TROISIÈME PARTIE
qui, n'ayant jamais vu que des maisons couvertes de chaume, et ayant ouï dire qu^il n'y a point dans les villes de toits de chaumes, en conclurait qu'il n'y a point de maisons dans les villes, et que ceux qui y habitent sont bien malheureux , étant exposés à toutes les injures de l'air. C'est comme Cotta ou plutôt Cicéron raisonne. Il ne peut y avoir en Dieu de vertus semblables à celles qui sont dans les hommes : donc il ne peut y avoir de vertus en Dieu. Et ce qui est merveilleux, c'est qu'il ne conclut qu'il n'y a point de vertu en Dieu, que parce que l'imperfection qui se trouve dans la vertu humaine ne peut être en Dieu, de sorte que ce lui est une preuve que Dieu n'a point d'intelligence, parce que rien ne lui est caché ; c'est-à-dire qu'il ne voit rien, parce qu'il voit tout; qu'il ne peut rien, parce qu'il peut tout ; qu'il ne jouit d'aucun bien, parce qu'il possède tous les biens.
Vin. Abuser de Vambiguité des mots, ce qui peut se faire en diverses manières.
On peut rapporter à cette espèce de sophisme tous les syllogismes qui sont vicieux, parce qu'il s'y trouve quatre termes ; soit parce que le milieu y est pris deux fois particulièrement ; ou parce qu'il est pris en un sens dans la première proposition, et en un autre sens dans la seconde ; ou enfin parce que les termes de la conclusion ne sont pas pris dans le même sens dans les prémisses que dans la conclusion : car nous ne restreignons pas le mot d'ambiguïté aux seuls mots qui sont grossièrement équivoques, ce qui ne trompé presque jamais; mais nous comprenons par là tout ce qui peut faire changer de sens à un mot, surtout lorsque les hommes ne s'aperçoivent pas aisément de ce changement, parce que diverses choses étant signifiées par le même son, ils les prennent pour la même chose. Sur quoi on peut voir ce qui a été dit vers la fin de la première partie, où l'on a aussi parlé du remède qu'on doit apporter à la confusion des mots ambigus, en les définissant si nettement qu'on n'y puisse être trompé.
Ainsi, je me contenterai d'apporter quelques exemples de cette ambiguïté, qui trompe quelquefois d'habiles gens. Telle est celle qui se trouve dans les mots qui signifient quelque tout , qui peut se prendre ou collectivement pour toutes ses parties ensemble, ou distributivement pour chacune de ses parties. C'est par là qu'on doit résoudre ce sophisme des Stoïciens , qui concluaient que le monde ét^it un animal doué de raison, * parce que ce qui a l'usage
« de la raison est meilleur que ce qui ne l'a point. Or, il n'y a rien, « disaient-ils , qui soit meilleur que le monde : donc le monde a « l'usage de la raison. » La mineure de cet argument est fausse , parce qu'ils attribuaient au monde ce qui ne convient qu'à Dieu , qui est d'être tel qu'on ne puisse rien concevoir de meilleur et de plus parfait. Mais , en se bornant dans les créatures , quoique l'on puisse dire qu'il n'y a rien de meilleur que le monde , en le prenant collectivement pour l'universalité de tous les êtres que Dieu a créés, tout ce qu'on en peut conclure au plus , est que le inonde a l'usage de la raison , selon quelques-unes de ses parties, telles que sont les anges et les hommes, et non pas que le tout ensemble soit un animal qui ait l'usage de la raison.
Ce serait de même mal raisonner que de dire : L'homme pense : or, l'homme est composé de corps et d'âme : donc le corps et Pâme pensent ; car il suffit, afin que l'on puisse attribuer^ la pensée à l'homme entier, qu'il pense selon une des parties ; d'où il ne s'ensuit nullement qu'il pense selon l'autre.
IX. Tirer une conclusion générale d^une induction défectueuse.
On appelle induction , lorsque la recherche de plusieurs choses particulières nous mène à la connaissance d'une vérité générale. Ainsi, lorsqu'on a éprouvé sur beaucoup de mers que l'eau en est salée f et sur beaucoup de rivières que l'eau en est douce, on conclut généralement que l'eau de la mer est salée, et celle des rivières douce. Les diverses épreuves qu'on a faites que l'or ne diminue point au feu, a fait juger que cela est vrai de tout or : et comme on n'a point trouvé de peuple qui ne parle, on croit pour très certain que tous les hommes parlent ; c'est-à-dire se servent des sons pour signifier leur pensée.
C'est même par là que toutes noô connaissances commencent, parce que les choses singuHères se présentent à nous avant les universelles, quoique ensuite les universelles servent à connaître les singulières.
Mais il est vrai néanmoins que l'induction seule n'est jamais un moyen certain d'acquérir une science parfaite , comme on le fera voir en un autre endroit , la considération des choses singulières servant seulement d'occasion à notre esprit de faire attention à ses idées naturelles, selon lesquelles il juge de la vérité des choses en général ; car il est vrai , par exemple, que je ne me serais peutêtre jamais avisé de considérer la naturç d'un triangle, si je n'avais