‹ uvresChapitre 64 sur 137 · FRAGMENTS DUNE TRADUCTION D HERODOTE · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DUNE TRADUCTION D HERODOTE

parlait français que pour demander à boire; on écrivait le latin que lisaient, étudiaient savants et beaux esprits , tout ce qu'il y avait de gens tant soit peu clercs ; et caméra compotorum paraissait bien plus beau que la chambre des comptes. Cette manie dura , et même n'a point passé-; des inscriptions nous disent, en mots de Cicéron, qu'ici est le marché Neuf ou bien la place aux Veaux. Que pouvait faire un pauvre auteur employant l'idiome vulgaire? Poètes , romanciers, prosateurs, se trouvaient dans le cas de ceux qui maintenant voudraient écrire le picard et le bas breton. En Italie, Pétrarque eut honte de ses divins tercets, parce qu'ils étaient italiens; et depuis nereprochat-on pas à Machiavel d'avoir écrit l'histoire autrement qu'en latin, faute que ne fit pas le président de ïhou? Partout la langue morte tuait la langue vivante. Lorsque enfin on s'avisa, fort tard, d'écrire pour le public, et non plus seulement pour les doctes, le latin domina encore dans ces compositions, qui ainsi n'eurent jamais le caractère simple des premiers ouvrages grecdictés parla nature.

La littérature grecque est la seule, en effet, qui ne soit pas née d'une autre , mais produite par l'instinct et le sentiment du beau chez un peuple poëte. Homère, avec raison, se dit inspiré des dieux , tenant son art des dieux , dit-il, sans être enseigné d'aucun homme. Il n'a point eu d'anciens, fut lui-même son maître, ne passa point dix ans dans le fond d'un collège à re< . voir le fouet, pour apprendre quelques mots qu'il eût pu, du lui , savoir mieux en cinq ou six mois; il chante ce qu'il a vu non pas ce qu'il a lu , et il nous le faut lire , non pour l'imiter , mais pour apprendre de lui à lire dans la nature , aujourd'hui lettre close à nous, qui ne voyons que des habits, des usages ; l'étude de l'antique ramène les arts au simple, hors duquel !"»•"» de sublime.

Hérodote et Homère nous représentent l'homme sort.ip.i tie l'état sauvage , non encore façonné par les lois compliquées des sociétés modernes , l'homme grec, c'est-à-dire, le plus heureusement doué à tous égards : pour la beauU* , qu'on le demande aux statuaires, elle est née en ce pays-là ; Pesprit , il n'y a point de sots en Grèce, a dit quelqu'un qui n'aimait pas les Grecs et ne les llattait point. Aussi , tout art vient d'eux, toute scieur,

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sans eux, nous ne saurions pas même nous bâtir des demeures, ni mesurer nos champs ; nous ne saurions pas vivre. Gloire , amour du pays, vertus des grandes âmes, où parurent- elles mieux que dans ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font encore? Ce sont les commencements d'une telle nation que nous moiitrent ces deux auteurs.

Le sujet leurestcommun, la guerre de l'Europe contre l'Asie; ) jamais il n'y en eut de plus grand ni qui nous touchât davantage. ^ 11 y allait pour nous de la civilisation , d'être policé^ ou barbares, f et la querelle était celle du monde entier, pour qui le germe de tout bien se trouvait dans Athènes. L'ancienne, l'éternelle querelle se débattait à Salamine, et si la Grèce eût succombé, c'en était fait; non que je pense que le progrès du genre humain, dans la perfection de son être, pût dépendre d'une bataille ni même d'aucun événement ; mais comme il fut arrêté depuis par la férocité romaine et d'autres influences qui faillirent à perdre la civilisation , elle eût péri pour un long temps à Salamine , dès sa naissance, par le triomphe du barbare.

