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LIVRE IV

ies conviés : puis , cela fait , qu'ils chantassent la chanson nuptiale d'hy menée.

Dionysophane , ayant eu cette vision en dormant , se leva de bon matin , et commanda à ses gens que l'on préparât un beau festiu , où il y eût de toutes les plus délicates viandes que Ton trouve tant en terre qu'en mer, es lacs et es rivières ; envoya quant et quant prier de souper chez lui tous les plus apparents de la ville.

Quand la nuit fut venue , et le cratère empli pour les libations à Mercure, lors un serviteur de la maison apporta dedans un bassin d'argent ces enseignes , et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut personne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès , qui , pour sa vieillesse, était au bout de la table, lequel , sitôt qu'il les aperçut , les reconnut incontinent , et s'écria tout haut ; « Dieux! que vois-je là! Ma pauvre fille, « qu'es-tu devenue ? es-tu en vie? ou si quelque pasteur a en- « levé ces enseignes qu'il aura par fortune trouvées en son che- « min ? Je te prie, Dionysophane , de me dire dont tu les as re- « couvrées : n'aie point d'envie que je retrouve ma fille comme « tu as recouvré Daphnis. »

Dionysophane voulut premièrement qu'il contât devant la compagnie comment il avait fait exposer son enfant. Adonc Mégaclès , d'une voix encore tout émue : « Je me trouvai, dit-il , « longtemps y a, quasi sans bien, pource que j'avais dépendu « tout le mien à faire jouer des jeux publics, et à faire équiper « des navires de guerre ; et lorsque cette perte m'advint , il me « naquit une fille , laquelle je ne voulus point nourrir en Ja « pauvreté où j'étais, et pourtant la fis exposer avec ces marques « de reconnaissance , sachant qu'il y a plusieurs gens qui , ne « pouvant avoir des enfants naturels, désirent être pères en cette * sorte , à tout le moins d'enfants trouvés. L'enfant fut portée « eu la caverne des Nymphes, et laissée en la protection et sau- « vegarde d'icelles. Depuis , les biens me sont venus par chacun « jour en grande affluence , et si n'avais nul héritier à qui je les « pusse laisser, car depuis je n'ai pas eu l'heur de pouvoir avoir « une fille seulement : mais les dieux , comme s'ils se voulaient « moquer de moi , m'envoient souvent des songes , lesquels me « [)romettent qu'une brebis me fera j)ère. »

Dionysophane, à ce mot, s'écria encore plus fort que n'avait fait Mégaclès ; et se levant de la table , alla quérir C'iioé , qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement ; et la mettant entre les mains de INIégaclès , lui dit : « Voici l'enfant que tu as fait « exposer, Mégaclès; une brebis , par la providence des dieux , « te l'a nourrie, comme une chèvre m'a nourri Daphnis. Prends- « la avec ces enseignes, et, la prenant, rebaille-la en mariaue « à Daphnis. Nous les avons tous deux exposés , et tous deux les « avons retrouvés : ils ont été tous deux nourris ensemble, et « tout de même ont été préservés par les Nymphes, par le dieu « Pan et par Amour. »

Mégaclès s'y accorda incontinent, et envoya quérir sa femme, qui avait nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras ; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pource que Daphnis avait juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à personne , non pas à son propre père. Et le lendemain au matin ils prièrent tous les deux leurs pères et mères qu'ils leur permissent de s'en retourner aux champs, parce qu'ils ne se pouvaient accoutumer aux façons de faire de la ville, et aussi qu'ils voulaient faire des noces pastorales : ce qui leur fut permis. Si s'en retournèrent au logis de Lamon, et présentèrent au bonhomme Mégaclès le nourricier de Chloé , Dryas , et sa femme Napé à la mère Rhodé.

Le festin nuptial fut somptueusement préparé, et Mégaclès derechef dévoua sa fille Chloé aux Nymphes; et outre plusieurs autres offrandes , leur donna les enseignes auxquelles elle avail été reconnue, et donna encore bonne somme d'argent à Dryas.

Dionysophane, pource que le jour était beau et serein , fit dresser dedans l'antre même des Nymphes des tables avec des lits de verte ramée, oij priç^nt place tous les paysans de là à l'entour. Lamon et Myrtale y étaient, Dryas et Napé, les parents de Dorcon, les enfants de Philétas, Chromis et Lycenion. Lampis même y vint, après qu'on lui eut pardonné : et là , comme entre villageois, tout s'y disait et faisait à la villageoise; l'un chantait les chansons que chantent les moissonneurs au temps des moissons, l'autre disait des brocards qu'on a accoutumé de dire en foulant la vendange. Philétas joua de sa lldte, Lampis du flageolet; et cependant Daphnis et Chloé se baisaient l'un l'autre.

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