomme , je vous jure. Nos sergents et nos caporaux sont les meilleures gens du monde. Voilà là-bas Francisque , notre sergent-major, brave soldat, bon enfant; il a fait les campagnes d'Egypte et de Russie , et il fait aujourd'hui sa première communion. — Tout de bon? — Oui vraiment ; c'est aujourd'hui le numéro cinq, df^main ce sera le numéro six. — Comment? que

veux-tu dire ? — Nous communions par numéros de compagnie, la droite en tête. — F'ort bien. Tes officiers? — IMes ofUciers? Ma foi , je ne les connais guère. Nous les voyons à la parade. Nous autres soldats , boniiomme Paul , nous ne connaissons que nos sergents. Ils vivent avec nous , ils logent avec nous , ils nous mènent à vêpres. — En vérité.' Cependant tu dois savoir, mon cher , si ton capitaine te veut du bien. — Notre capitaine n'a pas rejoint ; nous ne l'avons jamais vu. 11 prêche les missions dans le Midi. — Bon! Mais ton colonel.'— Oh! celui-là; nous l'aimons tous. C'est un joli garçon, bien tourné, fait à peindre, bel homme en uniforme , jeune ; il est né peu de temps avant l'émigration. — Dis-moi: il a servi.' 0h! oui; en Angleterre il a servi la messe ; et il y paraît bien , car il aime toujours l'Angleterre et la messe.

A ce que je puis voir, tu ne te soucies point de rester au régiment, de suivre jusqu'au bout la carrière militaire. — Où me mènerait-elle? Sergent après vingt ans, la belle perspective! — INIais, par la loi Gouvion, ne peux-tu pas aussi devenir officier ? — Ah! officier de fortune! Si vous saviez ce que c'est! J'aime mieux labourer et mener bien ma charrue , que d'être ici lieutenant mal mené par les nobles. Adieu , bonhomme Paul ; la retraite m'appelle. Au revoir, mon bonhomme. — Au revoir, mon ami.

A quatre pas delà, je trouve le seigneur du fief de Haubert, et je lui dis : Mon gentilhomme, vous n'aurez jamais ces genslà — Pourquoi, s'il vous plaît? — C'est qu'ils ont en tête de l'avancement. Vous voulez toutes les places , mais surtout vous voulez tout^ les places d'officier, et vous avez raison ; car sans cela point de noblesse. Eux veulent avancer. Le marquis aura beau faire, c'est une fantaisie qu'il ne leur ôtera pas. Je ne vois guère moyen de vous accommoder. M. Quatremère de Quincy , bourgeois de Paris, vous accordera ce que vous voudrez : privilèges, pensions, traitements, et la restitution, et la substitution, et la grande propriété. Vous le gagnerez aisément en l'appelant mon cher ami, et lui serrant la main quelquefois. Mais les soldats ne se payent point de cette monnaie. Pour lui , l'ancien régime est une chose admirable , c'est le temps des belles manit res; mais, pour les soldats, c'est le temps des coups de bâton

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Vous ne les ferez pas aisément consentir à rétrogradex jusquelà. Puis le public est pour eux. On sait qu'un bon soldat est un bon officier et un bon général , tant qu'il ne se fait point gentillionime. On ne le savait pas autrefois. En un mot comme en cent , vous n'aurez jamais en ce pays une armée à vous. — Nous aurons les gendarmes et le procureur du roi.

P. S. M. le lissier , le dernier de nos députés (j'entends dernier nommé) nous assure , par une circulaire , qu'il a de la vertu plus que nous ne croyons. Il n'acceptera , nous dit-il , ni places, ni titres, ni argent. Beau sacriflce! car sans doute on ne manquera pas de lui tout offrir. Ses talents oratoires , ses rares connaissances, sa grande réputation vont lui donner une influence prodigieuse sur l'assemblée des députés de la nation. Les ministres tenteront tout pour s'acquérir un homme comme M. le - Tissier ; mais leurs avances seront perdues ; il n'acceptera rien , dit-il, quand on voudrait le faire gentilhomme et le mettre à la garde-robe.

On va ici couper le cou à un pauvre diable pour tentative d'homicide. Il se plaint , et dit à ses juges : Supposons qu'en effet j'aie voulu tuer un homme. Vous connaissez des gens qui , ont tenté de faire tuer la moitié de la France par les puissances l étrangères. Ils voulaient de l'argent, et moi aussi. Le cas est i tout pareil. Vous n'avez contre moi que des preuves douteuses ; \ vous avez leurs notes secrètes signées d'eux ; vous me coupez le cou , et vous leur faites la révérence.

Je lis avec grand plaisir, les Mémoires de Montluc. C'est un homme admirable, il raconte des choses ! par exemple, celle-ci : Un jour, il avait pris quinze cents huguenots, et ne sachant qu'en faire, il écrit à la cour. Le roi lui mande de les bien traiter. La reine lui fait dire de les tuer. Le roi, qui alors négociait avec leur parti , se flattait d'un acconnnodement. Mais la reine mère ne voulait point d'accommodement. Voilà le bon niaréchal en peine entre deux ordres si contraires. Enlin il se décide. Je crus, dit-il, ne pouvoir faillir en obéissant à la reine. Je tuai mes huguenots , et lis bien ; car le traité manqua , la guerre continua , et la reine me sut gré de tout. Ce livre est plein de traits pareils. Mais , pour en entendre le fin , il faut savoir l'histoire du temps. Il y avait en France alors deux gouvernements.

Est-il donc vrai que les notes secrètes ne savent plus ou sadresser, et que tout se brouille là-bas ? Leurs excellences européennes veulent, dit-on, se couper la gorge; l'Anglais défie l'Allemand. Celui-ci, plus rusé , lui joue d'un tour de diplomate, gagne le postillon de milord , qui verse Sa Grâce dans un trou, pensant bien lui rompre le cou. Mais l'Anglais roule jusqu'au fond sans s'éveiller, et cuve son vin ; puis sorti de là , demande raison. Voilà les contes qu'on nous fait , et nous écoutons tout cela. Que vous êtes beureux à Paris de savoir ce qui se passe, et de voir les choses de près, surtout la garde-robe et Rapp dans ses fonctions ! C'est là ce que je vous envie.

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