TROISIÈME PARTIE
La raison en est que les hommes ne considèrent guère les choses en détail ; ils ne jugent que selon leur plus forte impression, et ne sentent que ce qui les frappe davantage : ainsi lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées ; et, au contraire, s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs ; le fort emportant le faible , et l'impression la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.
Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte : il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison , et la vérité n'en est pas moins vérité pour être mêlée avec le mensonge : elle n'appartient jamais aux hommes , quoique ce soient les hommes qui la proposent ; ainsi , encore que les hommes , par leurs mensonges , méritent qu'on les condamne , les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'être condamnées.
C'est pourquoi la justice et la raison demandent que, dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal , on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paraît l'exactitude de l'esprit : c'est par là que les Pères de l'Église ont tiré des livres des païens des choses excellentes pour les mœurs , et que saint Augustin n'a pas fait de difiBculté d'emprunter d'un hérétique donatiste sept règles pour l'intelligence de l'Écriture.
C'est à quoi la raison nous oblige lorsque l'on peut faire cette distinction ; mais parce que l'on n'a pas toujours le temps d'examiner en détail ce qu'il y a de bien et de mal dans chaque chose, il est juste en ces rencontres de leur donner le nom qu'elles méritent selon leur plus considérable partie : ainsi , l'on doit dire qu'un homme est bon philosophe lorsqu'il raisonne ordinairement bien, et qu'un livre est bon lorsqu'il y a notablement plus de bien que de mal.
Et c'est encore en quoi les hommes se trompent beaucoup , que dans ces jugements généraux ; car ils n'estiment et ne blâment souvent les choses que selon ce qu'elles ont de moins considérable , leur peu de lumière faisant qu'ils ne pénètrent pas ce qui est le principal , lorsque ce n'est pas le plus sensible.
Ainsi , quoique ceux qui sont intelligents dans la peinture estiment infiniment plus le dessin que le coloris ou la délicatesse du pinceau , néanmoins les ignorants sont plus touchés d'un tableau dont les couleurs sont vives et éclatantes que d'un autre plus sombre, qui serait admirable pou le dessin.
Il faut pourtant avouer que les faux jugements ne sont pas si ordinaires dans les arts , parce que ceux qui n'y savent rien s^en rapportent plus aisément aux sentiments de ceux qui y sont habiles ; mais ils sont bien fréquents dans les choses qui sont de la juridiction du peuple, et dont le monde prend la liberté de juger, comme l'éloquence.
On appelle, par exemple, un prédicateur éloquent , lorsque ses périodes sont bien justes, et qu'il ne dit point de mauvais mots ; et, sur ce fondement, Vaugelas dit en un endroit qu'un mauvais mot fait plus de tort à un prédicateur ou à un avocat qu'un mauvais raisonnement. On doit croire que c'est une vérité de fait qu'il rapporte, et non un sentiment qu'il autorise ; et il est vrai qu'il se trouve des personnes qui jugent de cette sorte , mais il est vrai aussi qu'il n'y a rien de moins raisonnable que ces jugements ; car la pureté du langage, le nombre des figures, sont tout au plus dans l'éloquence ce que le coloris est dans la peinture, c'est-à-dire que ce n'en est que la partie la plus basse et la plus matérielle ; mais la principale consiste à concevoir fortement les choses , et à les exprimer en sorte qu'on en porte dans l'esprit des auditeurs une image vive et lumineuse, qui ne présente pas seulement ces choses toutes nues, mais aussi les mouvements avec lesquels on les conçoit ; et c'est ce qui peut se rencontrer en des personnes peu exactes dans la langue et peu justes dans le nombre , et qui se rencontre même rarement dans ceux qui s'appliquent trop aux mots et aux embellissements , parce que cette vue les détourne des choses , et affaiblit la vigueur de leurs pensées , comme les peintres remarquent que ceux qui excellent dans le coloris n'excellent pas ordinairement dans le dessin; l'esprit n'étant pas capable de cette double application, et l'une nuisant à l'autre.
On peut dire généralement que l'on n'estime dans le monde la plupart des choses que par l'extérieur ; parce qu'il ne se trouve presque personne qui en pénètre l'intérieur et le fond : tout se juge sur l'étiquette , et malheur à ceux qui ne l'ont pas favorable ! 11 est habile , intelligent , solide , tant que vous voudrez ; mais il ne parle pqis facilement, et ne se démêle pas bien d'un compliment : qu'il se résolve à être peu estimé toute sa vie du commun du monde, et à voir qu'on lui préfère une infinité de petits esprits. Ce n'est pas un grand mal que de n'avoir pas la réputation qu'on mérite ; mais c'en est un considérable de suivre ces faux jugements , et de ne regarder les choses que par l'écorce ; et c'est ce qu'on doit tâcher d'éviter.