LIVRE IIÏ
Lycenion le retint , et lui dit : « Il faut que tu saches encore « ceci, Daphnis : c'est que, comme j'étais déjà femme, tu ne « m'as point fait mal à ce coup ; car un autre homme , il y a déjà « quelque temps , m'enseigna ce'la que je te viens d'apprendre , et « en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Chloé , lorsqu'elle « luttera cette lutte avec toi, la première fois elle criera , elle « pleurera, et si saignera, comme qui l'aurait tuée : mais n'aie « point de peur, et quand elle voudra se prêter à toi , amène-la ici , « aGn que, si elle crie , personne ne l'entende, et si elle pleure, « personne ne la voie , et si elle saigne , qu'elle se puisse laver « en cette fontaine. Et te souvienne cependant que je t'ai fait « homme premier que Chloé. »
Après lui avoir donné ces avis , Lycenion s'en alla d'un autre côté du bois , faisant semblant de chercher encore son oison; et Daphnis alors, songeant à ce qu'elle lui avait dit, ne savait plus s'il oserait rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. Il ne voulait point la faire crier, car ce lui semblait acte d'ennemi; ni la faire pleurer, car c'eût été signe qu'elle eOt senti mal; ou la faire saigner, car, étant novice , il craignait ce sang, et pensait être impossible qu'il sortît du sang , sinon d'une blessure. Si s'en revint du bois , en résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés seulement ; et venu à l'endroit où elle était assise , faisant un chapelet de violettes , lui controuva qu'il avait arraché des serres mêmes de l'aigle Toison de Lycenion; puis , l'embrassant , la baisa comme Lycenion l'avait baisé durant le déduit , car cela seul lui pouvait-il , à son avis , faire sans danger ; et Chloé lui mit sur la tête le chapelet qu'elle avait fart , et en même temps lui baisait les cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes ; puis lui donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains , et souventefois lui prenait de la bouche un morceau, et le mangeait, elle, comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu'ils mangeaient ensemble, ayant moins de souci de manger que de s'entre-baiser, une barque de pêcheur parnt , qui voguait au long de la côte. 11 ne faisait vent quelconque , et était la mer fort calme, au moyen de quoi ils allaient à rames, et ramaient à la plus grande diligence qu'ils pouvaient , pour porter en quelque riche maison de la ville leur poisson tout frais péché ;
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et eeque tous mariniers ont accoutumé de faire pour alléger Ifur travail, ceux-ci le faisaient alors; c'est que l'un d'eux chantait une chanson marine, dont la cadence réglait le mouvement d( rames, et les autres, de même qu'en un chœur de musiqut . unissaient par intervalles leur voix à celle du chanteur. Or, tau qu'ils voguèrent en pleine mer, le sou, dans cette étendue, s. perdait, et la voix s'évanouissait en l'air; mais quand ils vinrent à passer la pointe d'un écueil et entrer en une baie profonde en forme de croissant , on ouït bien plus fort le bruit des rames , et bien plus distinctement le refrain de leur chanson; pource qii. le fond de la baie se terminait en un vallon creux, lequel recevaii' le son , comme le vent qui s'entoime dedans une flûte , rendait un retentissement qui représentait à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs à part, chose plaisante à ouïr. Car, comm. une voix venait d'abord de la mer, celle qui répondait de ten. résonnait d'autant plus tard, que plus tard avait comment l'autre.
Daphnis, qui savait que c'était de ce retentissement, ne regardait rien qu'en la mer, et prenait singuher plaisir à voir la barque voguer vite, comme volerait un oiseau, tâchant à retenir quelque chose de la chanson qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé n'ayant jamais ouï ce résonnement de la voix, qu'on appelle écho, tournait la tête tantôt du coté de la mer, lorsque les pêcheurs chantaient, tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondait. Eux passés, tout se tut en la mer et dans le vallon ; et Chloé demandait à Daphnis si derrière l'écueil y avait point une autre mer, une autre barque, et d'autres rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire, et plus doucemeiiî encore la baisa; puis, lui mettant sur la tète le chapelet de vid lettes, commença à lui conter la fable d'Kcho, lui demandant . pour loyer de lui faire ce beau conte , dix autres baisers. Si lui dit : «« Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes : les unes « sont Nymphes des bois , les autres des prés et des eaux , toutes " belles, toutes savantes en l'art de chanter ; et fille d'une dM' » fut jadis tcho , mortelle, pource qu'elle était née d'un \ n mortel ; belle , comme fille de belle mère. Klle fut ii '< les Nymphes et apprise par les Muses, qui lui m»'- « jouer de la flûte , à former des sons sur la lyre et sur la citliare ,