DEUXIÈME ARGUMENT
J'ai appris diverses langues pour me faire entendre de différentes personnes. Je suis bien assuré que je ne les ai point inventées; et j'ai jugé fort différemment de ces langues , les unes m'ayant paru plus belles que les autres , et j'ai cru savoir fort certainement que les autres étaient plus nouvelles et les autres plus anciennes. Et j ai aussi remarqué que , croyant parler à de certaines personnes , ils m'enten*daient bien en leur parlant une de ces langues , et ne m'en* tendaient point en leur parlant Tautre.
Or, il faudrait attribuer à Dieu une conduite tout a fait indigne de lui , s'il n'y avait que lui et mon esprit ; car il faudrait qu'il fût auteur de toutes ces différentes langues , sans qu'on en pût concevoir la moindre utilité , sinon qu'il eût eu dessein de se divertir et de me tromper, et que , me faisant croire que je parle tantôt l'une et tantôt l'autre , il me voulût aussi faire croire , en contrefaisant le personnage de ceux à qui je crois parler, qu'il y en avait qu'il n'entendait point , et d'autres qu'il entendait.
Je ne puis donc, sans croire des choses indignes de Dieu , supposer qu'il n'y a point d'hommes hors moi , et qu'il n'y a point d'autres êtres que Dieu et mon esprit.
256 DES TRAIES ET DES FAUSSES JDÊES.