‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 12 sur 159 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le philosophe illustre qui vient d'honorer cette collection par la publication récente des Œiwrcs du P. An-^ dré, s'exprime ainsi sur Malebranche dans ses leçotis

' Voyez la iraduction de Spinoza , par M. Saisset , tom. II, p. 88.

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INTRODUCTION. XWV

de 1829 : « Le point de départ de Malcbranche est Ja théorie cartésienne , que la pensée liumaine ne peut pas se connaître elle-même comme imparfaite et comme relative, sans concevoir Dieu, l'Être parfait et absolu; or, comme il n*y a pas une seule pensée qui ne soit accompagnée du sentiment de l'imperfection d'elle-même, il s'ensuit qu'il n'y a pas une pensée qui ne soit accompagnée de la perception de Dieu, et que toute pensée étant en elle-même imparfaite, n'aurait point de valeur si elle n'était accompagnée de cette conception de Dieu, qui lui communique une force et une autorité supérieures. Ainsi, l'idée de Dieu est à la fois contemporaine de toutes nos idées, et le fondement de leur légitimité De Ui le fameux principe de Malebranche, que nous voyous tout, et le monde matériel lui-môme en Dieu ; ce qui veut dire que notre vision et conception du monde est accompagnée d'une conception de Dieu, de l'Être infini et parfait, qui ajoute son autorité au témoignage incertain par lui-même et de nos sens et de notre pensée ^ » C'est une interprétation généreuse de la théorie de Malebranche ; M. Cousin n'a voulu voir dans cette théorie que ce qui est beau et grand, et il a laissé les chimères.

Nous pouvons résumer ici , en quelques mots, tout ce que la discussion d'Arnauld n'a pas emporté de la vision en Dieu.

C'est la loi de l'esprit humain de dépasser toujours les données des sens et de l'expérience, et de concevoir nécessairement quelque chose de nécessaire et d'éternel au delà du contingent et du transitoire. Donc , par la

Cours de i8-i9,i). iiil.

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condition de sa nature, il ne peut penser sans penser à Dieu.

L*esprit humain est gouverné par la raison et servi par Texpérience. Otez la raison, il n*y a plus de pensée ni d'esprit. Qu'est-ce que la raison, sinon Tensemble des principes ; et qu'est-ce que les principes, sinon de certaines lois éternelles qui ne sont ni une forme de l'esprit humain, ni une simple condition des choses créées, ni des substances existant à part; mais qui dérivent de l'existence de Dieu, comme lois de l'existence des choses, et de l'idée de Dieu, comme lois de l'intelligence humaine?

Ce sont les idées qui sont l'objet de la science; le fond et la substance des idées, c'est Dieu.

Cette philosophie que Malebranche a perfectionnée et approfondie, remonte jusqu'à Platon, elle est l'essence du rationalisme.

Qu'est-ce que le monde, dans cette diversité où les sens nous le font paraître? Tous ces phénomènes aussitôt emportés ne sont pas la vraie nourriture de l'esprit qui sent son éternité et aspire à se repaître de viandes solides. S'il y a une vérité, elle est constante; s'il y a de l'être, il est immuable. Le mouvement suppose le vide, c'est-à-dire le néant qui le presse et l'enveloppe de toutes parts. La science a pour objet l'Être immuable , pour obstacle et pour ennemi, le mouvement et le non-être; d'où il suit que la vraie méthode en philosophie, c'est la dialectique.

Dans l'école de Platon, suivie en cela fidèlement par Plotin et ses successeurs. Dieu n'est pas seulement le dernier intelligible; il est aussi l'objet suprême de l'amour. On arrive à lui par l'amour et par la pensée; ou plutôt

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l'amour et la pensée, appliqués à la recherche du bien et de Têtre, ne se distinguent ni dans leur origine, ni dans leurs effets , ni dans leur but : et la dialectique entendue dans le vrai sens de Platon, n*est plus que Tardeur même de Tesprit qui, dédaignant les obstacles» supérieur à la fatigue, puisant dans chaque effort une vigueur nouvelle, se fraye à travers les phénomènes, qu'il rejette loin de lui, une route droite et sûre, vers Téternelle beauté, éternelle splendeur de l'Être.

