TROISIÈME PARTIE
raison et la pensée dépendent de ce qu'il a un nez , une bouche, des joues, deux bras , deux mains, deux pieds ; et ainsi c'était un sophisme puéril à ces philosophes, de conclure qu'il ne pouvait y avoir de raison que dans la forme humaine , parce que dans l'homme elle se trouvait jointe par accident à la forme humaine.
VI. Passer du sens àivisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé.
L'un de cessophismes s'appelle fallaciacompositionis; et l'autre fallacia divisionis. On les comprendra mieux par des exemples.
Jésus-Christ dit, dans l'Évangile , en parlant de ses miracles : Les aveugles voient , les boiteux marchent droit , les sourds entendent. Cela ne peut être vrai qu'en prenant ces choses séparément, et non conjointement, c'esl>-à-dire, dans le sens divisé, et non dans le sens composé; car les aveugles ne voyaient pas demeurant aveugles, et les sourds n'entendaient pas demeurant sourds; mais ceux qui avaient été aveugles auparavant et ne l'étaient plus voyaient, et de même des sourds.
C'est aussi dans le même sens qu'il est dit, dans l'Écriture, que Dieu justifie les impies ; car cela ne veut pas dire qu'il tient pour justes ceux qui sont encore impies; mais qu'il rend justes, par sa grâce, ceux qui auparavant étaient impies.
Il y a, au contraire, des propositions qui ne sont véritables qu'en un sens opposé à celui-là, qui est le sens composé, comme quand saint Paul dit que les médisants, les fornicateurs , les avares n'entreront point dans le royaume des cieux ; car cela ne veut pas dire que nul de ceux qui auront eu ces vices ne seront sauvés ; mais seulement que ceux qui y demeureront attachés, et quineles auront point quittés, en se convertissant à Dieu, n'auront point départ au royaume du ciel.
II est aisé de voir qu'on ne peut passer, sans sophisme, de l'un de ces sens à l'autre, et que ceux-là, par exemple, raisonneraient mal, qui se promettraient le ciel, en demeurant dans leurs crimes, parce que Jésus-Christ est venu pour sauver les pécheurs, et qu'il dit, dans l'Évangile, que les femmes de mauvaise vie précéderont les Pharisiens dans le royaume de Dieu ; ou qui, au contraire, ayant mal vécu, désespéreraient de leur salut, comme n'ayant plus rien à attendre que la punition de leurs crimes ; parce qu'il est dit que la colère de Dieu est réservée à tous ceux qui vivent mal , et que toutes les personnes vicieuses n'ont point de part à l'héritage
de Jésus*Ctirist. Les premiers passeraient du sens divisé au sens composé, en se promettant, quoique toujours pécheurs, ce qui n'est promis qu'à ceux qui cessent de l'être par une véritable conversion ; et les derniers passeraient du sens composé au sens divisé, en appliquant à ceux qui ont été pécheurs et qui cessent de l'être en se convertissant à Dieu, ce qui ne regarde que les pécheurs qui demeurent dans leurs péchés et dans leur mau* vaise vie.
VIL Passer de ce qui est vrai à quelque égard, à ce qui est vrai simplement.
C'est ce qu'on appelle dans l'école à ditto secundùm quid ad dictum simpliciter. En voici des exemples : les Épicuriens prouvaient encore que les dieux devaient avoir la forme humaine, parce qu'il n'y en a point de plus belle que celle-là, et que tout ce qui est beau doit être en Dieu. C'était mal raisonner; car la forme humaine n'est point absolument une beauté, mais seulement au regard des corps ; et ainsi, n'étant une perfection qu'à quelque égard et non simplement , il ne s'ensuit pas qu'elle doive être en Dieu, parce que toutes les perfections sont en Dieu, n'y ayant que celles qui sont simplement perfections , c'est-à-dire qui n'enferment aucune imperfection, qui soient nécessairement en Dieu.
Nous voyons aussi , dans Cicéron , au 3« livre de la Nature des dieux , un argument ridicule de Cotta contre l'existence de Dieu, qui peut se rapporter au même défaut. « Comment, dit-il, pou- « vons-nous concevoir Dieu , ne pouvant lui attribuer aucune « vertu ? Car dirons-nous qu'il a de la prudence? Mais la prudence « consistant dans le choix des biens et des maux, quel besoin Dieu « peut-il avoir de ce choix, n'étant capable d'aucun mal ? Dirons- « nous qu'il a de l'intelligence et de la raison? Mais la raison et « rintelligence nous servent à découvrir ce qui nous est inconnu « par ce qui nous est connu : or, il ne peut y avoir rien d'inconnu « à Dieu. La justice ne peut aussi être en Dieu, puisqu'elle ne « regarde que la société des hommes ; ni la tempérance, parce « qu'il n'a point de voluptés à modérer ; ni la force, parce qu'il « n'est susceptible ni de douleur ni de travail, et qu'il n'est exposé « à aucun péril. Comment donc pourrait être Dieu, ce qui n'aurait « ni inteîhgence, ni vertu ? »
Il est difficile do rien concevoir de plus impertinent que cette manière de raisonner. Elle est semblable à la pensée d'un paysan