CHAPITRE XXIII
« néanmoins , parce que nous ne prenons pas garde à cela , a et que nous remarquons en ces mêmes objets plusieurs « propriétés , comme la grandeur , ia figure , le nombre , « etc., qui existent en eux , de même sorte que nos sens ou a plutôt notre entendement nous les fait apercevoir , nous « nous laissons persuader aisément que ce qu'on nonmie « couleur dans un objet , est quelque chose qui existe en « cet objet , qui ressemble entièrement à la couleur qui est « en notre pensée ; et ensuite nous pensons apercevoir clairea ment en cette chose ce que nous n'apercevons en aucune <c façon appartenir à sa nature. »
On voit donc par ce que tout le monde peut reconnaître en lui-même , comme a fait M. Descartes , que jamais personne n'a eu besoin de consulter l'idée de l'étendue , pour y apprendre que les sentiments des couleurs et de la douleur sont des modifications de notre âme. Car jamais personne n'en a pu douter , puisque ce sont de ces choses dont tout le monde est intérieurement convaincu par sa propre expérience. De quoi donc a-t-on douté , et de quoi tant de gens doutent-ils encore? Si ce que nous savons déjà être une mo* dification de notre âme n'en est point aussi une de notre corps, ou de ceux que nous regardons ; c'est-à-dire, s'il y a quelque chose dans les objets que nous voyons de semblable à la couleur verte ou rouge , dont nous avons le sentiment ; et s'il y a de même quelque chose dans notre bras , lorsqu'on y fait une incision , de semblable à ce sentiment fâcheux que nous appelons douleur , que notre âme ressent à Toccasion de cette incision qui se fait dans notre bras; voilà sur quoi on a dû consulter l'idée de l'étendue, pour se persuader et à soi-même et aux autres , que les couleurs et la douleur n'en sont point des modifications ; parce que l'étendue n'est capable que de différentes figures et de différents mouvements. Ainsi le grand détour que cet auteur fait prendre aux. cartésiens , pour prouver que les couleurs et la douleur sont des modifications de notre âme , est une pure
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illusion ; et Fargument qu'il leur fait faire et qui] parait approuver, serait ridicule, et supposerait ce que Ton prétend qu'ils veulent prouver. Car il faudrait qu'il eût pour majeure :
Il faut nécessairement que les couleurs et la douleur soient des modifications, ou de mon corps, ou de mon esprit.
Or, elles ne peuvent être des modifications de mon corps.
Il faut donc qu'elles le soient de mon esprit.
On pourrait proposer pour instance contre la majeure un argument semblable, dont la conclusion est fausse, selon cet auteur.
Il faut nécessairement que la faculté d'envoyer des esprits animaux dans les nerfs et les muscles de mes jambes , pour me faire marcher , appartienne a mon corps ou à mon esprit.
Or, elle n'appartient pas à mon corps; car le corps est capable de recevoir toutes sortes de mouvements , mais il n'en peut donner aucun.
Il faut donc qu'elle appartienne à mon esprit. Et cependant elle n'appartient ni à l'un ni à l'autre, selon cet auteur, mais il faut que ce soit Dieu qui cause par lui-même ce mouvement dans les esprits animaux , quoiqu'à l'occasion de divers mouvements de notre volonté.
Mais , sans m' arrêter à.cela , je demande si, supposé que je n'eusse jamais senti ni les couleurs, ni la douleur, je me serais jamais avisé de dire qu'il faut qu'elles soient des mo* difications de mon corps ou démon esprit? Je ne puis donc mettre en question quelle est celle de ces deux parties de moi-même dont elles sont des modifications , que parce que j'en ai eu les sentiments, c'est-à-dire, que je les ai aperçues par mon esprit : or cela n'a pu être que je n'aie connu qu'elles étaient des modifications de mon esprit ; et par conséquent ce n'est point cela que j'ai dû me mettre en peine de prouver, mais seulement si, outre qu'elles sont des modifications de mon esprit , elles sont aussi des modifications de mon corps.
Jamais donc rien ne fut moins propre à nous persuader
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que nous n'avons point d'idée claire de notre âme, que celte fausse supposition : qu'il faut que nous consultions l'idée de rétondue pour savoir si les couleurs et la douleur sont des modifications de notre âme.