Au premier regard jeté sur le monde, une âme philosophique sait y démêler quelque trace d'une harmonie supérieure ; ce qui n'apparaît un instant que pour périr ne l'arrête pas; ombres plutôt que réalités, flot éphémère aussitôt absorbé par le néant. « Les ailes mystérieuses que l'amour fait naître, a la portent incessamment vers ce qui est beau, c'est-à-dire, vers ce qui est un et simple; cela seul lui est analogue, et réveille en elle ce sentiment mêlé d'espérance et de regret, souvenir d'une patrie absente, promesse et condition du retour, la réminiscence. Une fois sortie de la caverne et planant en liberté parmi les intelligibles, l'âme prend des forces à chaque coup d'aile, et ramenée à sa pureté native, elle traverse la hiérarchie des idées, montant d'universaux en universaux jusqu'aux conceptions les plus simples, et aux êtres les plus réels. Alors lui apparaît dans l'unité de toutes ses parties, le monde entier formant une harmonie parfaite : au sommet l'unité, à la base le multiple, entre eux les espèces et les genres dans l'ordre de leur universalité. Chaque phénomène s'appuie sur l'idée dont il participe, chaque idée sur une idée supérieure, toutes ensemble se ramènent à Dieu , le roi des intelligibles, et le père du monde.

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Panrenue k cette banteor, la pensée possède enfin Fintelligence de TÊtre à tous les degrés ; elle en pénètre les essences, elle en comprend les mystères, elle en découvre et en reconnaît les harmonies , soit que renouyelant Tascension de la dialectique, elle parcoure encore une fois récbelle des êtres , depuis le monde jusqu'à Dieu , ou qu'imitant dans Tordre de ses conceptions l'ordre même de la réalité , elle s'établisse d'abord au sein de Dieu , et découvre au loin, à travers l'armée des intelligibles, les dernières images de la beauté et de la perfection divine.

Voilà déjà dans Platon tout le rationalisme en germe. Le voilà dans toute sa beauté et dans toute sa grandeur, mais encore enveloppé de nuages poétiques , et embarrassé de toutes ces idées intermédiaires, qui fournissent à Aristote et à tous les sensualistes des armes puissantes. Malebranche comprend mieux la nature propre des idées et leur rapport avec la nature de Dieu ; et quand il répète, après Plotin , qoe Dieu est le lien des esprits tov t«^ £fôfr>v ttficov, c'est dans un sens à la fois plus profond et i^s exact Un grand progrès est accompli dans le rationalisme , et c'est sur ce progrès qu'il faut fixer ses regsffds , non sur cette chimérique étendue intelligible.

En effet , les degrés sur lesquels monte la dialectique, n'ont pas cette espèce de réalité que Platon leur attribue. Ils sont réels sans doute , et Malebrancbe est tOBt le premier à le démontrer , mais ils n'ont pas le to yftapvrvif.

Tout fient de Dieu , tout être est suspendu à son être; le monde n'est qu'on ensemble d'apparences qni, séparé da Dieu qu'il nous révèle et nous cache à la fois, s'enfuit à jamais dans le néant ; s'ensoît-il qa'mtre Dieu et nous s êtabikse k monde des idées et toute la hiérardûe phtoni-

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INTRODUCTION. XXXJX

ciennedes existences intermédiaires? S'il est vrai que dans la recherche de la dernière et suprême unité , la raison traverse des unités intermédiaires , de quel droit les platoniciens veulent-ils voir dans ces unités autre chose que des positions de l'esprit qui peu à peu entrevoit les communes origines des choses ? N'est-ce pas multiplier les êtres sans nécessité , n'est-ce pas les supposer arbitrairement, que d'accorder ainsi une existence concrète à toute généralisation? N'est-ce pas mettre le. monde réel à la jnerci des esprits subtils , et se forger à loisir des chimères? Quand la langue grecque , durant la période alexandrine , acquit ces richesses appauvrissantes qui marquent la décadence des langues et des peuples , le monde des idées s'accrut avec les vocabulaires ! Qu'importe que ce chemin soit vraiment le chemin qui mène à Dieu? Il n'y a de réel dans toutes ces opérations que l'élimination des accidents ; la conception individuelle qui les suit à mesure n'est qu'une généralisation provisoire ; c'est un effet .de la fair blesse de notre esprit qui a besoin de diviser sa tâche, et qui se soulage en établissant ainsi des zones distinctes dans la longue route qu'il parcourt. Il n'y a de véritable conception qui succède à la négation des différences , que dans la conception suprême ; et lorsque tous les accidents, tous les phénomènes, tout ce qui tient au temps, à l'espace , au mobile , étant enlevé , Tunité apparaît enfin dégagée de tout nuage , et resplendit dans tout l'éclat de son essence. Les idées ne sont donc pas, quoique l'idée de Dieu existe. Il faut souffler sur le monde intermédiaire de Platon, qu'Aristote avait le droit d'appeler des métaphores poétiques ; mais par ce chemin , que Platon a semé de créations imaginaires, on arrive véritablement à Fintelli-

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gible en soi. Le tort de Platon est de croire qu'il travaille sur les êtres mêmes quand il n*opère que sur sa propre pensée : ce qu'il élimine avec tant de soins, ce sont les erreurs , les faiblesses qui encombrent et obscurcissent rintelligence , et lui cachent Tidée de Dieu , toujours présente et souvent méconnue. Aristote n'a vu dans la méthode que ses excès. Oui , les idées de Platon sont de pures conceptions de l'esprit ; et néanmoins la première de toutes les idées est à la fois dans Tesprit et dans les choses; et elle est Dieu.

