LIVRE IV
Les chèvres mêmes paissaient là auprès, comme si elles eussent été participantes de la bonne chère des noces , ce qui ne plaisait pas à ceux venus de la ville; et Daphnis, en appelant aucunes parleurs propres noms, leur donnait de la feuillée verte à brouter , et les prenant par les cornes , les baisait. Et non pas lors seulement, mais en tout le reste de leur vie, passèrent le plus du temps et la meilleure partie de leurs jours en état de pasteurs ; car ils acquirent force troupeaux de chèvres et de brebis, eurent toujours en singulière révérence les Nymphes et le dieu Pan , et ne trouvèrent point à leur goût de meilleure viande , ni plus savoureuse nourriture que du fruit et du lait; et qui est plus, firent teter à leur premier enfant , qui fut un (ils , une chèvre ; et au second , qui fut une fille , firent prendre le pis d'une brebis, et le nommèrent Philopœmen, et la fille Agélée; et ainsi vécurent aux champs longues années en grands soûlas, lis eurent soin aussi de faire honorablement accoutrer la caverne des Nymphes, y dédièrent de belles images, et y édifièrent un autel d'Amour pastoral ; et à Pan , au lieu qu'il était à découvert sous le pin , firent faire un temple qu'ils appelèrent le temple de Pan le Guerroyeur.
Tout cela fut longtemps après; mais pour lors , quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet, et aucuns portant des fallots et flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter Hyménée d'une voix rude et âpre, comme si avec une marre ou un pic ils eussent voulu fendre la terre.
Cependant DapJînis et Chloé se couchèrent nus dans le lit , là où ils s'entre-baisèrentet s'entre-embrassèrent sans clore l'œil de toute la nuit, non plus que chats-huants ; et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avait appris : à quoi Chloé connut bien que ce qu'ils faisaient paravant dedans les bois et emmi les champs n'étalent que jeux de petits enfants.
424 LHTTUES INÉDITES,
LETTRES INEDITES,
A SA MERE
Thionville, le lo septembre 1795.
Toutes vos lettres me font plaisir et beaucoup , mais non pas toutes autant que la dernière, parce qu'elles ne sont pas toutes aussi longues , et parce que vous m'y racontez en détail votre vie et ce que vous faites. C'est une vraie pâture pour moi que ces petites narrations, dans lesquelles il ne peut guère arriver que je n'entre pour beaucoup.
Il n'y a «aucune apparence qu'on nous tire d'ici cette année ni peut-être la suivante, en sorte que je n'en partirai que quand je me trouverai lieutenant en premier; car il me faudra peut-être passer dans une autre compagnie, ce qu'à Dieu ne plaise!
Mon camarade est employé à Metz aux ouvrniîes de l'arsenal. Il m'a quitté ce matin ; et son absence, qui cependant ne saurait être longue , me donne tant de goût pour la solitude , que je suis
déjà tenté de me cbercher un logement particulier. Mon travail f souffre un peu de notre société , et c'est le seul motif qui puisse m'engager à la rompre ; car du reste je me suis fait une étude et un mérite de supporter en lui une humeur fort inég;ale, qui, avant moi , a lassé tous ses autres camarades. J'ai fait presque ^ comme Socrate , qui avait pris une femme acariâtre pour s'exercer à la patience; pratique assurément fort salutaire, et dont \ j'avais moins besoin que bien des gens ne le croient, moins que je ne l'ai cru moi-même. Quoi qu'il en soit, je puis certiOer à
tout le monde que mon susdit compagnon a , dans un degré éminent , toutes les qualités requises pour faire faire de grands progrès dans cette vertu à ceux qui vivront avec lui.
Si vous n'avez pas encore fait partir mes livres qui sont achetés , joignez-y celui-ci , qui me sera fort utile , à ce que me disent les ingénieurs d'ici : OEuvres diverses de Bélidor sur le génie et l'artillerie. Ces ingénieurs sont de rudes gens : ils ont en manuscrit des ouvrages excellents sur leur métier ; je les ai priés de me les communiquer, ils m'ont refusé sous de mauvais prétextes; ils craignent apparemment que quelqu'un n'en sache autant qu'eux.
Cherchez parmi mes livres deux volumes in-S'*, c'est-à-dire du format de l'Almanah royal , brochés en carton vert ; l'un est tout plein de grec, et l'autre de latin : c'est un Démosthène qu'il faut m'envoyer avec les autres livres. Ces deux volumes sont assez gros l'un et l'autre , et assez sales aussi.
Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nombre de fois, et par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. A la vérité, je n'aurai jamais une grande connaissance de l'histoire , qui exige bien plus de lecturcs ; mais je gagnerai autre chose qui vaut autant, selon moi, et que je n'ai guère l'envie de vous expliquer; car je ne finirais pas si je me laissais aller à je ne sais quelle pente qui me porte à parler de mes études. Je dois pourtant ajouter qu'il manque à tout cela une chose dont la privation suffit presque pour en ôter tout l'agrément à moi, qui sais ce que c'est ; je veux parler de cette vie tranquille que je menais auprès devons. Babil de femmes, tblies de jeunesse , qu'êtes-vous en comparaison î Je puis dire ce qui en est , moi qui, connaissant l'un et l'autre, n'ai jamais rei^retté , dans mes moments de tristesse , que le sourire de mes parents , pour me servir des expressions d'un poète.
A SA MERE
A PARIS
Thionville , le 6 octobre S 7 9,">.
Je viens de recevoir une lettre qui n>'apprend que je vaisctr.^