‹ uvresChapitre 71 sur 137 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

et, au lieu du bruit et de^ cris de ces vendangeurs, entendre le son de la flûte ou le bêlement des troupeaux.

En peu de jours tout fut achevé , le raisin cueilli , la vendange foulée , le vin dans les jarres , si qu'il ne fut plus besoin d'en empêcher tant de gens ; au moyen de quoi ils recommencèrent à mener leurs bêtes aux champs comme devant; et portant aux Nymphes des grappes pendantes encore au sarment pour prémices de la vendange, les vinrent en grande joie honorer et saluer, de quoi faire ils n'avaient par le passé jamais été paresseux. Car, et le matin, dès que leurs troupeaux commençaient à paître , ils les venaient d'abord saluer, et le soir, retournant de pâture, les allaient derechef adorer ; et jamais n'y allaient qu'ils ne leur portassent quelque offrande , tantôt des fleurs , tantôt des fruits , une fois de la ramée verte , et une autre fois quelque libation de lait; dont, puis après, ils reçurent des déesses bien ample récompense. Mais pour lors ils folâtraient comme deux jeunes levrons; ils sautaient, ils flûtaient ensemble, ils chantaient , luttaient bras à bras l'un contre l'autre , à l'envi de leurs béliers et boucquiiis.

Et ainsi comme ils s'ébattaient , survint un vieillard portant grosse cape de poil de chèvre, des sabots en ses pieds, panetière à son col , vieille aussi la panetière. Se séant auprès d'eux, il se prit à leur dire ; « Le bonhomme Philétas, enfants, c'est « moi , qui jadis ai chanté maintes chansons à ces Nymphes , « maintes fois ai joué de la flûte à ce dieu Pan que voici ; grand « troupeau de bœufs gouvernais avec la seule musique , et m'en « viens vers vous à cette heure , vous déclarer ce que j'ai vu et « annoncer ce que j'ai ouï.

« Un jardin est à moi , ouvrage de mes mains , que j'ai planté « moi-même , aflié , accoutré depuis le temps que , pour ma vieil- « lesse, je ne mène plus les bêtes aux champs. Toujours y a « dans ce jardin tout ce qu'on y saurait souhaiter selon la sai- « son : au printemps , des roses , des lis , des violettes simples « et doubles ; en été, du pavot, des poires, des pommes de plusieurs « espèces ; maintenant qu'il est automne , du raisin, des figues, « des grenades, des myrtes verts; et y viennent chaque matin a à grandes volées toutes sortes d'oiseaux , les uns pour y trouver « à renaître , les autres pour y chanter ; car il est à couvert d'om-

368 LES PASTORALES DE LO^GlJS.

'< brage, arrosé de trois fontaines, et si épais planté d'arbres, " que qui olerait la muraille qui le clôt, on dirait à le voir que « ce serait un bois.

« Aujourd'hui, environ midi, j'y ai vu un jeune garçonnet « sous mes myrtes et grenadiers, qui tenait en ses mains des «' grenades et des grains de myrte , blanc comme lait , rouge « comme feu , poli et net comme ne venant que d'être lavé. Il « était nu, il était seul , et sejouait à cueillir de mes fruits comme « si le verger eût été sien. Si m'en suis couru pour le tenir, « crainte , comme il était frétillant et remuant , qu'il ne me rom- « pît quelque arbuste ; mais il m'est légèrement échappé des « mains, tantôt se coulant entre les rosiers, tantôt se cachant « sous les pavots , comme ferait un petit perdreau. J'ai autrefois « eu bien affaire à courir après quelques chevreaux de lait , et " souvent ai travaillé voulant attraper de jeunes veaux qui sau- « taient autour de leur mère; mais ceci est tout autre chose, et • n'est pas possible au monde de le prendre. Par quoi me trou- « vaut bientôt las, comme vieux et ancien que je suis, et m'ap- « puyant sur mou bâton , en prenant garde qu'il ne s'enfuît , je « lui ai demandé à qui il était de nos voisins , et à quelle occa- « sion il venait ainsi cueillir les fruits du jardin d'autrui. Il ne <i m'a rien répondu ; mais s'approchant de moi s'est pris à me « sourire fort délicatement, en me jetant des grains de myrte, « ce qui m'a , ne sais comment, amolli et attendri le cœur; de « sorte que je n'ai plus su me courroucer à lui. Si l'ai prié de « s'en venir à moi sans rien craindre, jurant par mes myrtes « que je le laisserais aller quand il voudrait, avec des pommes « et des grenades que je lui donnerais , et lui souffrirais prendre « des fruits de mes arbres , et cueillir de mes fleurs autant " comme il voudrait , pourvu qu'il me donnât un baiser seule- « ment.

