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sentons dans notre esprit, ces perceptions fussent-elles trompeuses; enfui, rhypothèse admise, elles ne nous donnent aucun motif d'affirmer Fexistence réelle des corps extérieurs. Peu de mots suffiront pour établir ces différents points.
Que savons-nous, par Texpérience, de la perception des corps extérieurs? Nous constatons Timpression sensible qui suit l'intervention des organes et la connaissance immédiate qui accompagne l'impression sensible. Nous savons que cette connaissance a pour objet l'existence d'un être extérieur, doué de certaines propriétés dont nous ne sommes avertis, et sur lesquelles nous ne sommes éclairés que par la nature de leurs effets sur notre sensibilité; enfin nous savons que dans l'état ordinaire, ces perceptions entraînent la croyance à l'existence de leurs objets; qu'on ne peut arriver à séparer la perception de la croyance que par des raisonnements philosophiques, et que cette séparation même est si évidemment contraire à l'impulsion de notre nature , que les hommes les plus convaincus de sa légitimité , retombent constamment , malgré leurs raisonnements et leurs résolutions , dans les habitudes communes. Voilà ce que nous savons , et nous ne savons rien de plus. Comment il se fait qu'une impression purement organique soit ressentie par notre âme immatérielle , et que cette sensation soit accompagnée non-seulement de la connaissance de cette sensation même, mais de la conception par l'esprit d'un être matériel , c'est ce que nous ignorons , et ce que probablement nous ignorerons toujours ; mais la conscience ne donnant rien an delà de ces faits, ce que l'on y ajoute pour les expliquer, ne peut avoir qu'une valeur hypothétique. Les diverses
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hypothèses qui ont été présentées peuvent être discutées et réfutées successivement, car il n*en est aucune qui ne complique les difficultés loin de les résoudre ; mais on peut dire en général qu'aucune hypothèse ne peut expliquer le comment de l'action d'un être sur un autre; que nous ne {)ouvon$ que constater l'action elle-même et ses lois; que le fait dont il s'agit , dégagé de ses circonstances accessoires, étant essentiellement simple , toutes les hypothèses ne pourront que mettre un autre fait à la place de celui qu'on veut expliquer ; et qu'enfin a priori , inventer un fait pour expliquer un fait simple, c'est véritablement multiplier les êtres et les moyens sans nécessité, et introduire l'inutile dans le système du monde. •
L'hypothèse particulière de Malebranche n'est pas plus heureuse que les images impresses qu'il a lui-même réfutées. Comme il suppose que nous ne voyons pas les corps en eux-mêmes, mais en Dieu, on peut lui demander si les corps sont réellement en Dieu , auquel cas Dieu est étendu et matériel; ou s'ils n'y sont qu'objectivement, et parce que Dieu les conçoit, et alors nous ne voyons pas les corps eux-mêmes, mais desobjets purement spirituels. Supposer que ces objets spirituels nous font réellement concevoir la corporéité , parce qu'ils la représentent , c'est , si l'on y réfléchit , réduire l'hypothèse à rien. Selon Malebranche , l'étendue est en Dieu , sans que Dieu devienne matériel , parce qu'il faut distinguer une étendue intelligible et celle qui ne l'est point; mais qu'il prenne garde à sa distinction, car tout ce qu'il Ôtera à la première pour ne le laisser qu'à la seconde nous demeurera absolument inconnu. Platon admet aussi en Dieu un monde intelligible ; mais si nous ne connaissions que ce monde, nous n'aurions, suivant Platon,
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aucune idée du mouvement et de la matière. Il y a loin de ce monde intelligible , qui ne contient que des archétypes, à cette étendue de Malebranche , qui, devant suffire à toutes nos perceptions , nous apporte , on sait par quel moyen et par quelle bizarre intervention du sentiment, toutes les idées que nous avons des mouvements et des individus. Malebranche dit en propres termes , dans une note de sa Réponse au livre des Vraies et des Fausses Idées : « Il faut remarquer que c'est une propriété de Tinfini, incompréhensible à Tesprit humain , d'être en même temps un et toutes choses , composé , pour ainsi dire , d'une infinité de perfections, et tellement simple que chaque perfection qu'il possède renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle. Mais