‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 59 sur 257 · DES NOMS · texte numérisé non relu

DES NOMS

Les objets de nos pensées étant, comme nous avons déjà dit, ou des choses ou des manières de choses, les mots destinés à signifier, tant les choses que les manières, s'appellent noms.

Ceux qui signifient les choses s'appellent noms substantifs, conmie terre, soleil. Ceux qui signifient les manières, en marquant en même temps le sujet auquel elles conviennent, s'appellent nom^ adjectifs, comme bon, juste, rond.

C'est pourquoi, quand, par une abstraction de l'esprit, on conçoit ces manières sans les rapporter à un certain sujet, conune elles subsistent alors eu quelque sorte dans l'esprit par elles-mêmes, elles s'expriment par un mot substantif , comme sagesse, blancheur, couleur.

Et, au contraire, quand ce qui est de soi-même substance et chose vient à être conçu par rapport à quelque sujet, les mots qui le signifient en cette manière deviennent adjectifs, comme humain, charnel; et en dépouillant ces adjectifs, formés des noms de substance, de leur rapport, on en fait de nouveaux substantifs : ainsi, après avoir formé du mot substantif homme l'adjectif humain, on forme de l'adjectif humain le substantif humanité.

Il y a des noms qui passent pour substantifs en grammaire, qui sont de véritables adjectifs, comme roi, philosophe, médecin, pui^ qu'ils marquent une manière d'être ou mode dans un sujet. Mais la raison pourquoi ils passent pour substantifs, c'est que, comme ils ne conviennent qu'à un seul sujet, on sous-entend toujours cet unique sujet sans qu'il soit besoin de Pexprimer.

Par la même raison, ces mots, le rouge, le blanc, etc. sont de véritables adjectifs, parce que le rapport est marqué ; mais la raison pourquoi on n'exprime pas le substantif auquel ils se rapportent, c'est que c'est un substantif général, qui comprend tous les sujets de ces modes, et qui est par là unique dans cette généralité. Ainsi le rouge, c'est toute chose rouge ; le blanc, toute chose blanche; ou, comme l'on dit en géométrie, c'est une chose rouge quelconque.

Les adjectifs ont donc essentiellement deux significations : l'une distincte, qui est celle du mode ou manière; l'autre confuse, qui est celle du sujet : mais, quoique la signification du mode soit plus distincte, elle est pourtant indirecte, et, au contraire, celle du

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