‹ uvresChapitre 72 sur 137 · LIVRE II. 37 f · texte numérisé non relu

LIVRE II. 37 f

«. Philétas nous dit vrai : ce jeune garçonnet qu'il a vu en soiï a jardin , c'est lui-même qui jadis apparut à nos pères, et leur « dit en songe qu'ils nous envoyassent garder les bêtes aux « champs. Comment le pourra-t-on prendre? Il est petit, et s'en- « fuira : de lui échapper n'est possible , car il a des ailes et nous « atteindra. Faut-il avoir recours aux Nymphes? Pan n'aida de « rien Philétas quand il aimait Amaryllide. Essayons les remè- « des qu'il a dits, baiser, accoler, coucher nue à nu. Vrai est « qu'il fait froid ; mais nous l'endurerons. >» Ainsi leur était la nuit une seconde école , en laquelle ils recordaient les enseignements de Philétas.

Le lendemain, au point du jour, ils menèrent leurs bêtes aux champs, s'entre -baisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent, ce qu'ils n'avaient oncques fait encore, et, croisant leurs bras, s'accolèrent; mais le dernierremède....ils n'osaient se dépouiller et coucher nus. Aussi eiît-ce été trop hardiment fait , non pas seulement à jeune bergère telle qu'était Chloé , mais même à lui chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avaient fait, et regretter ce qu'ils avaient omis à faire, disant ainsi en eux-mêmes : « Nous nous sommes baisés, « et de rien ne nous a servi ; nous nous sommes l'un l'autre ac- « colés , et rien ne nous en est amendé. Il faut donc dire que « coucher ensemble est le vrai remède d'amour ; il le faut donc « essayer aussi. Car pour sûr il y doit avoir quelque chose plus « qu'au baiser. »

Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu'on peut croire, furent d'amour et de baisers; et ce qu'ils n'avaient point fait le jour, ils le faisaient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc, ils se levèrent plus épris encore que devant; et chassant avec le sifflet leurs bêtes aux champs, leur tardait qu'ils ne se trouvassent pour répéter leurs baisers, et, de si loin qu'ils se virent, coururent en souriant l'un vers l'autre, puis s'entre-baisèrent , puis s'entre-accolèrent ; mais le troisième point ne pouvait venir; car Daphnis n'osait en parler, ni ne voulait Chloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisît à ce faire en cette manière.

Ils étaient sous le chêne assis l'un près de l'aufre , et ayant

goûté du plaisir de baiser, ne se pouvaient soiDer de cette volupté. L'embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré; et en ce point, comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort , Clîloé , sans y penser, se coucha sur un côté , et Daphnis , en suivant la bouche de Cliloé pour ne perdre l'aise du baiser, se laissa de même tomber sur le côté ; et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, longtemps demeurèrent couchés de la sorte , se tenant bras à bras aussi étroitemei ( comme s'ils eussent été liés ensemble , sans y chercher rien du vantage : mais pensant que ce fiit le dernier point de jouissance amoureuse , consumèrent en ces vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva; et lors , en maudissant là nuit , ils se séparèrent , et ramenèrent leurs troupeaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n'eût été un tel tumulte qui survint en la contrée.

Des jeunes gens riches de Méthymne voulant passer joyeusement le temps des vendanges, et s'aller ébattre quelque peu au loin , tirèrent un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame, et s'en vinrent dans les parages du territoire de Mitylène , pource qu'il y a partout bons abris pour se retirer , belle plage pour se baigner, et est bordée de beaux édifices , avec jardins , parcs et l)ois, que les uns nature a produits, les autres b main de l'homme. En voyageant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là, où désir leur en prenait, ils ne faisaient mal quelconque ni déplaisir à personne, mais s'ébattaient entre eux à divers passe- temps. Tantôt, avec des hameçons attachés d'un brin de iil au bout de quelque long roseau , ils péchaient, de dessus uu écueil jeté fort avant en la mer, des poissons qui hantent autour des rochers; tantôt prenaient avec leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyaient des vignes, pour le bruit des vendangeurs;, ou bien ils tendaient aux oiseaux , trouvant temps et lieu favorables , et avec des lacs courants prenaient des oies sauvages, des halbrans, des outardes, et autre tel gibier de plaine dont ils avaient, outre le plaisir, de quoi fournir à leurs repas. S'il leur fallait quelque chose plus, ils l'achetaient au prochain village , payant le prix et au delà. Il ne leur fallait que le p.iin et le vin , et le logis aussi ; car ils ne trouvaient pas qu'il fût sûr, étant la saison de l'automne, de coucher en mer; et, à cette c<iuse,

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