‹ uvresChapitre 85 sur 137 · LIVRE in · texte numérisé non relu

LIVRE in

« et lui enseignèrent toute sorte de chant; si qu'étant jà venue en « la fleur de son âge, elle chantait avec les Nymphes et ciian- « tait avec les Muses : mais elle fuyait les mâles , autant les dieux « que lerliommes, aimant la virginité. Pan se courrouça court tre elle , jaloux de ce qu elle chantait si bien , et dépité de ne "■ pouvoir jouir de sa beauté. Il rendit furieux les pâtres et « chevriers du pays , qui , comme loups ou chiens enragés , se « jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent chantant encore , « et çà et là dispersèrent ses membres pleins d'harmonie. Terre « les reçut en faveur des Nymphes, conserva son chant, retint « sa musique , et depuis , par le vouloir des Muses , imite les voix « et les sons, représente , comme faisait la pucelle de son vivant , « hommes, dieux, bétes, instruments, et Pan quand il joue « de la flûte; lequel, entendant contrefaire son jeu , saute et « court par les montagnes , non pour autre envie , mais cherchant « où est recoller qui se cache et répète son jeu , sans qu'il le voie « ni connaisse. »

Daphnis ayant fait ce conte, Chloé le baisa , non-seulement dix fois, comme il avait demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en faut, tout ce qu'il avait dit, comme pour témoigner qu'il n'avait point menti.

La chaleur allait tous les jours de plus en plus augmentant , parce que le printemps finissait et l'été commençait ; et aussi avaient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été. Daphnis nageait dans les rivières , Chloé se baignait dans les fontaines ; il jouait de la flûte à l'envi des pins que les vents faisaient résonner; elle chantait à l'encontre des rossignols à qui mieux mieux. Ensemble ils chassaient aux cigales , prenaient des sauterelles, cueillaient les fleurs, croulaient les arbres, mangeaient les fruits ; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau de chèvre , nue à nu ; et lors eût Chloé facilement été faite femme , si Daphnis n'eût craint de lui faire sang ; de quoi il avait si belle peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi , souvent il empêchait Chloé de se dépouiller toute nue , tellement qu'elle-même s'en étonnait ; mais elle avait honte de lui en demander la cause.

Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux auteur de Chloé pour l'avoir en mariage; et venait-on de tous p. I,. couRiF.n. -n

i08 LES FASTORA.LES DE LONOUS.

côtés la demandera Dryas. Aucuns lui portaient des présents, et tous lui faisaient de grandes promesses; tellement que Napé, mue d'avarice, lui conseillait de la marier, et ne tenir point plus longtemps une Mlle si grande en sa maison; que si on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourrait à l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs , perdre son pucelage , et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque berger; et ce, disait Napé, valait mieux, pour le bien d'elle et d'eux aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et prendre ce qu'on leur offrirait, qu'ils garderaient à leur propre tiis. Car, non guère auparavant , leur était né un petit garçon. Et Dryas lui-même quelquefois se laissait aller à ces raisons ; aussi que chacun lui faisait des offres bien au delà de ce que méritait une simple bergère : mais considérant puis après que la fille n'était pas née pour s'allier en paysannerie, et que s'il arrivait qu'un jour elle retrouvât sa famille, elle les ferait tous heureux , il différait toujours d'en rendre certaine réponse, et les remettait d'une saison à l'autre, dont lui venait ■' '"' (^^pendant tout plein de présents qu'on lui faisait.

Ce que Chloé entendant en était fort déplaisante, et toutetois fut longtemps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais voyant qu'il l'en pressait et importunait souvent, et s'ennuyait plus de n'en rien savoir qu'il n'aurait pu faire après l'avoir su, elle lui conta tout : combien ils étaient de poursuivants qui la demandaient; combien riches ; les paroles que disait Napé à celle fin de la faire accorder, et comment Dryas n'y avait point contredit, mais remettait le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles, à peine qu'il ne perdît sens et entendement , et se séantà terre, se prit à pleurer, disant qu'il mourrait si Chloé cessait de venir aux champs garder les bêtes avec lui , et que non lui seulement, mais que les brebis et moutons en mourraient de déplaisir, s'ils perdaient une telle bergère. Puis, y ayant un peu pensé, il reprit courage, et se mit en tête qu'il la pourrait avoir lui-même, s'il la demandait à son père, espérant facilement l'emporter sur tous les autres, et leur être préféré. Une chose pourtant le troublait; î.amon n'était pas riche ; ce seul point lui affaiblissait fort son espérance. Toutefois il se résolut , quoi qu'il en pilt arriver, de la demander à femme ;

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