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LIVRE IV

dans le jardin , et ayant vu le gât, leur promit de les excuser, et en prendre sur lui la faute, disant que ç'auraient été ses chevaux qui, s' étant détachés , auraient ainsi rompu , foulé , froissé , arraché tout ce qui était de plus beau.

Pour cette bénigne réponse , Lamon et Myrtale firent prière aux dieux de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Mais Daphnis lui apporta davantage de beaux présents, comme des chevreaux , des fromages, des oiseaux avec leurs petits , des grappes tenant au sarment, et des pommes encore aux branches; et aussi lui donna Daphnis de ce fameux vin odorant que produit Lesbos, vin le meilleur de tous à boire. Astyle loua ses présents , et lui en sut fort bon gré; et, en attendant son père, se divertissait à chasser au lièvre, comme un jeune homme de bonne maison , qui ne cherchait que nouveaux passe-temps , et était là venu pour prendre Tair des champs.

INJais Gnathon était un gourmand , qui ne savait autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire assouvir ses déshonnêtes envies, en un mot, tout gueule et tout ventre, et tout... ce qui est au-dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne faillit à le remarquer; car, outre ce qu'il aimait naturellement les garçons, il rencontrait en celui-ci une beauté telle, que la ville n'en eût su monirer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant aisément venir à bout d'un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astyle, ains descendit vers la marine , là où Daphnis gardait ses bêtes , feignant que ce fût pour voir les chèvres ; mais au vrai c'était pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord , il se mit à louer ses chèvres, le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui promit qu'avant peu il le ferait affranchir, ayant, disait-il, tout pouvoir et crédit sur Tesprit de son maître.

Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant , il épia le soir sur la nuit qu'il ramenait son troupeau au tect , et accourant à lui , le baisa premièrement , puis lui dit qu'il se prêtât à lui en même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut longtemps qu'il n'entendait point ce qu'il voulait dire, et à la fin lui répondit que c'était bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avait oncques vu qu'un bouc

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saillît autre bouc , ni que les béliers montassent Tun sur l'auliv ni les coqs aussi , au lieu de couvrir les brebis et les poules.

Non pour cela Gnathon lui met la main au corps, comme h voulant forcer. INIais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il était si ivre qu'à peine se tenait-il en pieds , le jeta à la renverse; et partant comme un jeune levron, le laisse étendu, ayant affaire de quelqu'un pour le relever. Daphnis de là en avant ne s'approcha plus de lui , mais menait ses chèvres paître tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchait Chloé. Gnathon même ne le poursuivait plus depuis qu'il l'eut reconnu non-seulement beau , mais fort et roide jeune garçon; si cherchait occasion propre pour eu parler à Astyle , et se promettait que le jeune homme lui en ferait don, ayant accoutumé de ne lui refuser rien. Toutefois pour l'heure il ne put; car Dionysophane et sa femme Cléariste arrivèrent, eî avait dans la maison grand tumulte de chevaux , de valets , d'hommes et de femmes; mais, en attendant qu'il le trouvât seul , il lui préparait une belle harangue de son amour.

Or avait Dionysophane les cheveux déjà demi-blancs, grand < bel homme d'ailleurs, et qui de la disposition de sa personne eût encore tenu bon aux jeunes gens ; riche autant que qui que ce fût des citoyens de sa ville , et de meilleur cœur que pas un Il sacrifia le premier jour de son arrivée aux divinités chainp< très , à Cérès, à Bacchus, à Pan, aux ISymphes , et fit un fesl à toute sa famille. Les jours suivants, il visita \es champs qi tenait Lamon ; et voyant partout terres bien labourées, vigii-^ bien façonnées, le verger beau au demeurant, car Astyle av;i pris sur lui le gat des fleurs et du jardin , il fut fort joyeux d trouver tout en si bon ordre; et louant Lamon de sa diligence il lui promit la liberté.

