CHAPITRE XXV
Si nous connaissons sans idées les âmes des autres hommes.
Je ne dirai qu'un mot de la manière dont il veut que nous connaissions les âmes des autres hommes. Il dit que « nous ne les « connaissons point en elles-mêmes, parce qu'il n'y a que Dieu « que nous voyions d'une vue immédiate et directe.
« Que nous ne les connaissons point par leurs idées, » sans qu'il en donne des raisons particulières ; parce qu'il a cru sans doute qu'on n'avait qu'à appliquer celles qu'il avait données pour montrer que nous n'avions point d'idée de notre âme propre.
Que nous ne les connaissons point par conscience, parce q .'elles sont différentes de nous, et qu'on ne connaît par conscience que ce qui n'est point dififérent de soi. D'où il conclut que « nous ne les « connaissons par conjecture, c'est-à-dire que nous conjecturons « que les âmes des autres homaies sont de la même espèce que la « nôtre."
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur cela. Car 1® tout ce que j'ai dit, pour faire voir que s'il était vrai que nous vissions les choses en Dieu, ce qu'il prend pour la même chose que de les voir par des idées claires, il n'y aurait nulle raison d'en excepter notre âme, est encore plus fort pour prouver que, ne pouvant voir par conscience les âmes des autres hommes, comme chacun peut voir la gjenne, il serait çncpre plus çontrçiirQ à Tuniforroité de la coa-
daite de Dieu de ne nous pas faire voir ces âmes, comme il nous fait voir, selon cet auteur, les choses matérielles, c'est-à-dire en notis découvrant ce qui est dans lui qui les représente.
20 Si nous pouvons voir par des idées claires les choses matérielles singulières, comme le soleil, du feu, de l'eau, un cheval, un arbre, on ne comprend pas pourquoi nous ne pourrions pas voir de même par des idées claires les âmes des autres hommes. Car je ne vois point d'une simple vue la substance du soleil, mais par des jugements que j'en fais, sur le rapport de mes sens, qui me font apercevoir quelque chose de fort élevé dans le ciel, fort lumineux et fort ardent. Je juge de même sur le rapport de mes sens que des corps semblables au mien s'approchent de moi, et cela me porte à croire que ce sont des corps humains ; mais quand je leur parle et qu'ils me répondent, et que je leur vois faire un grand nombre d'actions qui sont des marques infaillibles d'esprit et de raison, j'en conclus bien plus évidemment que ces corps, semblables au mien, sont animés par des âmes semblables à la mienne, c'est-à-dire par des substances intelligentes, distinguées réellement de ces corps, que je ne conclus qu'il y a un soleil, et ce que c'est que le soleil. Et ainsi je sais cela aussi certainement pour le moins que tout ce que je sais du soleil, ou par les observations des astronomes, ou par les spéculations de M. Descartes.
Or, je suis persuadé, comme j'ai dit dans les chapitres précédents, qu'au regard des connaissances naturelles, c'est la même chose de connaître un objet certainement et de le connaître par une idée claire, soit qu'on le connaisse d'une vue simple, ou que ce ne soit que par raisonnement, puisque autrement les géomètres ne verraient presque rien par des idées claires, puisqu'ils ne connaissent presque rien que par raisonnement.
Et ainsi je ne trouve point mauvais que l'on dise que nous ne connaissons que par conjecture les âmes des autres hommes, pourvu que d'une part on prenne généralement le mot de conjecture pour ce qui est opposé à la simple vue, et qu'on Tétende à tout ce que l'on connaît par raisonnement et par les démonstrations même les plus certaines ; et que de l'autre on ne s'aille pas imaginer qu'on ne voit point par des idées claires ce que l'on connaît par raisonnement, comme quelques adversaires de M. Descartes l'ont voulu prétendre sans raison, pour avoir plus de moyen d'affaiblir ses démonstrations de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'^me, fondées sur les i4ées de l'un et de l'autre,