Ils écrivirent, non dans le patois esclave, comme nos Froissard , nos Joinville, mais dans la langue belle alors , c'est-à-dire ancienne ; car en la déliant du rhythme poétique , ils lui conservèrent les formes de la poésie , les expressions et les mots hors du dialecte commun , témoin le passage même d'Hécatée : Fxataius Milêsios ôde mutheitai, qui en italien (car cette langue a aussi sa phrase et ses mots pour la poésie) se traduirait bien, ce me semble, Ecateo Melesio cosi favella , au lieu de la façon vulgaire cosi dice Ecateo , outô legei Ecataios o Milêsios. La différence paraît d'abord. Au grec , il ne manque, pour un vers , que le mètre seul et le rhythme, qui même revint dans la prose après Hécatée ; mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Le dialecte poétique, chez les Grecs, était le vieux grec; en Italie, c'est le vieux toscan, qu'on retrouve dans le contado de Siène et du val d'Arno. 11 ne faut pas croire qu'Hérodote ait écrit la langue de son temps commune en lonie, ce que ne fit pas Homère même, ni Orphée , ni Linus , ni de plus anciens , s'il y en eut ; car le | premier qui composa , mit dans son style des archaïsmes. Cet ionien si suave n'est autre chose que le vieux attique, auquel il mêle, comme avaient fait tous ses devanciers prosateurs, le plus

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qu'il peut des phrases d'Homère et d'Hésiode. La Fontaine chez nous, empruntant les expressions de Marot, de Rabelais fait ce qu'ont fait les anciens Grecs, et aussi est plus grec cent fois que ceux qui traduisaient du grec. De même Pascal , soit dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de Platon, quant au style, qu'aucun traducteur de Platon.

Que ces conteurs des premiers â^es de la Grèce aient conservé la langue poétique dans leur prose, on n'en saurait douter après le témoignage des critiques anciens , et d'Hérodote, qu'il suffit d'ouvrir seulement pour s'en convaincre. Or, la langue poétique partout, si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins. Malherbe, homme de cour, disait: J'apprends tout mon français à la place Maubert ; et Platon , poète s'il en fût, Platon, quin* aimait pas le peuple , l'appelle sou maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou de Peretola, il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dans Pétrarque, tandis qu'un cavalier de San-Stefano parle l'italien fraucisé {infrancesato, comme'ûs disent) des antichambres de Piti. Ariane ^ ma sœur , de quel amour blessée^ n'est point une phrase de marquis ; mais nos laboureurs chantent : fcru de ton amour , je ne dors nuit ni jour. C'est la même expression. L'autre qui dit de Jeanne -

Sentant son cœur faillir, elle baissa la télc, Et se prit à pleurer ».

n'a point trouvé cela , certes , dans les salons ; il s'exprime en poète : pouvait-il mieux ? jamais , ni avec plus de grâce, de douceur, d'harmonie. C'est la langue poétique, antique: et mes voisins allant vendre un Ane à la foire de Choussé , ne causent pas autrement, n'emploient point d'autres mots. Il continue df même, c'est-à-dire très-bien, qui t'inspira y jeune et faible b( gère.... et non pas, qui vous conseilla , mademoiselle, de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais.' Le ton, le style du beau monde , sont ce qu'il y a de moins poétique dans le monde. IMadame Dacier commençant : Déesse, chantez, je devine ce que doit être tout le reste. Homère a dit grossièremeui

Cliunte, déesse y le (•'>•"• -

' CaMiiiir Uclavigne.

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Par tout ceci , on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique , langue de cour, cérémonieuse , roide , apprêtée , pauvre d'ailleurs , mutilée par le bel usage, c'est étrangement s'abuser; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche , comme celle de la Fontaine. Ce n'est pas trop assurément de tout notre français pour rendre le grec d'Hérodote, d'un auteur que rien n'a gêné, qui, ne connaissant ni ton, ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom , fait de son mieux pour qu'on l'entende, se reprenant , se répétant de peur de n'être pas compris ; et faute d'avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours trèsbien le substantif et l'adjectif. Un abbé d'Olivet, un homme d'académie ou prétendant à l'être, ne se peut charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans l'idiome des dédicaces , des éloges , des compliments.