Cela vu , il alla voir aussi les chèvres et le chevrier qui les gardait. Chloé, ayant peur et honte tout ensemble de si grande compagnie , s'enfuit c<7cher dedans le bois. Daphnis demeura , et se présenta les épaules couvertes d'une peau de chèvre à Ion poil; une panetière toute neuve en écharpe à son côté, tenan; en l'une de ses mains de beaux fronjages tout frais faits, et en l'autre deux chevreaux de lait. Si jamais, comme l'on dit, Apollon garda les bœufs de Laomédon , il était tel que parut alors

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Daphnis, lequel quant à lui ne dit mot, mais le visage plein de rougeur et les yeux baissés, s' inclinant devant le maître, lui offrit ses dons ; et donc Lamon , prenant la parole , dit : « C'est ce- « lui, mon maître, qui garde tes chèvres. Tu m'en baillas ciri- « quante avec deux boucs, et il t'en a fait cent, et dix boucs. « Vois-tu comme elles sont grasses et bien vêtues, et qu'elles « ont les cornes entières et belles ! Il les a instruites , et sont tou- « tes apprises à entendre la musique , et font tout ce qu'on veut « en oyant seulement le son de la flûte. »

Cléariste , qui était là présente , eut envie d'en voir l'expérience. Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avait accoutumé quand il voulait faire faire quelque chose à ses chèvres ; et lui promit, s'il flûtait bien, de lui donner un sayon neuf, une chemisette et des souliers. Adonc Daphnis debout sous le chêne , toute la compagnie en rond autour de lui , tira sa flûte de sa panetière, et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres s'arrêtant, levèrent toutes la tête : puis sonna pour les faire paître , et toutes aussitôt, mettant le nez en terre , se prirent à brouter : puis il leur sonna un chant mol et doux , et incontinent se couchèrent à terre ; un autre clair et aigu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à l'approche du loup ; tôt après un son de rappel , et adonc sortant toutes du bois, se vinrent rendre à ses pieds. Varlets ne sauraient être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étaient au son de la flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés, spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donnerait ce qu'elle avait promis au gentil chevrier, qui était si beau et savait si bien jouer de la flûte. Après cela, ils s'en allèrent, et, rentrés au logis, soupèrent, et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de la ville ; au reste ayant bonne espérance de parvenir du gré de ses maîtres au mariage de son amie.

Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il l'avait vu avec son troupeau, enflammait de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos , profita d'un moment qu'Astyle se promenait seul au jardin , le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser les mains et les pieds ; et Astyle lui demandant pourrjuoi il faisait tout cela, et que c'était qu'il vou-

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lait dire : ^ C'en est fait, mon maître , dit-il, du pauvre Gnathoa. « Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux que de bonne elière , qui « ne voyait rien si aimable qu'une pleine jarre de vin vieux , à « qui semblaient tes cuisiniers la fleur des beautés de Mitylène , « il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable que Daphnis seul « au monde. Oui , je voudrais être une de ses cbèvres , et laisse- « rais là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande, pois- « son , fruit , confitures , pour paître l'berbe au son de sa flûte , « et sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître , « tu le peux , sauve la vie à ton Gnathon, et, te souvenant qu'A- « mour n'a point de loi , prends pitié de son amour : autre- « ment, je te jure mes grands dieux qu'après m'être bien empli « le ventre, je prends mon couteau , je m'en vas devant la porte « de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu n'auras plus « à qui tu puisses dire : Mon petit Gnathon , Gnathon mon « ami. »

Le jeune homme de bonne nature ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer, et derechef lui baiser les mains et les pieds , mêmement qu'il avait éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderait Daphnis à son père, et l'emmènerait comme pour être son serviteur à la ville , oii lui Gnathon en pourrait faire tout ce qu'il voudrait; puis, pour un peu le conforter, lui demanda en riant s'il n'aurait point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon , et le grand plaisir que ce lui serait d*avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres; et en disant cela il faisait un fi! comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc. Mais Gnathon, qui avait appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant voir bien de quoi justifier sa passion , lui répondit d'assez bon sens : « Celui qui aime, ô mon cher maître, « ne se soucie point de tout cela ; ains n'y a chose au monde , « pourvu que beauté s'y trouve, dont ou ne puisse être épris. Tel « a aimé une plante , tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête fé- « roce; et si pourtant quelle plus triste condition d'amour que « d'avoir peur de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime est «« serf par le sort , mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa « chevelure semble la fleur d'iiyacinthe , comment au-dessous « des sourcils ses yeux étincellent ne plus ne moins qu'une pierre

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