PREMIÈRE PARTIE
attributs essentiels, qui ne sont en effet que la chose même , soit qu'ils signifient de vrais modes, on ne les appelle point alors genres ni espèces , mais , ou différences , ou propres , ou accidents.
On les appelle différences, quand l'objet de ces idées est un attribut essentiel qui distingue une espèce d'une autre, comme étendu, pesant , raisonnable.
On les appelle propres , quand leur objet est un attribut qui appartient en effet à l'essence de la chose , mais qui n'est pas le premier que Ton considère dans cette essence , mais seulement une dépendance de ce premier, comme divisible , immortel , docile.
Et on les appelle accidents communs , quand leur objet est un vrai mode qui peut être séparé , au moins par l'esprit, de la chose dont il est dit accident, sans que l'idée de cette chose soit détruite dans notre esprit, comme rond, dur, juste, prudent. C'est ce qu'il faut expliquer plus particulièrement.
De la différence.
Lorsqu'un genre a deux espèces, il faut nécessairement que l'idée de chaque espèce comprenne quelque chose qui ne soit pas compris dans l'idée du genre; autrement, si chacune ne comprenait que ce qui est compris dans le genre, ce ne serait que le genre ; et comme le genre convient à chaque espèce , chaque espèce con^ viendrait à l'autre. Ainsi le premier attribut essentiel que comprend chaque espèce de plus que le genre , s'appelle sa différence ; et ridée que nous en avons est une idée universelle , parce qu'une seule et même idée peut nous représenter cette différence partout où elle se trouve , c'est-à-dire dans tous les inférieurs de l'espèce.
Exemph, Le corps et l'esprit sont les deux espèces de la substance. Il faut donc qu'il y ait dans l'idée du corps quelque chose de plus que dans celle de la substance , et de même dans celle de l'esprit. Or, la première chose que nous voyons de plus dans le corps, c'est l'étendue; et la première chose que nous voyons de plus dans l'esprit , c'est la pensée. Et ainsi la différence du corps sera l'étendue, et la différence de l'esprit sera la pensée, c'est-àdire que le corps sera une substance étendue, et l'esprit une substance qui pense.
De là on peut voir, 1° que la différence a deux regards : l'un au genre qu'elle divise et partage ; l'autre à l'espèce qu'elle constitue et qu'elle forme, faisant la principale partie de ce qui est enfermé dans l'idée de l'espèce selon sa compréhension ; d'où vient que
toate espèce peut être exprimée par un seul nom, comme esprit, corps ; ou par deux mots, savoir, par celui du genre, et par celui de sa difiFérence joints ensemble ; ce qu'on appelle définition, comme substance qui pense, substance étendue.
On peut voir en second lieu que, puisque la différence constitue Pespèce et la distingue des autres espèces, elle doit avoir la même étendue que l'espèce , et ainsi qu'il faut qu'elles puissent se dire réciproquement l'une de l'autre, comme tout ce qui pense est esprit , et tout ce qui est esprit pense.
Néanmoins il arrive assez souvent que l'on ne voit dans certaines choses aucun attribut qui soit tel , qu'il convienne à toute une espèce , et qu'il ne convienne qu'à cette espèce ; et alors on joint plusieurs attributs ensemble, dont l'assemblage ne se trouvant que dans cette espèce, en constitue la différence. Ainsi les Platoniciens , prenant les démons pour des animaux raisonnables aussi bien que l'homme , ne trouvaient pas que la différence de raisonnable fût réciproque à l'homme ; c'est pourquoi ils y en ajoutaient une autre , comme mortel , qui n'est pas non plus réciproque à l'homme, puisqu'elle convient aux bêtes ; mais toutes deux ensemble ne conviennent qu'à l'homme. C'est ce que nous faisons dans l'idée que nous nous formons de la plupart des animaux.
Enfin , il faut remarquer qu'il n'est pas toujours nécessaire que les deux différences qui partagent un genre soient toutes deux positives , mais que c'est assez qu'il y en ait une , comme deux hommes sont distingués l'un de l'autre , si l'un a une charge que l'autre n'a pas, quoique celui qui n'a pas de charge n'ait rien que l'autre n'ait. C'est ainsi que l'homme est distingué des bétes en général, en ce que l'homme est un animal qui a un esprit, animal mente prœditum, et que la béte est un pur animal, animal merum. Car l'idée de la bête en général n'enferme rien de positif qui ne soit dans l'homme ; mais on y joint seulement la négation de ce qui est en l'homme , savoir, l'esprit. De sorte que toute la différence qu'il y a entre l'idée d'animal et celle de bête, est que l'idée d'animal n'enferme pas la pensée dans sa compréhension, mais ne l'exclut pas aussi et l'enferme même dans son étendue, parce qu'elle convient à un animal qui pense ; au lieu que l'idée de béte l'exclut dans sa compréhension, et ainsi ne peut convenir à l'animal qui pense.