‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 169 sur 257 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'on conclura, par cette raison, que quand Caligula fit son cheval consul, il fallait bien que l'on entendît les ordres qu'il dohnait dans l'exercice de cette charge; mais on aurait tort d'accuser Montaigne de cette mauvaise conséquence : son dessein n'était pas de parler raisonnablement , mais de faire un amas confus de tout ce qu'on peut dire contre les hommes ; ce qui est néanmoins un vice très contraire à la justesse de l'esprit et à la sincérité d'un homme de bien.

Qui pourrait de même souffrir cet autre raisonnement du même auteur sur le sujet des augures que les païens tiraient du vol des oiseaux , et dont les plus sages d'entre eux se sont moqués. « De « toutes les prédictions du temps passé, dit-il, les plus anciennes • et les plus certaines étaient celles qui se tiraient du vol des « oiseaux :.nous n'avons rien de pareil ni de si admirable ; cette « règle , cet ordre du branler de leur aile , par lequel on tire des « conséquences des choses à venir , il faut bien qu'il soit conduit « par quelque excellent moyen à une si noble opération : car c'est « prêter à la lettre que d'attribuer ce grand effet à quelque ordon- « nance naturelle, sans l'intelligence, le consentement et le discours « de celui qui le produit, et c'est une opinion évidemment fausse. »

N'est-ce pas une chose assez plaisante que de voir un homme qui ne tient rien d'évidemment vrai ni d'évidemment faux , dans un traité fait exprès pour établir le pyrrhonisme et pour détruire l'évidence de la certitude , nous débiter sérieusement ces rêveries comme des vérités certaines , et traiter l'opinion contraire d'évidemment fausse ? Mais il se moque de nous quand il parle de la sorte , il est inexcusable de se jouer ainsi de ses lecteurs, en leur disant des choses qu'il ne croit pas, et que l'on ne peut pas croire sans folie.

Il était sans doute aussi bon philosophe que Virgile, qui n'attribue pas même à une intelligence qui soit dans les oiseaux les changements réglés qu'on voit dans leurs mouvements selon la diversité de l'air , dont on peut tirer quelque conjecture pour la pluie et le beau temps, comme l'on peut voir dans ces vers admirables des Géorgiques :

Haud equidem credo quia sit divinUùs illU Ingenium, aut r&rum fato prudentia major : Verûm ubi tempestas et cœli mobilis humor Mutavére vias, ei Jupiter humidus Àuttns Densal, erant quœ rara modo, et quœ densa, relaxât, Yerluntur species animorum, et pectora motus

Nunc k08 nunc altos, dum nubila ventus agebat, Condpiunt : hinc iUe avium concenius in agris. Et lœtœ pecudes, et ovantes guiture corvi.

Mais ces égarements étant involontaires , il ne faut qu'avoir un peu de bonne foi pour les éviter : les plus communs et les plus dangereux sont ceux que l'on ne reconnaît pas, parce que l'engagement où l'on est entré de défendre un sentiment trouble la vue de l'esprit , et lui fait prendre pour vrai tout ce qui sert à sa fin ; et l'unique remède qu'on peut y apporter est de n'avoir pour fin que la vérité, et d'examiner avec tant de soin les raisonnements , que l'engagement même ne puisse pas nous tromper.

Des faux raisonnements qui naissent des objets mêmes.

On a déjà remarqué qu'il ne fallait pas séparer les causes intérieures de nos erreurs de celles qui se tirent des objets , que l'on peut appeler extérieures , parce que la fausse apparence de ces objets ne serait pas capable de nous jeter dans l'erreur , si la volonté ne poussait l'esprit à former un jugement précipité, lorsqu'il n'est pas encore suffisamment éclairé.

Mais, parce qu'elle ne peilt aussi exercer cet empire sur l'entendement dans les choses entièrement évidentes , il est visible que l'obscurité des objets y contribue beaucoup , et même il y a souvent des rencontres où la passion qui porte à mal raisonner est assez imperceptible , et c'est pourquoi il est utile de considérer séparément ces illusions , qui naissent principalement des choses mêmes.

I. C'est une opinion fausse et impie, que la vérité soit tellement semblable au mensonge, et la vertu au vice, qu'il soit impossible de les discerner ; mais il est vrai que dans la plupart des choses il y a un mélange d'erreur et de vérité, de vice et de vertu, de perfection et d'imperfection, et que ce mélange est une des plus ordinaires sources des faux jugements des hommes.

Car c'est par ce mélange trompeur que les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts , et que les défauts de ceux qu'on n'estime pas font condamner ce qu'ils ont de b. n, parce que l'on ne considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le sont pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections qui , étant des restes de l'infirthité humaine, ne doivent pas être l'objet de notrç imitation ni de notre esUme.

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