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CHEZ LA COMTESSE DALBANY

palissant sur le modèle, encore eût-il perdu ses veilles comms tant d'autres, si le ciel ne l'eût doué d'une âme capable de sentir les beautés naturelles; car il faut tout cela : une exquise sensibilité et un travail opiniâtre , un enthousianie de génie et une patience à l'épreuve des difficultés, une conception vive et prompte et une lente méditation, tout ce que peut joindre l'étude à une heureuse nature, assemblage plus rare que la fortune et les commandements ; et- voilà pourquoi si peu d'hommes excellent dans les arts , tandis qu'il y a un grand général partout où l'on se bat. — C'est là que vous en revenez toujours, dit la comtesse.— Et notez bien , poursuivit-il , remarquez encore ceci , de grâce. Ce général n'a qu'un adversaire; celui-là , vaincu par adresse , par ruse , par force ou par hasard, lui livre le prix. Tous ses compagnons sont ses instruments, agissent par lui et pour lui, confondent leur gloire dans la sienne. ^lais, pour un artiste, autant de camarades, autant de rivaux qu'il doit combattre tous ensemble et séparément, à armes égales, sans fraude, sans supercherie, et s'il sort vainqueur de cette lutte, il n'a encore rien fait ; on lui oppose les anciens , toujours présents et vivants dans leurs ouvrages, pour lui disputer la palme avec tout l'avantage que donne une gloire établie. Car enfin , une bataille ne se rapproche point d'une bataille. Les victoires passées ne font nul tort à celles d'aujourd'hui; au contraire, la dernière efface toujours toutes les autres : Pharsale faitoublier Arbelles, et au jour de Cerisoles on ne se souvient plus de Marignan. Mais, que Canova envoie une figure à Paris, elle y trouve l'Apollon, le Laocoon , le Gladiateur. Sa besogne est mise à coté de celle d'Agathias, mort il y a deux mille ans; et chacun peut, d'un coup d'œil, juger qui des deux mieux a fait. Non-seulement ses contemporains , mais tous les siècles passés lui disputent le triomphe. — En vérité, dit la comtesse, je ne sais pas s'il impose; mais il parle sur la chose comme s'il avait raison. Qu'en pensez-vous? me dit-elle. — Moi? Madame, je vois que le monde «st bien sot d'honorer tous ces gens qui gagnent des batailles et soumettent des provinces , et de ne pas voir que la gloire, l'estime, l'admiration publique appartiennent de droit aux peintres et au-x poètes. Voilà de beaux héros , vraiment, que ces César et ces Alexandre , pour être ainsi célébrés et divinisés ;

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parlez-moi d'un homme qui fait des tableaux de chevalet ou des rimes redoublées. Quel tort on vous fait là , messieurs ! Cela crie vengeance! — Ne vous fâchez pas, me dit-il; tout va mieux que vous ne pensez, et les artistes ni les poètes n'ont pas tant à se plaindre de l'injustice des hommes; car, travaillant pourJa gloire , ils en ont de reste, et sont mieux partagés à cet égard que les conquérants. — Comment? m'écriai-je , surpris d'une pareille assertion. — Oui, vous et bien d'autres, dit-il, vous prenez le bruit pour de la gloire. — Oh ! nous savons faire celte distinction. — Mon Dieu , non , vous ne la faites point. Vous croyez (quand je dis vous, c'est la plupart des gens) qu'un homme dont on parle beaucoup a beaucoup de gloire. — Selon, dis-je, comme on en parle. — Et ce fut là , continua-il , la dispute de Boileau et du prince de Conti. Vous savez ce trait ? — Non, je pense. — Boileau était dans le carrosse du prince de Conti , et on parlait de cela justement, de la gloire des lettres et des arts , que le prince rabaissait fort , faisant cas seulement de celle qui s'acquiert par les armes. Chacun , comme vous croyez bien, fut de l'avis de Son Altesse. Boileau seul, peu courtisan , soutint et par vives raisons prétendit prouver que la gloire d'Homère égalait celle d'Alexandre. Là-dessus un homme passant, le prince l'appelle , et lui demande : Mon ami , ditesmoi qui était Alexandre? — Un grand capitaine, Monseigneur.