On a accusé et on accuse tous les jours la méthode psychologique d'être impuissante et stérile , de conduire à une sorte de panthéisme humain qui oblige à concevoir dans un même sujet les contradictoires, ou à la négation de Dieu et de l'univers , dont la raison n'est pas dans l'homme. Étrange accusation , adressée à des philosophes qui ont vengé la raison des attaques des sensualistes, et montré que les principes qu'elle contient ne peuvent venir des sens ni de la conscience. Si notre philosophie a son point de départ dans la science de l'esprit humain , c'est qu'elle le prend tout entier, tel qu'il est au début de la vie intellectuelle, avec l'idée de Dieu , sans laquelle il ne peut penser, et qu'il ne pourrait ni découvrir ni comprendre s'il ne la trouvait d'abord en lui-même. Démontrer qu'on ne peut un seul instant exercer son intelligence sans concevoir Finfini et le parfait , ni supposer sa propre existence sans admettre en même temps celle de Dieu , ni s'élever à la conception de l'éternel et du nécessaire, si d'abord on ne se sent rattaché à Dieu par la raison, qui est la révélation naturelle, est-ce là comme on l'a dit en termes sonores, demeurer à jamais confiné dans son moi solitaire ? Je pense,

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je suis, j'ai l'idée de Dieu; nous sommes fidèles, après deux cents ans, à cette origine de la philosophie rationaliste moderne. Malebranche n*est pas moins notre maître que Descartes; et cette théorie de Malebranche, queTidée de Dieu est continuellement présente à notre esprit, n*est qu'un développement plus explicite du principe du cartésianisme.

Jules SIMON.

Le 98 juillet 1843.

CONTRE DESCÀRTES

LETTRE DE M. ARIVAULB AU H. P. MERSENIVE.

Mon révérend père,

Je mets au rang des signalés bienfaits la communication qui m'a été faite par votre moyen des Méditations de M. Descartes; mais comme vous en saviez le prix, aussi me Tavezvous vendue fort chèrement , puisque vous n'avez point voulu me faire participant de cet excellent ouvrage, que je no mo sois premièrement obligé de vous en dire mon sentiment. C'est une condition à laquelle je ne me serais point engagé si le désir de connaître les belles choses n'était en moi fort violent, et contre laquelle je réclamerais volontiers si je pensais pouvoir obtenir de vous aussi facilement une exception pour m'étre laissé emporter par cette louable curiosité, comme autrefois le préteur en accordait à ceux de qui la crainte ou la violence avait arraché le consentement.

Car que voulez-vous de moi? mon jugement touchant l'auteur? nullement; il y a longtemps que vous savez en quelle estime j'ai sa personne , et le cas que je fais de son esprit et de sa doctrine. Vous n'ignorez pas aussi les fâcheuses affaires qui me tiennent à présent occupé ; et si vous avez meilleure opinion de moi que je ne mérite , il ne s'ensuit pas que je n'aie point de connaissance de mon peu de capacité. Cependant, ce que vous voulez soumettre à mou examen demande une très-haute suffisance avec beaucoup de tranquillité et de loisir, afin que l'esprit, étant dégagé de l'embarras d^s affaires du monde, ne pense qu'à soi-même; ce que vous jugez bien ne se pouvoir faire sans une méditation très-profonde et une très-grande récollection d'esprit. J'obéirai néanmoins, puisquç vous le voulez; mais à condition que vous serez mon

garant et que vous répondrez de toutes mes fautes. Or, quoique la philosophie se puisse vanter d'avoir seule enfanté cet ouvrage , néanmoins, parce que notre auteur, en cela trèsmodeste , se vient lui-même présenter au tribunal de la théologie, je jouerai ici deux personnages : dans le premier, paraissant en philosophe, je représenterai les principales difiicultésque je jugerai pouvoir être proposées par ceux de cette profession touchant les deux questions de la nature de l'esprit humain et de l'existence de Dieu ; et après cola, prenant l'habit d'un théologien , je mettrai en avant les scrupules qu'un homme de cette robe pourrait rencontrer en tout cet ouvrage.

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