CHEZ LA COMTESSE D ALBAKY
tés avec l'applaudissement universel : que répondrai-je ? « Mais enfin, repartit madame d'Albany,il y a des règles à la guerre , et ces règles- là il les faut savoir. — Voulez- vous , Madame , que je vous dise là-dessus ma pensée? Tai peur qu'il n'en soit de la guerre comme du langage. Il y a des règles pour parler, et ces règles font un art qu'on appelle la grammaire. Or, on a remarqué que les maîtres dans cet art , et tous ceux qui s'étudient à parler régulièrement , parlent plus mal que les autres. — Justement , dit-elle , et les princes et les gens de cour , qui ne savent point ces règles, sont ceux qui parlent le mieux , et voilà comme ils font la guerre.— Sans savoir ce qu'ils font, reprit Fabre.— Comme M. Jourdain de la prose. —Ce qu'on pourrait vous dire , Madame , c'est que , dans la vérité , le langage de la cour... —Quoi ? allez-vous encore me disputer cela, et avez-vous résolu de ne nous rien accorder ? Expliquez-nous plutôt pourquoi, s'il est si commun de voir des gens faire la guerre sans l'avoir apprise , et si c'est une chose si aisée , pourquoi il y a si peu de grands capitaines. — Mais , Madame , de fait , y en a-t-il S! peu? Comptez dans chaque siècle les sculpteurs et les peintres; je dis les bons , ceux dont les ouvrages se peuvent regarder deux fois; comptez les poètes, vous en trouverez de loin en loin, à certaines époques rares et fortunées , quelques-uns , en quelque coin de l'Europe. Car, des quatre parts de la terre, trois sont stériles pour les arts , et le sol à cet égard le plus favorisé de la nature est dix siècles sans rien produire. Dix siècles se passent sans qu'on voie un peintte , un écrivain passables. Mais de grands généraux, il y en a toujours en tous temps , en tous lieux. — Mon Dieu! dis-je , au contraire, il n'y en a jamais qu'un. Vous ne verrez nulle part dans l'histoire deux conquérants contemporains; et sous Alexandre il y avait plusieurs grands peintres, plusieurs sculpteurs, poètes, orateurs excellents; mais il n'y avait qu'un Alexandre. — Que dites-vous? Il y en avait mille auxquels il ne manquait qu'une armée; et son secrétaire même qui n'était point soldat, qui ne portait en campagne que la plume et T'écritoire, se trouva grand capitaine sitôt que Dieu le voulut, et battit lesCassander, les Polysperchon et tous les traîneurs de sabre. Allez, il y avait dans l'armée d'Alexandre cent officiers capables de la commander comme lui, et hors de l'armée
323 CO.W I ilî«AT10!V
mille individus ayant en eux, sans le savoir, tout ce qui failles Alexandre. —Et croyez-vous, dis je, qu'il n'y ait pas mille geus ignorés qui possèdent toutes les qualités propres à faire un granù peintre?—Sans doute il y en a , dit-il , mais beaucoup moins que de ceuxlà dont on ferait de grands généraux. — Et à quoi le voyez-vous? — Parbleu, cela est clair. La moitié des gens qui se battent sont vainqueurs et grands guerriers. De deux généraux opposés, l'un battra l'autre, et sera grand; c'est l'affaire d'une lieure. Combien peu , de tant de gens qui s'appliquent aux arts, parviennent en toute leur vie à la médiocrité! L'étude donne les talents , le hasard les commandements; mais vingt ans d'étude ne font pas toujours un bon peintre, chaque jour de bataille fait un grand général ! — Sur ce pied-là, dit la comtesse, nous en devons avoir bon nombre ; que d'exagération ! — Vraiment , reprit-il , j'ai tort; non-seulement la moitié, mais tous sont d'étoffe à faire des héros, et la fortune manque à plusieurs, le mérite à aucun.— J'entends : selon vous , on s'élève toujours par la fortune , jamais par le mérite. — Franchement, dit-il, le mérite a fort peu de part à tout cela. Un homme naît grand , ou on le fait grand , sans que Ife mérite s'en mêle. David n'est pas né peintre, et personne ne l'a fait peintre; il s'est fait lui-même ce qu'il est : à cela il y peut avoir du mérite. En un mot, on est général sitôt qu'on a une armée; on a une armée dès qu'on est llls de Philippe, ou gendre de Pompée, ou ami de Sylla, et on gagne des batailles. Est-on peintre dès qu'on a une toile et des couleurs, et peut-on faire un tableau.^ N'y va-t-il que d'être parent de David ou de Canova , pour tenir un rang dans les arts ? — l\lais aussi , dit-elle , est-ce tout d'avoir une armée? — Si ce n'est pas tout , c'est beaucoup ; c;jr après cela il n'y a plus qu'une bataille à gagner, et la fortune se charge encore de celte partie là ; mais pour qu'un honnne soit peintre , il y faut plus de façon ; cela ne se donne par en dot ni ne se lègue par succession. Jamais le pinceau du Titien ne fut un héritage ; Raphaël ne dut rien au bon plaisir de Michel-Ange ; il eiU servi de peu à Lysippe d'épouser la sœur de Scopas ou la tille*de Praxitèle. Pour parvenir au comble de la gloire de son art, ni alliance» ni parenté, ni naissance, ni faveur ue le pouvaient dispenser d'un seul des degrés nécessaires de ce pénible apprentissage; el,