‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 157 sur 257 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

tombent plus facilement qu'en celui de faire des dénombrements imparfaits, et de ne considérer pas assez toutes les manières dont une chose peut être, ou peut arriver ; ce qui leur fait conclure témérairement , ou qu'elle n'est pas , parce qu'elle n'est pas d'une certaine manière , quoiqu'elle puisse être d'une autre ; ou qu'elle est de telle ou telle façon , quoiqu'elle puisse être encore d'une autre manière qu'ils n'ont pas considérée.

On peut trouver des exemples de ces raisonnements défectueux dans les preuves sur lesquelles Gassendi établit le principe de sa philosophie, qui est le vide répandu entre les parties de la matière, qu'il appelle vacuum disseminatum ; et je les rapporterai d'autant plus volontiers , que Gassendi ayant été un homme célèbre, qui avait plusieurs connaissances très curieuses, les fautes même qu'il pourrait avoir mêlées dans ce grand nombre d'ouvrages qu'on a publiés après sa mort, ne sont pas méprisables et méritent d'être sues : au lieu qu'il est fort inutile de se charger la mémoire de celles qui se trouvent dans les auteurs qui n'ont point de réputation. Le premier argument que Gassendi emploie pour prouver ce vide répandu, et qu'il prétend faire passer en un endroit pour une démonstration aussi claire que celle des mathématiques, est celui-ci :

S'il n'y avait point de vide , et que tout fût rempli de corps , le mouvement serait impossible, et le monde ne serait qu'une grande masse de matière raide , inflexible et immobile : car le monde étant tout rempli, aucun corps ne peut se remuer qu'il ne prenne la place d'un autre : ainsi si le corps A se remue , il faut qu'il déplace un autre corps au moins égal à soi, savoir B ; et B, pour se remuer, en doit aussi déplacer un autre. Or , cela ne peut arriver qu'en deux manières : Tune, que ce déplacement des corps aille à l'infini, ce qui est ridicule et impossible; l'autre, qu'il se fasse circulairement , et que le dernier corps déplacé occupe la place d'A. Il n'y a point encore jusques ici de dénombrement imparfait; et il est vrai, de plus, qu'il est ridicule de s'imaginer qu'en remuant un corps, on en remue jusqu'à l'infini, qui se déplacent l'un l'autre : l'on prétend seulement que le mouvement se fait en cercle, et que le dernier corps remué occupe la place du premier, qui est A , et qu'ainsi tout se trouve rempli. C'est aussi ce que Gassendi entreprend de réfuter par cet argument : le premier corps remué , qui est A , ne peut se mouvoir , si le dernier, qui est X , ne peut se remuer. Or, X ne peut se remuer, puisque pour se remuer, il faudrait qu'il prit la place de l'A , laquelle n'est pas encore vide : et

partant , X ne pouvant se remuer , A ne le peut aussi : dohc tout demeure immobile. Tout ce raisonnement n'est fondé que sur cette supposition, que le corps X, qui est immédiatement devant A, ne puisse se remuer qu'en un seul cas, qui est, que la place d'A soit déjà vide lorsqu'il commence à se remuer : en sorte qu'avant l'instant où il l'occupe, il y en ait un autre où l'on puisse dire qu'elle est vide. Mais cette supposition est fausse et imparfaite, parce qu'il y a encore un cas dans lequel il est très possible que X se remue, qui est, qu'au même instantqu'il occupe la place d'A, A quitte cette place, et dans ce cas , il n'y a nul inconvénient que A pousse B, et B pousse C jusqu'à X , et que X dans le même instant occupe la place d'A ; par ce moyen il y aura du mouvement , et il n'y aura point de vide.

Or,<jue ce soit un cas possible, c'est-à-dire qu'il puisse arriver qu'un corps occupe la place d'un autre corps au même instant que ce corps la quitte, c'est une chose qu'on est obligé de reconnaître dans quelque hypothèse que ce soit, pourvu seulement qu'on admette quelque matière continue : car, par exemple, en distinguant dans un bâton deux parties qui se suivent immédiatement, il est clair que , lorsqu'on le remue, au même instant que la première quitte un espace , cet espace est occupé par la seconde, et qu'il n'y en a point où l'on puisse dire que cet espace est vide de la première , et n'est pas rempli de la seconde. Cela est encore plus clair dans un cercle de fer qui tourne autour de son centre ; car alors chaque partie occupe au même instant l'espace qui a été quitté par celle qui la précède, sans qu'il soit besoin de s|imaginer aucun vide. Or, si cela est possible dans un cercle de fer, pourquoi ne le sera-t-il pas dans un cercle qui sera en partie de bois et en partie d'air ? et pourquoi le corps A, que l'on suppose de bois, poussant et déplaçant le corps B, que l'on suppose d'air, le corps B n'en pourra-t-il pas déplacer un autre, et cet autre un autre jusqu'à X , qui entrera dans la place d'A au même temps qu'il la quittera.

11 est donc clair que le défaut du raisonnement de Gassendi vient de ce qu'il a cru qu'afin qu'un corps occupât la place d'un autre, il fallait que cette place fût vide auparavant, et en un instant précédent, et qu'il n'a pas considéré qu'il suffisait qu'elle se vidât au même instant.

Les autres preuves qu'il rapporte sont tirées de diverses expériences par lesquelles il fait voir, avec raison , que l'air so comprime, et que l'on peut faire entrer un nouvel air dans un espace

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