‹ uvresChapitre 89 sur 137 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

peur qu'il ne s'en allât comme un songe en fumée ; tellement que pour ces pen sers leurs ordinaires baisers étaient mêlés de crainte, et leurs embrassements soucieux, ou ils demeuraient longteiups serrés dans les bras l'un de l'autre ; et semblait que déjà ce maître fût venu , et que de quelque part il les eût pu voir. Comme ils étaient en cette peine, encore leur survint-il un trouble nouveau.

Il y avait là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et hardi, qui pourchassait aussi avoir Chloé en mariage , et à Lamon avait fait pour cela plusieurs présents , lequel ayant senti le vent que Daphnis la devait épouser, pourvu que le maître en fût content , chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux; et sachant surtout qu'il prenait grand plaisir à son jardin , délibéra de le gâter et diffamer tant qu'il pourrait. Or, s'il se fût mis à couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de plutôt faire le gât dans les fleurs. Si attendit la nuit , et passant par-dessus la petite muraille , s'en va les arracher, rompre , froisser, fouler toutes comme un sanglier, puis sans bruit se retire : âme ne l'aperçut.

Lamon, le jour venu , entrant au jardin comme de coutume , pour donner aux fleurs l'eau de la fontaine , quand il vit toute la place si outrageusement vilenée , qu'un ennemi en guerre ouverte, venu pour tout saccager, n'y eût su pis faire, lors il déchira sa jaquette, s'écriant : « O dieux! » si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avait en main, s'en courut vers lui; et Daphnis, qui déjà chassait ses bêtes aux champs, s'en recourut aussi au logis; et voyant ce grand désarroi, se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer ; mais vaines étaient toutes leurs plaintes.

Si n'était pas merveille que eux , qui redoutaient l'ire de leur seigneur, en pleurassent; car un étranger même, à qui le fait n'eût point touché , en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la terre tout en désordre, jonchée du débris des fleurs, dont à peine quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux , gardait ses vives couleurs , et ainsi gisante était encore belle. Les abeilles volaient alentour en murmurant continuellement, comme si elles eussent lamenté ce dégât; et Lamon tout éploré disait telles paroles : « Aii ' mes beaux rosiers , « comme ils sont rompus! ah! mes violiers , comme ils sont fou-

>i lés! meshyacintlieset mes narcisses sont arrachés! C'a bien « été quelque inécliant et mauvais homme qui me les a ainsi « perdus. Le printemps reviendra, et ceci ne fleurira point; « l'été retournera , et ce lieu demeurera sans parure ; l'automne , « il n'y aura point ici de quoi faire un bouquet seulement. Kt « toi, sire Bacchus, n'as-tu point eu de pitié de ces pauvres « fleurs, que l'on a ainsi, toi présent et devant tes yeux, dif- « famées , desquelles je t'ai fait tant de couronnes ? Comment " maintenant montrerai-je à mon maître son jardin ? que me « dira-t-il, quand il le verra si piteusement accoutré? ne fera- « t-il pas pendre ce malheureux vieillard, comme Marsyas, à « l'un de ces pins? Si fera, et à l'aventure Daphiiis aussi quant « et quant, pensant que c'aura été sa faute, pour avoir mal « gardé ses chèvres. »

Ces regrets et pleurs de Lamon leur redoublèrent le deuil à tous , pource qu'ils déploraient non plus le gât des fleurs , mais le danger de leurs personnes. Chloé lamentait son pauvre Daphnis, s'il fallait qu'il fût pendu, et priait aux dieux que ce maître tant attendu ne vînt plus ; et lui étaient les jours bien longs et pénibles à passer, pensant voir déjà comme l'on fouetterait le pauvre Daphnis.

Sur le soir, Eudrome leur vint annoncer que dans tit...^ ,,,iw.^ seulement arriverait leur vieux maître; mais que le jeune, qui était son fils, viendrait dès le lendemain. Si se mirent à consulter entre eux ce qu'ils avaient à faire touchant cet inconvénient, et appelèrent à ce conseil Eudrome, qui, voulant du bien à Daphnis , fut d'avis qu'ils déclarassent la chose à leur jeune maître comme elle était avenue; et si leur promit qu'il les aiderait, ce qu'il pouvait très-bien faire, étant en la grâce de son maître, à cause qu'il était son frère de lait; et le lendemain firent ce qu'il leur avait dit. Car Astyle vint le lendemain à cheval, et quant el lui un sien plaisant qu'il menait pour passer le temps , à cheval aussi , lui jeune homme à qui la barbe commençait à poindre, l'autre rasé jà de longtemps. Arrivé ce jeune maître, Lamon se jeta devant ses pieds, avec Myrtaleet Daphnis, le suppliant avoir pitié d'un pauvre vieillard, et le sauver du courroux de son père, attendu qu'il ne pouvait mais de l'inconvénient, et lui conte ce que c'était. Astyle en eut pitié, enir t

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