— Kt Homère , qui était-il ?— Ma foi. Monseigneur, je ne sais.

— On se moqua du pauvre Boileau. Vous voyez que le prince prenait pour de la gloire le bruit des conquêtes d'Alexandre, et triomphait de ce que cet homme en avait ouï quelque chose , n'ayant de sa vie entendu le nom du poète. — Mais, Monseigneur, demandez-lui qui est le bourreau de Paris , il vous le nommera sur-le-champ; et qui est le premier prédicateur delà cour , il ne saura que vous répondre. Est-ce que le bourreau a plus de gloire, et préféreriez-vous sa renommée à celle du révérend père Bourdaloue? Voilà ce que put dire Boileau. Il avait trop de sens pourjuger autrement de ces choses-là. Il se coimaissait en gloire, non pas seulement en poésie , et il faisait , lui , peu de cas de celle d'Alexandre. Il le traitait de fou, d'enragé : vous rappelez-vous ces vers? Qui, frai fiant après soi les horreurs de ta g^uerre, —oui, oui , de sa vaste folie... — C'est cela , '^remplit

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toute la terre. INInis s'i! parle de Racine : Eh qui , voyant un

jour ; comment est-ce qu'il dit? ne bénira (Vabord le siècle

fortuné Ah! il était poëte.— D'accord. — f ous êtesorjècre^

nio7isieurJosse ? — M3iïs les âges suivants ont trop bien couOrmé ce jugement de Boileau pour que l'on en puisse appeler; et sa prédiction s'accomplit chaquejour sur nos théâtres, où tout Paris applaudit les pièces de Racine. Chaque jour on bénit le siècle qui vit naître ces pompeuses merveilles. Le siècle qui vit les carnages d'Arbelles et d'Issus, s'avisa-t-on jamais d'en bénir la mémoire? Et regrette-t-on qu'Alexandre n'ait pas vécu plus longtemps pour donner d'autres batailles, comme ou pleure que Racine ait refusé à la scène de nouveaux chefs-d'œuvre après Athalie? Eu un mot , qu'est-ce que la gloire? — La gloire ? dis-je : pour en trouver la juste définition , il y faudrait penser un peu. — Oh ! dit la comtesse, la voici toute trouvée , la définition ; et elle prit un livre près d'elle, et tournant quelques feuillets : c'est du Montaigne , nous dit-elle; et elle lut : La gloire est C approbation que le monde fait des actions que nous mettons en évidence. Et Fabre là-dessus : — Eh bien! est-ce cela?. Vous paraît-elle exacte cette définition? Et comme je fis signe que je m'en contentais : — Voyons donc à présent, dit-il, qu'approuve davantage le monde, la guerre ou la poésie? — On approuve l'une et l'autre en son temps — Mais, répliqua-t-il , en tout tenips on approuve les vers, pourvu qu'ils soient bien faits, comme ceux de Racine ou de Boileau ; qu'en dites-vous?— Sans doute. — Et les peintures comme celles de Raphaël, les statues telles que l'Apollon, ne sont-ce pas là des choses qu'on approuve toujours? —Belle demande. — Et partout? — J'en demeurai d'accord. - La guerre, poursuivit-il, bien faite, comme la faisaient Alexandre et César, l'approuve-t-on toujours?— Je ne répondis pas d'abord.— Que vous en semble?— Eh, mais! lui dis-je, c'est selon.— Selon quoi? — Selon qu'elle est ou juste ou injuste, et encore selon l'intérêt que chacun y peut avoir. —Vous dites bien , me répon- j dit-il; car, par exemple, ceux qu'elle ruine, et le nombre en ' est infini, ne l'api)rouvent nullement. Les orphelins, les veuves, ' les parents à qui elle arrache un fils en âge de payer les soins pa- 1 ternels; enfin les pères, les mères, les femmes, les enfants, ; voilà, connne vous voyez, une bonne partie du monde, sans'