l'âme , par exemple , étant un être borné et particulier, elle serait matérielle si elle était étendue. » Il n'est personne qui ne voie dans cette phrase ce qui sépare Malebranche de Spinoza , et en même temps ce qui l'en rapproche; et que l'étendue intelligible diffère de Tautre par l'infinité seulement et par les conséquences de l'infinité. J'ose dire que celte grave erreur de l'étendue intelligible provient d'un vigoureux et puissant effort pour arriver à la solution du problème fondamental de la métaphysique, savoir : la pluralité des êtres et des substances expliquée par la présence éminente de toutes les réalités et de toutes les espèces dans la nature absolument une et simple de Dieu ; mais il fallait mieux discerner dan? les êtres particuliers ce qui est perfection ou essence positive , et ce qai est limitation. La limitation n'est en Dieu ni réellement , ni éminemment ; et les caractères de la matière étant tous négatifs , rien de sa nature n'est en Dieu que ce qu'eUe a de conmiun avec l'esprit , savoir : d'être, et d'être une force.
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Malebranche se trompait à cet égard ; il dit, dans la IX' Méditation ^ : » Quand les hommes pensent à l'étendue, ils ne peuvent s*empecher de la regarder comme un être nécessaire. £n effet , ils conçoivent que le monde a été créé dans des espaces immenses; que ces espaces n'ont jamais commencé , et que Dieu même ne peut les détruire. » Cette conception nécessaire, qu'Aniauld a eu le tort d'assimiler à l'espace et au temps des gassendistes , en diffère cependant, car elle a pour objet une idée nécessaire de l'esprit , et non pas une réalité externe correspondante à cette idée. Malebranche n'admet pas une étendue nécessaire et infinie , indépendante de Dieu ; il ajoute expressément : « Que cette étendue est l'immensité de l'Être divin , l'idée intelligible d'une infinité de mondes possibles; que l'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé ; que nous ne la connaissons que par la foi , loin de la concevoir comme nécessaire ; qu'il a certaines bornes , qu'il peut ne pas avoir. » Tout cela réfute suffisamment l'assimilation que fait Arnauld entre l'étendue de Malebranche et celle des gassendistes ; mais tout cela démontre en même temps que Malebranche confond l'immensité de Dieu , qui est rimmensité par simplicité , avec l'immensité de l'étendue , qui tient au caractère de finité , inhérent à la notion d'étendue. Il est vrai , nous concevons l'étendue infinie , mais ce n'est ni une propriété de Dieu , ni une propriété de la matière , ni un être particulier ; ce n'est rien qu'une conception vague de notre esprit. Il faut distinguer la nature de Dieu , qui est simple , incommensurable, inconditionnelle, et n'a rien de commun avec le corps,' celle du corps , qui
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est divisible et impénétrable, et celle de retendue , qui est divisible et péilétrable. Cette étendue n*est rien que la conséquence de la présence simultanée, dans notre esprit, de l'idée de TÊtre nécessaire ou de Dieu , et de Tidée de quelque autre être qui, n*étant pas nécessaire, peut être détruit , et ne doit pas être complet. Or, concevoir Fanéantissement d'une matière donnée , ou concevoir que l'eni^emble de la matière n'épuisé pas la notion de l'être, cela est la même chose que concevoir l'étendue. Malebranche n*a pas saisi complètement cette distinction , et c'est pour cela qu'il a mis l'étendue en Dieu , comme s'il y avait mis le temps conçu sans mouvement et sans limite , et confondu avec l'éternité. C'est pour cela aussi qu'il fait dire à Dieu , dans la même Méditation , que « les spinozistes regardent la matière comme un être éternel , parce que la matière n'étant effectivement autre chose que de l'espace et de l'étendue (il omet l'impénétrabilité), ils l'avaient confondue avec ces espaces immenses dans lesquels on conçoit que le monde a été créé, qui n'ont jamais commencé d'être et que Dieu même ne peut détruire. » Ajoutez à cela que supposer une étendue infinie, c'est se condamner à une contradiction inévitable , car l'indivisibilité , pour ne prendre que cette conséquence de l'infinité , l'indivisibilité est précisément la négation de l'essence de l'étendue. L'étendue, conçiie indépendamment du corps, est la divisibilité conçue par abstraction ; c'est une essence toute négative qui ne peut être représentée en Dieu.