« Et adonc se prenant à rire avec une chère gaie , et bonne et « gentille grâce , m'a jeté une voix si aimable et si douce , que ni n l'arondelle, ni le rossignol, ni le cygne, fdt-il aussi vieux comme « je suis, n'en saurait jeter de pareille, disant : Quant à moi, « Philétas, ce ne me serait point de peine de te baiser; c^ir X j'aime plus être baisé que tu ne désires, toi, retourner en ta « jeunesse : mais garde que ce que tu me demandes ne soit un

« don malséant et peu convenable à ton âge, pource que ta « vieillesse ne t'exemptera point de me vouloir poursuivre, quand » tu m'auras une fois baisé; et n'y a aigle ni faucon, ni autre « oiseau de proie , tant ait-il l'aile vite et légère , qui me pût at- « teindre. Je ne suis point enfant, combien que j'en aie ï'appa- « rence; mais suis plus ancien que Saturne, plus ancien même «■ que tout le temps. Je te connais dès lors qu'étant en la fleur a de ton âge , tu gardais en ce prochain pâtis un si beau et « gras troupeau de vaches , et étais près de toi , quand tu jouais « de la flûte sous ces hêtres, amoureux d'Amarylhde. Mais tu « ne me voyais pas , encore que je fusse avec ton amie, laquelle « je t'ai enfin donnée, et tu en as eu de beaux enfants, qui « maintenant sont bons laboureurs et bouviers ; et pour le préce sent je gouverne Daphnis et Chloé ; et après que je les ai le « matin mis ensemble , je m'en viens en ton verger, là où je « prends plaisir aux arbres et aux fleurs , et me lave en ces fonce taines ; qui est la cause que toutes les plantes et les fleurs de « ton jardin sont si belles à voir , pour ce que mon bain les ar- « rose. Regarde si tu verras pas une branche d'arbre rompue , « ton fruit aucunement abattu ou gâté , aucun pied d'herbe ou « de fleur foulé, ni jamais tes fontaines troublées; et te répute « bien heureux de ce que toi seul entre les hommes, dans ta « vieillesse , tu es encore bien voulu de cet enfant.

« Cela dit , il s'est enlevé sur les myrtes , ne plus ne moins i< que ferait un petit rossignol, et, sautelant de branche en brance che par entre les feuilles, est enfin monté jusques à la cime. « J'ai vu ses petites ailes , son petit arc et ses flèches en écharpe « sur ses épaules , puis ai été tout ébahi que je n'ai plus vu ni « ses flèches ni lui. Or, si je n'ai pour néant vécu tant d'aunées, « et diminué de sens en avançant d'âge, mes enfants, je vous « assure que vous êtes tous deux dévoués à l'Amour, et qu'A- « moura soin de vous. »

Ils furent aussi aises d'ouïr ce propos comme si on leur eût conté quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c'était d'Amour ; s'il était oiseau ou enfant , et quel pouvoir il avait. AdoncPhilétas se prit derechefà leur dire: « Amour est un >v dieu, mes enfants. 11 est jeune , beau , a des ailes ; pourquoi « il se plaît avec la jeunesse, cherche la beauté, et ravit les

« âmes , ayant plus de pouvoir que Jupiter même. Il règne sur « les astres, sur les éléments, gouverne le monde, et conduit u les autres dieux comme vous avec la houlette menez vos chè- « vres et brebis. Les fleurs sont ouvrage d'Amour; les plantes « et les arbres sont de sa facture ; c'est par lui que les rivières « coulent, et que les vents soufflent. J*ai vu les taureaux amou- « reux ; ils mugissaient ne plus ne moins que si le taon les eût « piqués ; j'ai vu le boucquin aimer sa chèvre, et il la suivait « partout. Moi-même j'ai été jeune, et j'aimais Amaryllide; mais a lors il ne me souvenait de manger ni de boire , ni ne prenais Cl aucun repos; mon ame souffrait, mon cœur palpitait, mon a corps tressaillait ; je pleurais , je criais comme qui m'eût battu : « je ne parlais non plus que si j'eusse été mort; je me jetais dans X les rivières comme si un feu m'eût brûlé; j'invoquais Pan , « qui fut aussi blessé de l'amour de Pitys; je remerciais Écho, « qui appelait Amaryllide après moi, et de dépit rompais ma « flûte de ce qu'elle savait bien mener mes vaches, et ne me « pouvait faire venir mon Amaryllide. Car il n'est remède, ni «■ breuvage quelconque, ni charme, nichant, ni paroles, qui « guérissent le mal d'amour, sinon le baiser, embrasser, court cher ensemble nue à nu. »

Philétas, après les avoir ainsi enseignés, se départit d'avec eux , emportant pour son loyer quelques fromages et un chevreau daguet, qu'ils lui donnèrent. Mais quand il s'en fut allé, eux , demeurés tout seuls, et ayant alors pour la première fois entendu le nom d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu'auparavant, et, retournés en leur maison, passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentaient en eux-mêmes avec les paroles (lu vieillard : « Les amants souffrent, nous souffrons; ils ne font « compte de boire ni de manger, aussi peu en faisons-nous ; «. ils ne peuvent dormir, ni nous clore la paupière; il leur est « avis qu'ils brûlent, nous avons le feu au dedans de nous; ils « désirent s'entrevoir, las! pour autre chose ne prions que le « jour revienne bientôt. C'est cela, sans point de doute, qu'on ap- '» pelle amour; tous deux sommes énamourés, et si ne le sa- « vions pas. Mais si c'est amour ce que nous sentons, je suis aimé. « Que me manque-t-il donc? et |K)urquoi sommes-nous ainsi « mal à notre aise? à quoi faire nous cntre-cherclions-nous ?

Page 1