‹ uvresChapitre 75 sur 137 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

'.a flûte de laquelle Chloé se soûlait ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer; et , en soupirant amèrement , s'en courait tantôt sous le fouteau à l'ombre duquel ils avaient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir s'il la trouverait point, et tantôt dans l'antre des Nymphes , où il l'avait vue fuir ; et là , se jetant par terre devant leurs images, se complaignit à elles , disant qu'elles lui avaient bien failli au besoin. « Chloé, disait- « il , vient d'être arrachée de vos autels , et vous avez bien eu le « cœur de le voir et l'endurer! elle qui vous a fait tant de beaux « chapelets de fleurs! elle qui vous offrait toujours du premier « lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici « pendu ! Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, et « les ennemis m'ont maintenant ravi le troupeau entier, et ma « compagne bergère aussi. Mes chèvres , ils les tueront et écor- « cheront incontinent ; les brebis, ils en feront des sacrifices aux « dieux ; et Chloé demeurera en quelque ville loin de moi. Com- « ment oserai-je à cette heure m'en aller devers mon père et « ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour être désormais « misérable manœuvre? car il n'y a plus chez nous de bêtes que « je pusse garder. Mais non , je ne bougerai d'ici , attendant « la mort ou d'autres ennemis qui m'emmènent aussi. Hélas! « Chloé, es-tu en même peine que moi? te souvient-il de ces « champs? as-tu point de regret aux Nymphes et à moi? ou si te « reconfortent nos brebis et nos chèvres prisonnières avec toi?» Comme il achevait ces paroles , le cœur gros de chagrin , de pleurs, le voilà pris d'un profond somme, et lui apparaissent les trois Nymphes, eu guise de belles et grandes femmes , deminues , les pieds sans chaussure , les cheveux épars , en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord , qu'elles avaient pitié de lui; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le n^confortant : « Ne te plains point de nous, Daphnis ; nous avons plus de « souci de Chloé que lu n'as toi-même. Nous en prîmes pitié dès « lors qu'elle venait de naître , et, abandonnée en cet antre , l'a- « vous fait élever et nourrir. Car, afin que tu le saches , rien n'a i< de commun Chloé avec Dryas et ses brebis, ni toi non plus « avecLamon. Et quant à ce qui est d'elle, nous y avons déjà « pourvu. Elle n'ira point prisonnière avec ses soldats à Mé- 0 thymne, ni ne sera partie de leur butin. Pan, qui est là sous

« ce pin, et que vous n'honorez jamais seulement de quelques « fleurettes, c'est lui que nous avons prié de vouloir secourir " Chloé, parce qu'il fréquente volontiers entre gens de guerre, " et lui-même a conduit des guerres, quittant le reposdes champs. « Il marche dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux de « Méthymne. Pourtant ne t'afflige point, mais te lève, et t'en va « consoler Lamon et Myrtale , qui sont jetés à terre comme toi , « croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. De- « main reviendra ta Chloé avec vos brebis et vos chèvres ; et si les « garderez encore et jouerez de la flûte ensemble. Au demeurant, « Amour aura soin de vous. »

Daphnis , ayant ouï et vu telles choses , s'éveilla soudain en sursaut ; et , pleurant autant de joie que de tristesse , adora les Nymphes, prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournait à sauveté, de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres ; et courant au pin sous lequel était le dieu Pan , représenté avec les pieds d'un bouc , deux cornes en la tête , qui d'une main tenait sa- flûte , et de l'autre arrêtait un boucquin , l'adora aussi , et le pria qu'il lui plût faire promptement revenir Chloé , lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc ; et jusqu'au soir environ le soleil couchant, à peine cessa -t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Chloé. Enfin , ramassant sa feuillée, il s'en retourna au logis , où il ota de graud émoi Lamon et M .rtale, et les remplit de liesse, puis mangea un petit, et s'en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni sans faire prière aux Nymphes qu'elles lui apparussent encore , et que le jour revînt bientôt , et avec le jour, selon leur promesse , Chloé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or, voici comme il en alla.

Le capitaine de Melhymne , ayant navigué à la rame environ cinq quarts de lieue , voulut un petit rafraîchir ses gens , las d'avoir couru le pays; et trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité présentait deux pointes en manière de croissant, abri aussi sûr qu'aucun port , il y jeta l'ancre sous une roche haute et droite, sans autrement aborder, afin que de la côte, à foute aventure, on ne lui pût faire nul déplaisir; et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Eux , ayant à bord foison de tous vivres, qu'ils avaient pillés, se mirent ;i manger, boire et faire fêle, comme on fait pour une victoire. Mais

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