Enfin , l'hypothèse de l'étendue intelligible n'explique pas les faits qu'il s'agit d'expliquer ; car, premièrement , on est obligé de recourir à une séparation complète et réelle du sentiment et de l'idée pour rendre compte du
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niouTement et de la figure; et, en second lieu, d*appe]er la foi à son aide pour conclure , de l'idée que Ton voit , Teiistence de Tobjet qu'on ne peut pas voir : ce qui est bien évidemment un cercle vicieux , comme on l'a souvent et partout démontré. Il faut donc conclure que l'hypothèse de l'étendue intelligible est une erreur comme fait ; qu'elle est inutile , qu'elle est impuissante , qu'elle multiplié les difficultés et qu'elle implique contradiction. Donc , nous ne voyons pas les corps en Dieu au sens rigou* reux de la Recherche de la Vérité.
3. Cependant, quelque chose doit être conservé de cette théorie. Dans le sixième chapitre de la seconde partie du troisième livre de la Recherche de la Vérité ^ Maiebranche , pour confirmer la théorie de la vision en Dieu , donne cette preuve entre plusieurs autres ' : « Non-seule* ment l'esprit a l'idée de l'infini , il l'a même avant celle du fini. Car nous concevons l'être infini de cela seul que nous concevons l'être sans penser s'il est fini ou infini , mais afin que nous concevions un être fini , il faut néces^ sairement retrancher quelque chose de cette notion générale de l'être , laquelle par conséquent doit précéder. Ainsi, l'esprit n'aperçoit aucune chose que dans l'idée qu'il a de l'infini , et tant s'en faut que cette idée soit formée de l'assemblage confus de toutes les idées des êtres particuliers comme le pensent les philosophes, qu'au contraire toutes ces idées particulières ne sont que des participations de l'idée générale de l'infini ; de même que Dieu ne tient pas son être des créatures; mais toutes les créatures ne sont que des participations imparfaites de l'Être
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divin. » Ce sont Ih de belles paroles auxquelles nous ne voudrions rien retrancher ; et si Ton borne aux conclusioos qu'elles contiennent la théorie de la vision en Dieu , rien n*est plus fondé en raison, rien n*éclaire mieux la nature de rintelligence humaine que cette théorie.