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parler des marchands, laboureurs, artisans, qui n'approuvent point la guerre, quelque bien qu'on la fosse. Aussi, à dire vrai, les connaisseurs sont rares. Tandis qu'il y aura peut-être quelques tacticiens qui s'écrieront , à la lecture d'une relation : Oh ! la belle bataille! le beau siège ! tout le reste du genre humain , noyé dans les pleurs , chargera d'exécration l'auteur de la bataille ou du siège. Voilà l'approbation qu'on donne à la plus belle guerre.

« Avec tout cela, dis-je, il y a des guerres justes; vous ne le nierez pas. —Quoi! dit-il, elles le sont toutes. II n'y en a point qui ne soit juste d'un côté et injuste de l'autre. — Eh bien ! la guerre juste , on l'iipprouve. — Vous ne m'entendez pas , ditil. Nous parlons de la gloire des guerriers. La gloire, en ce genre , c'est de tuer beaucoup. C'est cela qui fait le héros , à tort ou à droit, il n'importe; et celui qui perd la bataille n'est jamais qu'un misérable, eût-il toute la raison du monde. Le vainqueur seul est le grand homme, et le plus grand homme est celui qui tue davantage : car ce ne serait rien d'avoir tué quinze ou vingt mille hommes, par exemple. Avec cela on est à peine nommé dans l'histoire. Pour y faire quelque figure, il faut massacrer par millions. Or, ces boucheries-là, quelque belles, quelque admirables qu'elles soient, au dire de ceux qui s'y connaissent , le monde , pour user des termes de Montaigne , les approuve peu, généralement.

« Nous lui témoignâmes quelque doute que cela fOt vrai. Car on admire , disions-nous , beaucoup plus les conquérants que les rois bienfaisants ; et la comtesse ajouta qu'il n'y avait point d'homme qui n'aimât mieux être Alexandre que Titus. — Il se peut , et je le crois comme vous , répondit Fabre ; peut-être aussi admire-t-on plus un fameux brigand qu'un sage magistrat. Cependant on approuve le juge qui fait pendre le brigand. Lnfin vous et moi, me dit-il, nous approuvons plus Raphaël d'avoir bien peint la Madone et l'enfant Jésus , que César d'avoir égorgé trois millions d'hommes en sa vie; et le monde est, ce me semble, assez de notre avis. Il se fait tous les jours des massacres qui valent bien ceux de César ; mais le monde y prend peu de plaisir, et divinise des ouvrages bien au-dessous de ceux de Raphaël. Si les vœux de la terre y faisaient quelque chose .

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on verrait moins de Césars et plus de Raphaëls. En doutezvous? c'est qu'on approuve la besogne de ceux-ci , non de ceuxlà ; et pour en venir aux exemples, continua-t-il , Alexandre, dont nous parlions , c'est le coryphée des destructeurs de l'espèce humaine ; nul ne l'a surpassé dans cet art. Les guerres d'Alexandre en son temps, pensez-vous qu'on les approuvât? — Tout le monde, non. — Comment, tout le monde? Et de qui croyez-vous qu'elles fussent approuvées? Des Perses qu'il exterminait ? il n'y a pas d'apparence. Des Grecs qu'il massacrait à Thèbes ? Des Macédoniens à qui sa gloire coûtait leur sang, leurs enfants et le produit le plus net de leurs héritages ? Mais non; de ses compagnons peut-être, des chefs de son armée qui périssaient victimes de ses extravagances ou punis de les avoir blâmées? A celui qui lui conseillait de faireenlin la paix , vous savez ce qu'il répondit : Oui^ si fêtais Parménion, c'est-à-dire, si j'étais un homme; mais je suis un héros, il me faut du carnage; tout autre passe-temps est indigne de moi, et je veux m'y divertir tant que je trouverai des villes à saccager, des champs à ravager, des gens à égorger. Pensez , je vous prie , comme cette rage plut au général Parménion , qui eiU bien voulu jouir un peu de sa nouvelle fortune à Pella , et comme il goûta le projet de s'en aller subjuguer l'Inde et la Libye. Ce que Boileau appelle folie dans Alexandre , alors ou le nommait autrement , et personne, croyez- moi , n'approuvait ses fureurs , non pas même ceux qui en profitaient.