C'est pourtant ce qu'ont essayé de fort honnêtes gens d'ailleurs , qui sans doute n'ont point connu le caractère de cet auteur, ou peut-être ont cru l'honorer en lui prêtant un tel langage, et nous le présentant sous les livrées de la cour, en habit habillé : au moins est-il sûr qu'aucun d'eux n'a même pensé à lui laisser un peu de sa façon simple , grecque et antique. Saisissant , comme ils peuvent, le sens qu'il a eu dessein d'exprimer, ils le rendent à leur manière, toujours parfaitement polie et d'une décence admirable. Figurez-vous un truchement qui , parlant au sénat de Rome pour le paysan du Danube, au lieu de ce début ,

Romains , et vous, Sénat, assis pour tn'écouter ,

commencerait : Messieurs , puisque vous me faites l'honneur de vouloir bien entendre votre humble serviteur, j'aurai celui de vous dire.... Voilà exactement ce que font les interprètes d'Hérodote. La version de Larcher, pour ne parler que de celle qui est la plus connue, ne s'écarte jamais de cette civilité : on ne saurait dire que ce soit le laquais de madame de Sévigné, auquel elle compare les traducteurs d'alors, car celui-là rendait dans son langage bas le style de la cour, tandis que Larcher, au contraire, met en style de cour ce qu'a dit l'homme d'Halicarnasse. Hérodote, dans Larcher, ne parle que de princes, de princesses, de seigneurs et de gens de qualité ; ces princes montent sur le trône,

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s'emparent de. la couronne, ont une cour, des ministres et de grands officiers, faisant , comme on peut croire, le bonheur des sujets, pendant que les princesses, les dames de la cour, accordent leurs faveurs à ces jeunes seigneurs. Or est-il qu'Hérodote ne se douta jamais de ce que nous appelons prince , trône et couronne, ni de ce qu'à 1' A.cadémie on nomme faveurs des dames et bonheur des sujets. Chez lui les dames, les princesses mènent boire leurs vaches, ou celles du roi leur père, à la fontaine voisine, trouvent là des jeunes gens, et font quelque sottise, toujours exprimée dans l'auteur avee le mot propre : on est esclave ou libre, mais on n'est point sujet dans Hérodote. Cependant, en si bonne et noble compagnie, Larcher a fort souvent des termes qui sentent un peu l'antichambre de madame de Sévigné , comme quand il dit, par exemple : Ces seigneurs mangeaient du mouton ; il prend cela dans la chanson de monsieur Jourdain. Le grand roi bouchant les derrières aux Grecs à Salamine, est encore une de ses phrases ; et il en a bien d'autres peu séantes à un homme comme son Hérodote, qui parle congrdment, et surtout noblement ; il ne nommera pas le boulanger de Crésus , le palefrenier de Cyrus , le chaudronnier Macistos ; il dit grand panetier, écuyer, armurier, avertissant eu note que cela est plus noble.

^( \ Cette rage d'ennoblir, ce jargon, ce ton de cour, infectant le

f.^ théâtre et Ta littérature sous Louis XIV et depuis, gâtèrent d'ex-

/' cellents esprits, et sont encore cause qu'on se moque de nous

*' ^ avec juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient

, vtït^^- dans nos tragédies le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille, qui lui demande raison, aux yeux de tous les Grecs; et le seigneur Oreste brdiant de tant de feux pour madame sa cousine. I l/imitation de la cour est la peste du goOt aussi bien que des I mœurs. Un langage si poli , adopté par tous ceux qui chez nous se sont mêlés de traduire les anciens, a fait qu'aucun ancien n'est traduit , à vrai dire , et qu'on n'a presque point de versions qui gardent quelques traits du texte orginal. Une copie de l'antique, en quelque genre que ce soit , est peut-être encore à faire. La chose passe pour difficile , à tel point que plusieurs la tiennent impossible. Il y a des gens persuadés (juc le style ne se trnfînir pas, ni ne se copie d'un tableau. Ce que j'en puis <li

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