Le jour où pour la première fois ma conscience s'éveille , ce jour-là je nais à la vie véritable. Dès ce moment j'existe tout entier, je suis cette même force identique et simple qui reçoit les impressions du dehors, qui réagit sur ell^ par sa volonté et son intelligence, qui peut triompher dans la lutte ou rester vaincue , qui s'empare des matériaux que le monde lui jette au passage, et qui les gouvernant et les transformant , peut avec leur secours centupler leur portée et sa propre puissance, toujours la môme au niilieu de ces flots emportés comme un torrent, et si elle meurt , se sachant mourir. Du premier au dernier jour de ma vie terrestre les scènes variées du monde extérieur sont le spectacle auquel j'assiste ; elles occupent sans relâche ma pensée , elles l'envahissent , elles l'assiègent , et ne la remplissent jamais. Ni ma curiosité ne peut être assouvie , ni mon intelligence épuisée par ces pliénomènes; mon étoile est au delà. La sciepce, si sa noble ardeur me pousse, ou même si je m'endors dans l'ignorance, un je ne sais quoi , un besoin dont je ne connais ni la source ni la portée , donne l'élan à mon imagination , et lui crée des espaces au delà de l'espace et au delà de mon temps des durées sans bornes. Tout ce que je sens, tout ce que je vois est imparfait; il y a du néant dans toutes mes pensées, parce qu'à côté d'elles il en est une obscure, mal comprise , mal définie, à laquelle je ne puis échapper, et qui laisserait tout le reste sans lien , et ferait le vide dans
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mon intelligence si elle en pouvait disparaître. Par elle je sais réternité, Timmensité , la nécessité; le monde et les sens ne m'apportent rien que de fragile. Par elle j*ai des principes fixes qui me sont communs avec les autres esprits , et que jimpose à toute la nature. G*est l'idée indéterminée de Dieu, fondement de mon intelligence comme ridée indéterminée du bien qui en enveloppe l'amour, est le fondement de mes inclinations et de mes désirs , et la source obscure , mais féconde , d'où mes passions jaiUissent. Nécessaire fondement de l'intelligence et de l'amour, ridée de Dieu est le commencement et la fin de la science. Savoir, ce n'est pas seulement saisir un être et le pénétrer profondément dans sa nature propre , c'est lui assigner sa valeur relative et le classer dans la hiérarchie des êtres. C'est donc remonter de lui à Dieu, et redescendre de Dieu jusqu'à lui , car il n'y a de fixe dans la pensée et de stable dans les choses, et par conséquent il n'y a de fondement de la vraie connaissance que Dieu. On ne peut penser sans penser à Dieu; l'idée de Dieu et la conscience de moi-même accompagnent toutes mes pensées, ce sont les deux pôles de l'intelligence : ces deux connaissances se posent nécessairement et naturellement, et elles sont les conditions préliminaires de toutes les autres; il n'y a rien au-dessus ni au-dessous d'elles : pour moi, avoir conscience de ma conscience, ce n'est rien qu'avoir conscience; et pour Dieu être sa propre cause, ce n'est rien qu'être luimême. Il n'y a que ces deux points fixes, toute autre connaissance a besoin d'être ordonnée dans une série et de remonter ou de descendre jusqu'à celles-là. C'est en ce sens que Bossuet a dit : « Dieu entend qu'il est , j'entends que Dieu est, et j'entends que je suis. » En parlant ainsi,
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il accorde à Malebranche tout ce qu*il y a de vrai et de profond dans la théorie de la vision en Dieu.
Il faut rapprocher de ces considérations le passage suivant de VÉthique * : « PROPOSITION XLV. Toute idée d'un corps ou d'une chose particulière quelconque existant en acte, enveloppe nécessairement l'essence éternelle et infinie de Dieu, — DÉMONSTRATION. L*idée d'une chose particulière et qui existe en acte, enveloppe nécessairement tant Tessence que l'existence de cette chose. Or, les choses particulières, ne peuvent être conçues sans Dieu ; et comme elles ont Dieu pour cause, en tant que Dieu est considéré sous le point de vue de l'attribut dont elles sont les modes ; l'idée de ces mêmes choses doit envelopper le concept de l'attribut auquel elles se rappor* tent, et par conséquent, l'essence infinie et éternelle de Dieu. » Malebranche n'admet pas que les choses soient les modes des attributs de Dieu ; mais il admet la même dépendance quoique dans un sujet séparé. Spinoza va plus loin que Malebranche, car il joint Dieu aux choses, objective et causaliter. Mais ce qu'il y a de commun à l'on et à l'autre, ce qui regarde la connaissance, est vrai, et c'est la doctrine commune de toute philosophie rationaliste qui a l'intelligence d'elle-même.