V. L. COIKIEK
182 PÉTITION FOIJH LES YILLAGEOIS
meut. Il en est de même ailleurs , daus les autres communes de ce département où les curés sont jeunes. A quelques lieues d'ici, par exemple à Fondettes, de la les deux rivières de la Loire et du Cher, pays riche, heureux, où l'on aime le travail et la joie autant pour le moins que de ce côté , toute danse est pareillement défendue aux administrés par un arrêté du préfet. Je dis toute danse sur la place , où les fêtes amenaient un concours de plusieurs milliers de personnes des villages environnants et de Tours, qui n'en est qu'a deux lieues. Les hameaux près de Paris , les bastides de Marseille , au dire des voyageurs , avec plus d'affluence, en gens de ville surtout, avaient moins d'agrément, de rustique gaieté. Ken soyez plus jaloux, bals champêtres de Sceaux et du pré Saint-Gervais : ces fêtes ont cessé , car le curé de Fondettes est aussi un jeune homme sortant du séminaire, comme celui d'Azai du séminaire de Tours, maison dont les élèves , une fois en besogne dans la vigne du Seigneur, en veulent extirper d'abord tout plaisir, tout divertissement , et faire d'un riant village un sombre couvent de la Trappe. Cela s'explique : on explique tout dans le siècle où nous sommes ; jamais le monde n'a tant raisonné sur les effets et sur les causes. Le monde dit que ces jeunes prêtres, au séminaire, sont élevés par un moine, un frère picpus, frère Isidore , c'est son nom ; honnne envoyé des hautes régions de la monarchie, afin d'instruire nos docteurs, de former les instituteurs qu'on destine à nous réformer. Le moine fait les curés, les curés nous feront moines. Ainsi l'horreur de ces jeunes gens pour \iè plus simple amusement leur vient du triste picpus, qui lui-même tient d'ailleurs sa morale farouche. Voilà comme en remontant dans les causes secondes on arrive à Dieu , cause do tout. Dieu nous livre au picpus. Ta volonté, Seigneur, soii fiiie en toute chose. Mais qui l'eiU dit à Austerlitz ?
Une autre guerre que font à nos danses de village ce.-> ,, i...r^ séminaristes, c'est la confession. Ils confessent les filles, sans qu'on y trouve à redire, otne leur donnent l'absolution qu'autant qu'elles promettent de renoncer à la danse ; à quoi peu d'entre elles consentent, quelque ascendant que doive avoir, et sur le sexe et sur leur âge, un confesseur de vingt-cinq ans, à qui les aveux, le secret, et l'intimité qui s'ensuit nécessaire-
QUE l'on EMPECHE DE DANSEE. 183
ment, donnent tant d'avantages, tant dé moyens pour persuader; mais les pénitentes aiment la danse. Le plus souvent aussi elles aiment un danseur qui , après quelque temps de poursuite et d'amour, enfin devient un mari. Tout cela se passe publiquement : tout cela est bien , et en soi beaucoup plus décent que des conférences tête à tête avec ces jeunes gens vêtus de noir. Y a-t-il de quoi s'étonner que de tels attachements remportent sur l'absolution , et que le nombre des communiants se trouve diminué cette année de plus des trois quarts , à ce qu'on dit? La faute en est toute au pasteur, qui les met dans le cas d'opter entre ce devoir de religion et les affections les plus chères de la vie présente , montrant bien par là que le zèle pour conduire les âmes ne suffît pas , même uni à la charité. Il y faut ajouter encore la discrétion , dit saint Paul , aussi nécessaire aujourd'hui , dans ce mystère pieux , qu'elle le fut au temps de l'apôtre.
En effet, le peuple est sage, comme j'ai déjà dit , plus sage de beaucoup , et plus heureux aussi qu'avant la révolution ; mais il faut l'avouer, il est bien moins dévot. Nous allons à la niesse le dimanche à la paroisse , pour nos affaires , pour y voir nos amis ou nos débiteurs; nous y allons : combien reviennent (j'ai grand'honte à le dire) sans l'a voir entendue, partent, leurs affaires faites , sans être entrés dans l'église ! Le curé d'Azai , à Pâques dernier, voulant quatre hommes, pour porter le dais, qui eussent communié , ne les put trouver dans le village ; il en fallut prendre de dehors, tant est rare chez nous et petite la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple est d'hier propriétaire , ivre encore , épris , possédé de sa propriété ; il ne voit que cela , ne rêve d'autre chose , et , nouvel affranchi de même quant à l'industrie, se donne tout au travail , oublie le reste et la religion. Esclave auparavant , il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu , et penser au ciel , où était son espoir, sa consolation. Maintenant il pense à la terre qui est à lui, et le fait vivre. Dans le présent ni dans l'avenir, le paysan n'envisage plus qu'un champ, une maison qu'il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse, sans prendre repos ni repas. Il n'a d'idée que celle-là ; et vouloir l'en distraire , lui parler d'autre chose, c'est perdre son temps. Voilà d'où vient l'indifférence ,