« Voyant qu'il s'arrêtait et nous regardait [)0ur connaître ce que nous pensions : Il y peut avoir, dis-je , à cela quelque chose de vrai. — Or, dites-moi , reprit-il , les poëmes de Racine, les tableaux du Poussin, ou du temps d'Alexandre les peintures d'Apelle, les sculptures de Lysippe , furent approuvées des Grecs, des Macédoniens, des Perses également. Étrangers, citoyens, alliés ou ennemis, tous d'un commun accord louèrent ces ouvrages et leurs auteurs. Si cela n'est écrit, il est probable au moins. Eh? — .Te n'en fais nul doute. — L'approbation du monde , ou la gloire, selon Montaigne, était donc pour ceux-ci et non pour Alexandre. Que vous en semble? — Mais vraiment.... — Et eux, des millions de bras ne s'armèrent point pour les aider à se faire u\\ nom. Point de gens à cheval , point

de phalanges à leur commandement : seuls , sans bouleverser FEurope et l'Asie, sans piques ni épées , ils ont forcé le monde à les admirer. Encore , ajouta-t-il , ceux-là dont la renommée coûte si cher- au genre humain, que laissent-ils après eux? un bruit, un souvenir mêlé avec celui de désastres fameux; mais rien qui soit proprement d'eux; nul monument, nulle œuvre de leur intelligence qui les représente aux hommes. Par les arts seuls qu'ils ignorent ils vivent dans la mémoire, et leur gloire, toujours indépendante du labeur d' autrui , périt, si quelqu'un ne prend soin de la conserver.

« — Ah ! lui dis-je , celle de César se passe très-bien d'un pareil service, et personne, je crois, n'a mieux su se recommander soi-même à la postérité. — Il est vrai, certes, et c'est là ce qui le distingue du vulgaire des conquérants. Aussi , était-il autre chose qu'im donneur de batailles. IMais vous m'avouerez que sa tactique ne brillerait guère maintenant sans sa rhétorique , et que celle-ci fait bien valoir l'autre. Car enfin qu'est-ce qu'une gloire dont aucun titre ne subsiste ? Qu'est-ce qu'un nom tout seul dans la postérité ? Ceux-là vraiment ne meurent point dont la pensée vit après eux. Alexandre fut grand guerrier; on ledit ; je le veux croire; mais Homère est grand poète ; je le vois , j'en juge moi-même, et si je l'admire, c'est avec pleine connaissance, non sur la foi des traditions. Raphaël respire encore et parle dans ses tableaux. La Fontaine m'est mieux connu que si, lui vivant, je le voyais sans lire ce qu'il a écrit. On peut dire même que ces hommes-là gagnent à mourir , et que leur àme , qu'ils ont mise tout entière dans leurs ouvrages , y paraît plus noble et plus pure, dégagée de ce qu'ils tenaient de l'humanité. Mais vos guerriers, leurs équipages, leur suite, leurs tambours, leurs trompettes font tout leur être , et , perdant cela , qu'ils vivent ou meurent, les voilà néant.

« Sur ce pied -là , dit la comtesse , Trissotin avait raison , qui n'aurait pas voulu changer sa renommée contre tous les honneurs (Tun général d'armée. — Trissotin, je ne sais, dit Fabre; mais à votre avis, Madame, tous les honneurs que l'on rendait par ordre du roi à messieurs les maréchaux valaient-ils un peu seulement de cette gloire que Corneille ne fierait qu'a lui même? Et Molière, (pii parle ainsi, aurait-il changé la sienne

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