‹ uvresChapitre 74 sur 137 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

« ou le serpolet? Leur bateau est péri en mer; qu'ils s'en prenez nent à la tourmente ; mes chèvres n'en sont pas cause. Voire « mais il y avait dedans tant de biens, des habits, de l'argent ! « Et qui serait si sot de croire qu'un bateau portant tout cela « n'eût pour l'attacher qu'une hart d'osier.? »

En disant ces paroles , il se prit à pleurer, et fit grande pitié à tous les assistants ; tellement que Philétas , qui devait donner sa sentence , jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n'avait point de tort, ni ses chèvres non plus ; et que la faute, si faute y avait, était aux vents et à la mer, desquels il n'était pas juge pour la leur faire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si bien dire que les Méthymniens s'en contentassent; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis , et le voulaient lier pour l'emmener, n'eût été que les paysans, de ce mutinés , se ruèrent en criant sur eux , comme une volée d'étourneaux , et leur ôtèrent des mains Daphnis , qui se défendait bien aussi , et à son tour les chargeait. Si qu'à grands coups de pierres et de bâtons ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre , qu'ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes , où elle lui lava le visage tout souillé du sang qui lui était coulé du nez; puis tirant de sa panetière un peu de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et, qui plus le conforta, lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.

Ainsi échappa Daphnis de ce danger : mais la chose n'en demeura pas là. Car ces jeunes gens de Méthymne, retournés chez eux à pied , au lieu qu'ils étaient venus en un beau bateau ; blessés et malmenés , au lieu qu'ils étaient partis gais et bien délibérés , firent assembler le conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de su()pliants, être vengés de l'outrage qu'ils avaient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de de peur que, s'ils eussent conté le fait comme il était allé, on ne se fût moqué d'eux de s'être ainsi laissé battre par des paysans , mais accusant hautement les Mityléniens de les avoir pillés , et pris leur bateau sans autre forme de procès , comme en guerre ouverte.

Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire , pour

autant mémemeiit qu'ils les voyaient blessés; et quant et quant estimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrape fait aux enfants des plus nobles maisons de leur ville, décernèrent sur-le-cbamp la guerre contre les Mityléniens , sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capitaine qu'il mît promptement en mer dix galères pour aller faire du pis qu'il pourrait en toute leur côte. Ils pensèrent que ce ne serait pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse Hotte à l'approche de l'hiver.

Le capitaine, dès le lendemain, eut dressé son équipage, et, usant pour moins d'embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs , alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étaient voisines de la mer, là où il prit force bétail , force grain , vin en quantité, pource qu'il n'y avait guère que vendanges étaient faites , et grand nombre de prisonniers , gens qui travaillaient à ces champs; et aussi s'en vint débarquer où gardaient leurs bétes Daphnis et Chloé, courut le pays, ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis , pour lors , n'était pas avec son troupeau ; il était dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha au creux d'un vieux chêne. Chloé, qui était demeurée avec les troupeaux , se^cuida sauver de vitesse , et se jeta comme en un asile dans l'antre des Nymphes, poursuivie jusqu'au lieu même, et là priait au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes; mais en vain. Car les gens de INIéthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images de Nymphes, l'emmenèrent elle et ses bêtes . en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une brebis; et voyant qu'ils avaient déjà plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin , ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route de leurs maisons, craignant l'hiver et les ennemis.

Ainsi s'en allaient les IVléthymniens à force de rames , faisant peu de chemin; car le temps fut si calme, qu'il ne tirait ni vent ni haleine quelconque; et Daphnis, sorti de son creux, après que tout ce bruit fut passé , s'en vint dans la plaine où leurs bêles avaient coutume de pâturer; et n'y voyant plus ni se^ chè\Tes , ni les brebis, ni Chloé, mais seulement les champs tout seuls, et

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