‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 156 sur 257 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

raîes, comme celle-là, agissent plutôt en un endroit qu'en un autre, et menacent plutôt un roi ou un prince qu'un artisan ; aussi en voit-on cent qui ne sont suivies d'aucun effet remarquable. Que s'il arrive quelquefois des guerres , des mortalités , des pestes et la mort de quelque prince après des comètes ou des éclipses, il en arrive aussi sans comètes et sans éclipses ; et d'ailleurs ces effets sont si généraux et si communs, qu'il est bien difficile qu'ils n'arrivent tous les ans en quelque endroit du monde : de sorte que ceux qui disent en l'air que cette comète menace quelque grand de la mort, ne se hasardent pas beaucoup.

C'est encore pis quand ils donnent ces influences chimériques pour la cause des inclinations des hommes, vicieuses ou vertueuses , et même de leurs actions particulières et des événements de leur vie , sans en avoir d'autre fondement , sinon qu'entre mille prédictions il arrive par hasard que quelques-unes sont vraies ; mais si l'on veut jug3r des choses par le bon sens, on avouera qu'un flambeau allumé dans la chambre d'une femme qui accouche doit avoir plus d'effet sur le corps de son enfant, que la planète de Saturne en quelque aspect qu'elle le regarde, et avec quelque autre qu'elle soit jointe.

Enfin , il y en a qui apportent des causes chimériques d'effets chimériques , comme ceux qui , supposant que la nature abhorre le vide , et qu'elle fait des efforts pour l'éviter ( ce qui est un effet imaginaire : car la nature n'a horreur de rien , et tous les effets qu'on attribue à cette horreur dépendent de la seule pesanteur de l'air), ne laissent pas d'apporter des raisons de cette horreur imaginaire , qui sont encore plus imaginaires. La nature abhorre le vide, dit l'un d'entre eux , parce qu'elle a besoin de la continuité des corps pour faire passer les influences , et pour la propagation des qualités. C'est une étrange sorte de science que celle-là , qui prouve ce qui n'est point par ce qui n'est point.

C'est pour (Juoi, quand il s'agit de rechercher les causes des effets extraordinaires que l'on propose , il faut d'abord examiner avec soin si ces effets sont véritables ; car souvent on se fatigue inutilement à chercher des raisons de choses qui ne sont point , et il y en a une infinité qu'il faut résoudre en la même manière que Plutarque résout cette question qu'il se propose : Pourquoi les poulains qui ont été courus par les loups sont plus vites que les autres ; car, après avoir dit que c'est peut-être parce que ceux qui étaient plus lents ont été pris par les loups , et qu'ainsi ceux qui sont échappés étaient les plus vites , ou bien que la peur leur avant

m LOGIQUE.

donné une vHesse extraordinaire, ils en ont retenu l'habitude ; il rapporte enfin une autre solution, qui est apparemment véritable : c'est , dit-il , que peut-être cela n'est pas vrai. C'est ainsi qu'il faut résoudre un grand nombre d'effets qu'on attribue à la lune, comme , que les os sont pleins de moelle lorsqu'elle est pleine , et vides lorsqu'elle est en décours ; qu'il en est de même des écrevisses : car il n'y a qu'à dire que tout cela est faux , comme des personnes fort exactes m'ont assuré l'avoir éprouvé , les os et les écrevisses se trouvent indifféremment tantôt pleins et tantôt vides dans tous les temps de la lune. Il y a bien de l'apparence qu'il en est de même de quantité d'observations que l'on fait pour la coupe des bois, pour cueillir ou semer les graines, pour enter les arbres, pour prendre des médecines ; et le monde se délivrera peu à peu de toutes ces servitudes, qui n'ont point d'autre fondement que des suppositions dont personne n'a jamais éprouvé sérieusement la vérité. C'est pourquoi il y a de l'injustice dans ceux qui prétendent que, pourvu qu'ils allèguent une expérience ou un fait tiré de quelque auteur ancien , on est obligé de le recevoir sans examen. C'est encore à cette sorte de sophisme qu'on doit rapporter cette tromperie ordinaire de l'esprit humain, post hoc, ergèpropter hoc. Cela est arrivé ensuite de telle chose : il faut donc que cette chose en soit la cause. C'est par là que l'on a conclu que c'était une étoile nommée Canicule, qui était cause de la chaleur extraordinaire que l'on sent durant les jours que l'on appelle caniculaires ; ce qui a fait dire à Virgile, en parlant de cette étoile que l'on appelle en latin Sirius :

Aut Sirius ardor :

Ille sitim morbosque ferens mortalïbns œgris

Nascitur, et lœvo conti-istat lumine cœlum.

Cependant, comme Gassendi a fort bien remarqué, il n'y a rien de moins vraisemblable que cette imagination ; car cette étoile étant de l'autre côté de la ligne, ses effets devraient être plus forts sur les lieux où elle est plus perpendiculaire ; et néanmoins les jours que nous appelons caniculaires ici , sont le temps de l'hiver de ce côté-là : de sorte qu'ils ont bien plus de sujet de croire en ce pays-là que la canicule leur apporte le froid , que nous n'en avons de croire qu'elle nous cause le chaud.

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