Sixième raison. « Comment peut-on soutenir que l'on a connaît plus clairement la nature de l'âme que l'on ne « connaît celle du corps , puisque l'idée du corps ou de l'é^ « tendue est si claire, que tout le monde convient de ce « qu'elle renferme et de ce qu'elle exclut ; et que celle de a rûme est si conflise, que les cartésiens mômes disputent (c tous les jours si les modiGcations de couleur lui appara tiennent. On se rend mi^me ridicule parmi quelques cartéu siens, si Ton dit que l'ame devient actuellement rouge, a bleue , jaune , et que lorsque l'on sent une charogne, l'âme a devient formellement puante. »
RÉP. J'admire qu'il n'ait pas vu que cette raison est incomparablement plus forte contre la clarté de l'idée de l'étendue que contre la clarté de l'idée de l'âme. Car ceux qui pensent que les qualités sensibles n'appartiennent pas à l'âme, croient qu'elles appartiennent au corps. Ils n'ont donc pas une idée claire du corps ; puisque , selon lui , afin qu'une idée soit claire, il faut que l'on puisse apercevoir d'une simple vue ce qu'elle enferme et ce qu'elle eœdut» Or , ils ne voient pas que l'idée du corps exclut la couleur; dono l'idée qu'ils ont du corps n'est pas claire , et pour me servir de ses propres termes : « donc l'idée de l'étendue est si cona fuse qu'il y a une infinité de gens qui ne voient pas que « les modifications des couleurs ne lui peuvent appartenir. »
Mais cela ne peut rien prouver contre la clarté de l'idée de l'âme ; car il n'y a personne à qui on ne fasse comprendre facHement que le sentiment de la couleur appartient à l'âme. Mais on aura plus de peine de le détromper de l'opinion , où presque tout le monde est , qu'outre ce sentiment de la couleur qu'on ne peut douter être une modification de notre urne , il y a quelque chose dans los objets que l'on appelle
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colorés , qui est semblable à la couleur dont nous avons le sentiment. Si donc ce doute doit venir de ce que Tune ou Fautre de ces deux idées n'est pas claire , ce sera sans doute au défaut de la clarté de l'idée de l'étendue qu'il le faudra rapporter , et non pas au défaut de clarté de l'idée de notre âme ; puisque c'est le corps que ce doute regarde , et non pas notre âme.
Quant à ces cartésiens, qui ne veulent pas avouer que notre âme soit verte, ou jaune , ou puante, je ne sais pas ce qu'il veut dire par là. Car si ceux dont il parle prétendent que les qualités sensibles sont des modifications de l'étendue , et non pas de notre âme , ils ne sont pas cartésiens en cela. Mais si, avouant que ce sont des modifications de notre âme et non pas de l'étendue , ils soutiennent seulement que cela ne fait pas que notre âme doive être appelée ou verte , ou jaune , ou puante, ce ne sera qu'une question de nom , dans laquelle je ne crois pas qu'ils aient tant de tort que cet auteur se l'imagine. Il ne faut seulement que bien comprendre de quoi il s'agit.
Deux cartésiens se promenant ensemble : Savez-vous , dit l'un , pourquoi la neige est blanche , que les charbons sont noirs , et que les charognes sont si puantes ? Voilà de sottes questions, répondit l'autre ; car la neige n'est point blanche , ni les charbons noirs , ni les charognes puantes , mais c'est votre âme qui est blanche, quand vous regardez de la neige; qui est noire, quand vous regardez des charbons, et qui est puante , quand vous êtes proche d'une charogne. Je suppose qu'ils étaient d'accord pour le fond de la doctrine : mais je demande qui parlait le mieux ; et je soutiens que c'était le premier , et que la censure du dernier n'était pas raisonnable. Car , premièrement , il y a une infinité de dénominations qui ne supposent point de modifications dans les choses à qui on les donne. Estrce mal parler que de dire que la statue de Diane était adorée par les Éphésiens? Cependant l'honneur que ces idolâtres rendaient à cette statue ,